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jeudi 21 novembre 2019

La conscience comme appropriation et hominisation du besoin - Matériaux pour une émission (27)

La conscience comme appropriation et hominisation du besoin
Matériaux pour une émission (27)
 



   Marx transporte dans le domaine de la psychologie sociale les conclusions auxquelles il était arrivé dans la critique des conditions de l'autonomie de la conscience à l'égard de l'instinct.
   Il existe, en effet, des instincts sociaux comme il existe des instincts naturels et ces instincts sociaux s'appellent les besoins. Ces besoins, dont l'origine est surtout économique, ne satisfont que l'individu, que la subjectivité [1] : la conscience est d'abord une réaction à l'égard de la brutalité du monde social comme elle l'est à l'égard du monde sensible [2].
  Semblablement, le caractère limité des apparences subjectives doit être dépassé au profit de la prise de conscience de l'objectivité rationnelle de la société, c'est-à-dire des rapports humains [3]. Et, parlant de l'homme, Marx déclare sans ambiguïté : « chacun de ses rapports humains avec le monde : voir, entendre, flairer, goûter, toucher, penser, regarder, sentir, vouloir, agir, aimer, bref tous les organes de son individualité, qui sont immédiats dans leur forme d'organes communs sont dans leur rapport objectif ou dans leur comportement vis-à-vis · de l'objet, l'appropriation de cet objet, l'appropriation de la réalité humaine ; la façon dont ils se comportent vis-à-vis de l'objet est la manifestation de la réalité humaine. Cette manifestation est aussi multiple que les déterminations et les activités humaines, l'activité et la souffrance humaine, car les souffrances prises au sens humain sont une jouissance propre de l'homme » [4].
   La description de cette fameuse « appropriation de la réalité humaine » est un approfondissement remarquable des thèses soutenues par Marx dans sa thèse de doctorat sur Démocrite et Épicure. Les insuffisances d'Épicure, Marx fait comme s'il les reconnaissait nettement comme telles : et il montre, d'une part, comment la prise de conscience des rapports d'homme à homme permet ce que nous appellerions volontiers une véritable spiritualisation des sens ; et, d'autre part, comment se réalise progressivement pour l'homme, dans sa vie concrète, l'avènement de la conscience rationnelle.
   La spiritualisation des sens se réalise en corrélation avec la perception d'autrui. Nous nous contenterons d'indiquer, ici, le thème fondamental de Marx sans entrer dans le détail : lorsque l'objet des sens est non plus l'immédiateté des phénomènes purement subjectifs, mais un rapport d'homme à homme, la conscience « ne se perd pas dans son objet » [5] mais reconnaît dans ces rapports effectifs une « objectivation d'elle même » [6] : elle n'est plus étonnée, elle n'est plus étrangère, elle n'est plus aliénée : elle se retrouve chez elle. Ainsi « l'oeil est devenu humain quand son objet est devenu un objet social humain » [7]. Bref, « ce n'est pas seulement par la pensée, mais par tous les sens que l'homme est affirmé dans le monde objectif » [8] . La première tâche que nous ayons à accomplir est de retrouver l'acte, ou la série d'actes, par lesquels nous avons pu, nous-mêmes, ou grâce aux générations antérieures, passer de la représentation immédiate à la rationalité de l'objet social ; et, dans ces conditions, « on le voit, ce n'est que dans l'état social que le subjectivisme et l'objectivisme, le spiritualisme et le matérialisme, l'activité et la passivité perdent leur opposition et par suite leur existence » [9], texte qui est en parfait accord avec celui de la Sainte Famille où Marx déclare dépassée et définitivement -- l'époque où l'on opposait matérialisme et spiritualisme [10], et la raison en est claire : le propre de l'homme est, sous le naturalisme apparent de la sensibilité ou des formes d'organisation sociale, de reconnaître le produit de sa propre activité : le communisme traite sciemment toutes les présuppositions naturelles comme des créations des hommes passés [11]. Histoire et industrie sont « le livre ouvert des forces de l'être humain » [12] et le sens même de tout le marxisme est dégagé dans le passage de l'utilité subjective que représentent ces forces à la connexion rationnelle qu'elles ont, dans leur genèse, avec l'être même de l'homme : « une psychologie pour laquelle ce livre... est fermé ne peut pas devenir une science réelle et substantielle » [13]. Ainsi, nature et société n'ont de sens que pour l'homme parce que, en définitive, le dynamisme de la conscience est là pour saisir dans toute la clarté nécessaire du progrès rationnel de la connaissance le passage de l'immédiat à l'objectif, du matérialisme grossier au rationalisme critique et cette formule de Marx prend alors la plénitude de son sens : « l'histoire est la transformation de la nature en homme » [14].
   Rien n'illustre mieux l'idée de ce progrès rationnel que la page de l'Idéologie allemande où Marx décrit les degrés de la conscience [15]. Ces degrés sont au nombre de quatre : en premier lieu, conscience sensible qui saisit le caractère immédiat de ses sensations ; puis opposition à la nature ; ensuite conscience grégaire qui partage sans personnalité les vues de la communauté sociale à laquelle elle appartient, enfin émancipation de la conscience, que favorise d'ailleurs, dans une certaine mesure, la division du travail (à condition que le travail, bien entendu, comme il arrive malheureusement chez le prolétaire, ne fasse pas retomber le sujet conscient dans l'aliénation effective d'une tâche avilissante).
   Ainsi, fondé sur son originalité, l'approfondissement de la conscience chez Marx rend possible l'avènement d'une méthode rationnelle, non point dogmatique, mais critique. Voilà ce que l'étude des textes qui s'y rapportent permet de conclure. Que l'on nous permette de souligner une distinction : montrer l'existence chez Marx d'une méthode d'analyse rationnelle ce n'est pas du tout en faire un idéaliste, au sens kantien du terme. Autre chose est affirmer la possibilité qu'a l'esprit humain de saisir des rapports rationnels par une connaissance vérifiable et progressive ; autre chose, déclarer que la conscience est à l'origine de la matière. Notre thèse se ramène donc à ceci seulement: en prenant nettement position contre un matérialisme naturaliste (comme celui de Démocrite) et en montrant d'une part l'originalité de la conscience humaine, et d'autre part le progrès rationnel dont elle porte en elle-même le dynamisme, Marx, contrairement à ce que certains de ses interprètes et même de ses fidèles pensent, a donné un fondement théorique suffisant à sa méthode d'analyse et cette méthode est le discernement critique.

Extrait de La conscience chez Marx, ANDRÉ FIOLE-DECOURT, Esprit Nouvelle série, No. 145 (5/6) (MAI-JUIN 1948), pp. 852-869.

NOTES
[1 ] Économie politique et philosophie, p. 29.
[2]. Idéologie allemande, 1 le partie, p. 164 sq.
[3]. Économie politique et philosophie. p. 29.
[4]. Ibid
[5]. Ibid., p. 31.
[6]. Ibid.
[7]. Ibid., p. 30.
[8]. Ibid., p. 32.
[9]. Ibid., pp. 33-34.
[10]. Sainte-Famille : Marx : Oeuvres philosophiques, t. II, p. 167.
[11]. Idéologie allemande, ire partie, p. 231. .
[12]. Economie politique et philosophie, p. 34.
[13]. Ibid., p. 35.
[14]. Ibid., p. 77.
[15]. Ibid., p. 159.