Marx transporte dans le domaine de la psychologie sociale les conclusions auxquelles il était arrivé dans la critique des conditions de l'autonomie de la conscience à l'égard de l'instinct.Il existe, en effet, des instincts sociaux comme il existe des instincts naturels et ces instincts sociaux s'appellent les besoins. Ces besoins, dont l'origine est surtout économique, ne satisfont que l'individu, que la subjectivité [1] : la conscience est d'abord une réaction à l'égard de la brutalité du monde social comme elle l'est à l'égard du monde sensible [2].Semblablement, le caractère limité des apparences subjectives doit être dépassé au profit de la prise de conscience de l'objectivité rationnelle de la société, c'est-à-dire des rapports humains [3]. Et, parlant de l'homme, Marx déclare sans ambiguïté : « chacun de ses rapports humains avec le monde : voir, entendre, flairer, goûter, toucher, penser, regarder, sentir, vouloir, agir, aimer, bref tous les organes de son individualité, qui sont immédiats dans leur forme d'organes communs sont dans leur rapport objectif ou dans leur comportement vis-à-vis · de l'objet, l'appropriation de cet objet, l'appropriation de la réalité humaine ; la façon dont ils se comportent vis-à-vis de l'objet est la manifestation de la réalité humaine. Cette manifestation est aussi multiple que les déterminations et les activités humaines, l'activité et la souffrance humaine, car les souffrances prises au sens humain sont une jouissance propre de l'homme » [4].La description de cette fameuse « appropriation de la réalité humaine » est un approfondissement remarquable des thèses soutenues par Marx dans sa thèse de doctorat sur Démocrite et Épicure. Les insuffisances d'Épicure, Marx fait comme s'il les reconnaissait nettement comme telles : et il montre, d'une part, comment la prise de conscience des rapports d'homme à homme permet ce que nous appellerions volontiers une véritable spiritualisation des sens ; et, d'autre part, comment se réalise progressivement pour l'homme, dans sa vie concrète, l'avènement de la conscience rationnelle.La spiritualisation des sens se réalise en corrélation avec la perception d'autrui. Nous nous contenterons d'indiquer, ici, le thème fondamental de Marx sans entrer dans le détail : lorsque l'objet des sens est non plus l'immédiateté des phénomènes purement subjectifs, mais un rapport d'homme à homme, la conscience « ne se perd pas dans son objet » [5] mais reconnaît dans ces rapports effectifs une « objectivation d'elle même » [6] : elle n'est plus étonnée, elle n'est plus étrangère, elle n'est plus aliénée : elle se retrouve chez elle. Ainsi « l'oeil est devenu humain quand son objet est devenu un objet social humain » [7]. Bref, « ce n'est pas seulement par la pensée, mais par tous les sens que l'homme est affirmé dans le monde objectif » [8] . La première tâche que nous ayons à accomplir est de retrouver l'acte, ou la série d'actes, par lesquels nous avons pu, nous-mêmes, ou grâce aux générations antérieures, passer de la représentation immédiate à la rationalité de l'objet social ; et, dans ces conditions, « on le voit, ce n'est que dans l'état social que le subjectivisme et l'objectivisme, le spiritualisme et le matérialisme, l'activité et la passivité perdent leur opposition et par suite leur existence » [9], texte qui est en parfait accord avec celui de la Sainte Famille où Marx déclare dépassée et définitivement -- l'époque où l'on opposait matérialisme et spiritualisme [10], et la raison en est claire : le propre de l'homme est, sous le naturalisme apparent de la sensibilité ou des formes d'organisation sociale, de reconnaître le produit de sa propre activité : le communisme traite sciemment toutes les présuppositions naturelles comme des créations des hommes passés [11]. Histoire et industrie sont « le livre ouvert des forces de l'être humain » [12] et le sens même de tout le marxisme est dégagé dans le passage de l'utilité subjective que représentent ces forces à la connexion rationnelle qu'elles ont, dans leur genèse, avec l'être même de l'homme : « une psychologie pour laquelle ce livre... est fermé ne peut pas devenir une science réelle et substantielle » [13]. Ainsi, nature et société n'ont de sens que pour l'homme parce que, en définitive, le dynamisme de la conscience est là pour saisir dans toute la clarté nécessaire du progrès rationnel de la connaissance le passage de l'immédiat à l'objectif, du matérialisme grossier au rationalisme critique et cette formule de Marx prend alors la plénitude de son sens : « l'histoire est la transformation de la nature en homme » [14].Rien n'illustre mieux l'idée de ce progrès rationnel que la page de l'Idéologie allemande où Marx décrit les degrés de la conscience [15]. Ces degrés sont au nombre de quatre : en premier lieu, conscience sensible qui saisit le caractère immédiat de ses sensations ; puis opposition à la nature ; ensuite conscience grégaire qui partage sans personnalité les vues de la communauté sociale à laquelle elle appartient, enfin émancipation de la conscience, que favorise d'ailleurs, dans une certaine mesure, la division du travail (à condition que le travail, bien entendu, comme il arrive malheureusement chez le prolétaire, ne fasse pas retomber le sujet conscient dans l'aliénation effective d'une tâche avilissante).Ainsi, fondé sur son originalité, l'approfondissement de la conscience chez Marx rend possible l'avènement d'une méthode rationnelle, non point dogmatique, mais critique. Voilà ce que l'étude des textes qui s'y rapportent permet de conclure. Que l'on nous permette de souligner une distinction : montrer l'existence chez Marx d'une méthode d'analyse rationnelle ce n'est pas du tout en faire un idéaliste, au sens kantien du terme. Autre chose est affirmer la possibilité qu'a l'esprit humain de saisir des rapports rationnels par une connaissance vérifiable et progressive ; autre chose, déclarer que la conscience est à l'origine de la matière. Notre thèse se ramène donc à ceci seulement: en prenant nettement position contre un matérialisme naturaliste (comme celui de Démocrite) et en montrant d'une part l'originalité de la conscience humaine, et d'autre part le progrès rationnel dont elle porte en elle-même le dynamisme, Marx, contrairement à ce que certains de ses interprètes et même de ses fidèles pensent, a donné un fondement théorique suffisant à sa méthode d'analyse et cette méthode est le discernement critique.Extrait de La conscience chez Marx, ANDRÉ FIOLE-DECOURT, Esprit Nouvelle série, No. 145 (5/6) (MAI-JUIN 1948), pp. 852-869.
NOTES[1 ] Économie politique et philosophie, p. 29.[2]. Idéologie allemande, 1 le partie, p. 164 sq.[3]. Économie politique et philosophie. p. 29.[4]. Ibid[5]. Ibid., p. 31.[6]. Ibid.[7]. Ibid., p. 30.[8]. Ibid., p. 32.[9]. Ibid., pp. 33-34.[10]. Sainte-Famille : Marx : Oeuvres philosophiques, t. II, p. 167.[11]. Idéologie allemande, ire partie, p. 231. .[12]. Economie politique et philosophie, p. 34.[13]. Ibid., p. 35.[14]. Ibid., p. 77.[15]. Ibid., p. 159.
jeudi 21 novembre 2019
La conscience comme appropriation et hominisation du besoin - Matériaux pour une émission (27)
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mercredi 20 novembre 2019
Revue Front noir [1963-1967] : surréalisme et socialisme de conseils (Parution)
Front noir [1963-1967]
surréalisme et socialisme de conseils
Louis Janover & Maxime Morel
La revue Front noir (1963-1967) fut créée par Louis Janover, avec un groupe d’amis, après qu’il a quitté le groupe surréaliste. Cette revue fait entendre une note différente de celle des autres avant-gardes de ce temps (lettrisme, situationnisme) en cherchant à concilier les prises de position politiques radicales et une expression poétique et artistique sans concession.
— Le positionnement politique est celui du socialisme de conseils, théorisé en France par Maximilien Rubel, qui s’appuie sur la pensée de Marx pour critiquer tous les marxismes.
— L’expression poétique entend répondre aux exigences qui furent celles des surréalistes aux débuts de leur mouvement (indépendance, spontanéité).
L’ouvrage comprend :
— une étude de Maxime Morel présentant l’histoire et les orientations de la revue.
— un choix de textes de la revue et des brochures qui ont suivi. Sont reprises aussi les illustrations de Gaétan Langlais et Le Maréchal.
— une postface de Louis Janover, qui fut au cœur de cette expérience.
Non lieu, 2018, - 248 pages. / 22 Euros
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lundi 11 novembre 2019
Les «aides» des éléments les plus «conscients» - Matériaux pour une émission (26)
Les «aides» des éléments
les plus «conscients» ou le
« socialisme des intellectuels »
Il est donc nécessaire de rappeler et préciser derechef la signification exacte du « socialisme des intellectuels » : un système idéologique né au XIXe siècle voulant éliminer l'exploitation de l'homme par l'homme, c'est-à-dire le pouvoir des capitalistes propriétaires des moyens de production, pour y substituer la classe ouvrière, porteuse du progrès social, dont l'avènement devait préluder à une société libre de producteurs. Cela au moyen de la conquête du pouvoir politique d'État par le parti regroupant les éléments les plus conscients du prolétariat industriel, son avant-garde. Les intellectuels devaient aider cette dernière à mener cette délicate mission. En fait, cette «aide» n'était pas désintéressée et dissimulait l'ambition propre des «travailleurs intellectuels » à se substituer aux anciens possédants, pour faire perdurer le régime d'exploitation en leur faveur. Telle a été l'analyse de Jan Waclav Makhaïski du socialisme et de ceux que nous avons désignés en tant que « capitalistes du savoir », utilisant leurs compétences pour assumer des fonctions de direction et de gestion, dans la société actuelle, comme un capital dont ils touchent des dividendes toute leur vie et qu'ils peuvent en outre transmettre héréditairement. La société capitaliste se dissocie, par voie de conséquence, entre deux pôles antagonistes du travail : les tâches complexes et intellectuelles sont concentrées dans les cerveaux d'un petit nombre, tandis qu'à l'opposé, elles sont simplifiées à l'extrême, manuelles, dépossédées de toute initiative. Soit d'un côté, le commandement de ceux qui « savent », de l'autre, l'obéissance mécanique des « ignorants ». Il ne s'agit donc pas seulement des intellectuels germanopratins, des « pétitionnaires » professionnels, ayant souvent couvert, emportés par leur élan de « bonnes âmes », les pires crimes au nom du bonheur de l'humanité, mais de tous ceux qui se mettent au service du pouvoir, quel qu'il soit, du moment que « leurs connaissances et capacités particulières » soient reconnues et appréciées. Rappelons la définition qu'en donne Georges Sorel « Les intellectuels ne sont pas, comme on le dit souvent, les hommes qui pensent ce sont les gens qui font profession de penser et qui prélèvent un salaire aristocratique en raison de la noblesse de cette profession 1». En plus d'un revenu substantiel, ils bénéficient d'un statut social d'« intouchables », puisqu'ils œuvrent pour le bien commun, en affichant une nette prédilection pour le sacro-saint « service public ». Il faut bien évidemment distinguer l'activité intellectuelle, dont tout un chacun est capable, de sa pratique séparée, c'est-à-dire de sa professionnalisation dans le cadre économique, social et politique.
Les diplômes et les formations spécifiques remplacent les charges nobiliaires et vénales d'antan. Le capitaliste du savoir, devenu « capitaliste de l'avoir », serait-il synonyme d'être intelligent?
Cela se saurait, hélas, car sorti de son créneau, où il a déjà parfois atteint son « seuil d'incompétence », il bannit toute curiosité et n'a que sa suffisance bardée de certitudes pour comprendre la vie réelle des hommes. Quant à son idéal politique, il aspire au contrôle social généralisé, incarné par l'État, et au mieux par le socialisme d’État, avoué ou non, pourvu qu'il soit le garant de ses mérites et situations acquises. L'analyse makhaïévskienne visait donc dans le mille et dans le tas — de cette nouvelle classe ascendante et dominante des travailleurs intellectuels, qu'ils soient décideurs, gérants, directeurs de ceci ou de cela, voire énarques, « X », etc., — soit les élites dirigeantes — ainsi que l'ensemble de ceux qui se chargent d'appliquer leurs décisions et de faire fonctionner le système.
[…]
En 1978, nous constations un « développement des sciences dites humaines qui forment une profusion de « travailleurs sociaux », dont la vocation est de pallier les défaillances du système : des bataillons de sociologues, psychologues, urbanistes et autres spécialistes du conditionnements ». Nous pouvons désormais corriger cette dernière estimation il ne s'agit plus de « bataillons », ni même de régiments, mais de divisions entières, d'une véritable armée de travailleurs intellectuels, chargés de colmater les brèches du système des « facilitateurs » d'avant l'heure en quelque sorte.
Note 1. G.Sorel, Réflexions sur la violence, Paris, 1908.
Extrait: Avant propos de Alexandre Skirda à Le socialisme des intellectuels - Jan Waclav Makhaïski, Les éditions de PARIS - MAX CHALEIL, 2001.
samedi 2 novembre 2019
Note sur : Livros Que Tomam Partido de Flamarion Maués (Parution)
Note sur :
Livros Que Tomam Partido
Edição e revolução em Portugal - 1968-1980
de Flamarion Maués
Libellés :
Edição e revolução em Portugal,
Ediçôe,
Flamarion Maués,
Portugal
jeudi 31 octobre 2019
ANTON PANNEKOEK : Marxisme et darwinisme,Traduction de Philippe BOURRINET (Parution)
ANTON PANNEKOEK
Marxisme et darwinisme
2e édition 1914, Verlag der Leipziger Buchdruckerei Aktiengesellschaft
Marxisme et darwinisme
2e édition 1914, Verlag der Leipziger Buchdruckerei Aktiengesellschaft
Leipzig
Traduction de l’allemand, édition et notes (octobre 2019) : Philippe BOURRINET
Sur le site du traducteur
lundi 7 octobre 2019
PARUTION Vosstanie Editions - QUAND LE PEUPLE EST POPULAIRE
PARUTION
Le Portugal, Les éditions Agone, Raquel Varela et le populisme chic de la petite bourgeoisie intello de gauche.
VOSSTANIE ÉDITIONS, 2019, 66p.
PRIX LIBRE ou UNE BIÈRE ou Commander 3 Euros
Pour réserver un exemplaire : nous contacter
PRIX LIBRE ou UNE BIÈRE ou Commander 3 Euros
Pour réserver un exemplaire : nous contacter
Libellés :
25 avril 1974,
Histoire populaire,
Le populisme chic de la petite bourgeoisie intello de gauche,
Les éditions Agone,
Mickaël Correia,
Portugal,
Raquel Varela,
Révolution des oeillets
dimanche 6 octobre 2019
«Vous faites l’histoire !» – Henry Chazé / Henri Simon - Correspondance 1 1955-1962 De SouB à ICO [Parution]
Henry Chazé / Henri Simon
Correspondance 1
1955-1962
De SouB à ICO
On ne connaît guère en France le communisme des conseils ouvriers,
forme d’organisation motrice des révolutions russes (les soviets de 1905
et de 1917) et allemande, des grandes grèves anglaises ou italiennes de
la même période… Henry Chazé (1904-1984) et Henri Simon (né en 1922)
ont rencontré les conseils, dans les années 1930 pour le premier, dans
les années 1950 pour le plus jeune. C’est au sein du groupe Socialisme
ou Barbarie, fondé par les transfuges du trotskysme Cornelius
Castoriadis et Claude Lefort, qu’ils se sont connus, et ont évolué
ensemble vers le conseillisme théorisé par le Néerlandais Anton
Pannekoek.
Chazé, membre oppositionnel du Parti communiste, exclu en 1932, un temps proche des trotskystes, interné par le régime de Vichy à Fresnes pour communisme, fut déporté en camp de concentration en Allemagne. Après guerre, il se retire dans les Alpes-Maritimes pour raisons de santé. Henri Simon quitte la CGT dès 1954, lance dans la compagnie d’assurances qui l’emploie une grève des em- ployés et un « conseil des assurances ».
Chazé, membre oppositionnel du Parti communiste, exclu en 1932, un temps proche des trotskystes, interné par le régime de Vichy à Fresnes pour communisme, fut déporté en camp de concentration en Allemagne. Après guerre, il se retire dans les Alpes-Maritimes pour raisons de santé. Henri Simon quitte la CGT dès 1954, lance dans la compagnie d’assurances qui l’emploie une grève des em- ployés et un « conseil des assurances ».
C’est en 1955 que les deux hommes entament une correspondance suivie, jusqu’à la mort de Chazé en 1984 – correspondance dont nous publions ici la première partie, jusqu’en 1962. La vie du groupe Socialisme ou Barbarie y est largement commentée, jusqu’à la rupture qui en 1958 donnera naissance à Informations et Liaison Ouvrières (ILO), puis à Informations Correspondance Ouvrières (ICO). Dans la tradition des grands échanges épistolaires, malmenée aujourd’hui par Internet, on voit les deux personnages dans une vie certes pleine de politique, mais jamais séparée des préoccupations quotidiennes, tout en nous faisant traverser les moments importants de cette séquence qui va du début de la guerre d’Algérie, en passant par l’arrivée de De Gaulle au pouvoir, aux prémices de Mai 68. Les plus jeunes découvriront une période ô combien agitée et souvent déformée, les plus anciens se replongeront dans un passé peut-être oublié. Toujours fidèles à leurs idéaux et combats de jeunesse (jusqu’à sa mort, pour Chazé ; Simon, lui, continue d’animer la revue ICO, devenue Échanges et Mouvement), ils remettent au goût du jour une grille d’analyse marxiste, radicalement antiléniniste, dont beaucoup s’aperçoivent maintenant qu’elle permet de comprendre le monde mieux que les visions ultraréactionnaires ou postmodernes qui l’ont pour un temps supplantée à la fin du siècle dernier.
ÉDITIONS ACRATIE 2019, 348p. 20 Euros
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A lire,
communisme des conseils ouvriers,
Échanges et Mouvement,
Henri Simon,
Henry Chazé,
Informations Correspondance Ouvrières,
Informations et Liaison Ouvrières,
PANNEKOEK,
Socialisme ou Barbarie
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