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vendredi 21 septembre 2018

De la Falsification ou du Trotskisme Universitaire. À propos du livre (à paraître) Histoire Populaire de la Révolution Portugaise de Raquel Varela aux éditions Agone

De la falsification ou
du trotskisme universitaire

À propos de la sortie prochaine de l’ouvrage, 
Histoire populaire de la révolution portugaise de 1974-1975 de Raquel Varela aux Éditions Agone (2018) 


Version du 12 Août 2018


De la falsification ou du trotskisme universitaire
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Ce texte aurait pu ne pas prendre forme, ce qu’il soulève aurait pu rester confiné dans les quelques minutes que nous y consacrons dans notre émission sur la Lutte des classes au Portugal (2014). Mais la publication prochaine d’un ouvrage aux éditions Agone, maison d'Édition considérée comme proche d’un milieu dit anti-autoritaire au sens aussi large que confus nous incite à nous saisir de notre clavier. Non pour rétablir une certaine « justice » ou critiquer une ligne éditoriale dont on se moque complètement. On laissera d’ailleurs au seul lecteur le soin d’évaluer sous quel angle, il s’agit d’analyser la publication de ce titre. Bêtise, inculture politique, copinage universitaire ou coup éditorial ?
Pour notre part, il s’agira plutôt de traiter ici de ce que cet ouvrage passe volontairement sous silence et des conséquences de la falsification historique sur le plan politique. Pourquoi est-ce que cela nous semble important ? Parce qu’il sera le seul ouvrage en France sur la question dite du 25 avril 1974 à être disponible pour un large public francophone.



Le business du populaire


L’ouvrage à paraître sous le titre de : Histoire populaire de la révolution portugaise de Raquel Varela (RV) est donc la traduction d’un ouvrage paru en 2014, année des 40 ans de la révolution dite des « Œillets » dans les fusils ou le 25 avril, il est paru chez Bertrand Editora au Portugal sous le titre História do Povo na Revolução Portuguesa 1974-75.

La première curiosité au risque de paraître fort pointilleux relève dont le titre a été traduit. História do Povo na Revolução Portuguesa ce qui peut se traduire littéralement, par Histoire du peuple dans la révolution portugaise devient chez Agone une Histoire populaire de la révolution portugaise.

Ainsi nous sommes passés du peuple au populaire. Si le « peuple » semble de plus en plus « populaire » pour le pire de ce concept aussi vague qu’inter-classiste, il n’en demeure pas moins que ce qui est « populaire » semble faire le consensus surtout dans le milieu de l’édition qui s’est très vite HowardZinnisée2.

La subalternité est à la mode. Elle permet autant de segments, de niches de publication que d’éclatement des sujets, pour cette lutte des places dans les universités. La course est à celui qui trouvera un objet d’étude original ou qui n’a pas été trouvé par son concurrent potentiel. On ne sait pas trop qui alimente qui dans cette circularité (université/Édition) en revanche elle se nourrit de la subjectivation bien concrète des sujets sans objets 3 dans la course aux marchés des identités et à leurs manipulations.

Il ne s’agit pas de développer ici que la révolte de ceux d’en bas n’est pas à privilégier, mais l’on assiste à un tel éclatement des champs interprétations par des cohortes d’entomologistes « du peuple » et du populaire appointés par les États, que tout ceci en vient à se dissoudre dans un vague magma émeutier et de revendications intégratrices, ou plus aucune perspective historique de remise en cause globale et totale du mode de production marchand et de ses médiations ne semble plus être questionnée.

Sans aucun doute, il s’agit ici d'une manne pour les spécialistes de l’hégémonie culturelle susceptible de leur offrir des postes de pouvoirs intellectuels et politiciens, mais aussi des rétributions sous forme de subventions.


Du Parti de la mémoire d'État 4 à l’Avant-garde de l’oubli.


Lors d’un débat organisé dans un local militant en 2014 où il était question de la situation sociale au Portugal et des dernières luttes de la fin des années 2000 un participant pouvait affirmer qu’il ne restait que des chansons de cette époque où l’on pouvait parler de 1974 à 1976 du Processus révolutionnaire en cours (PREC). Dans un autre cadre un participant du mouvement de cette époque plus pessimiste encore considérait que ces chansons ne faisaient écho à rien et qu’en toute logique il n’en restait plus rien.

Le refoulement et l’oubli ont été alimentés par la défaite et les désillusions des prolétaires. Le trauma des guerres coloniales est toujours présent et la vaste analyse à faire sur le sujet est susceptible de briser la liturgie commémorative du 25 avril ou de faire fuir le touriste qu’on évitera de faire passer pour un néocolon. Le livre de R.V sachons lui concéder au moins cela, part du « bas » et n'évite pas l’importance de la question coloniale, de la répression et du soulèvement des prolétaires noirs des pays colonisés par le Portugal et donc de ces répercussions sur son territoire.

Mais au fur et à mesure de notre lecture l’ouvrage, parsemé de chronologies toutes aussi inquiétantes que nécessaire s’invite la question de la critique de l'économie politique et des options idéologiques de l’auteure. Elles s’affirment ouvertement mais au prix de la falsification historique et de la censure structurée universitairement et éditorialement.

Il peut paraître ridicule de rappeler que le Portugal est un petit pays où l’on fait vite le tour des lieux et des individus. Le Portugal n’existe pas 5 pouvait même écrire João Bernardo. Recenser les idées et les pratiques peut-être assez aisées pour qui s’en donne la peine. Pour preuve de nos jours on y reconnaît même dans les rues les enfants des anciens fascistes qui ont su se reconvertir dans la finance et les « affaires » comme les anciens paysans pauvres émigrés qui reviennent à dates fixes pour s'enfermer dans des tombeaux granitiques en ruines sous un soleil de plomb.

S’il est bon de rappeler quelques évidences, c’est que pour quelqu'un qui se lancerait dans un travail d’archives et de manière professionnelle sur une question contemporaine comme celle qui nous intéresse, il est assez aisé de circonscrire son sujet même si l'entreprise demeure vaste. Le systématisme, l’accumulationnisme bibliomaniaque et référentiel étant un des traits les plus caractéristiques du travail universitaire, on ne peut être qu’étonné que deux références à notre avis majeures de la période révolutionnaire portugaise soient totalement absentes du travail de cette autorité médiatique qu’est R.V.

Nous n’en sommes pas si étonnés que cela puisque cette censure lui permet de débiter à la fois des options idéologiques aussi trotskistes que fausses, aussi autoritaires que manipulées et de défendre un point de vue aussi frelaté que son léninisme de chaire est aux ordres de l’État.

Notre interrogation est tout autre en ce qui concerne la publication au supplément au Dicionário de História de Portugal - O 25 de Abril et édité par Figueirinhas Editora et dirigé par António Reis, Paula Borges Santos et Maria Inácia Rezola et dont les nombreux volumes édités depuis 2016 6 ne mentionnent de quelque manière que ce soit le journal Combate ses acteurs et participants, les lieux et problématiques propres de cette initiative. La bêtise universitaire est décidément insondable.

C’est donc bien de cela dont il s’agit c’est-à-dire du Journal Combate mais avec celui-ci de ce qu’a été l’autonomie ouvrière et les pratiques radicales des prolétaires critiquant en actes, les partis et les syndicats, le capitalisme privé ou d’État.

Ce que fut le Journal Combate 1974-1978.7


Le premier numéro du Journal paraît le 21 juin 1974, on y trouve son Manifeste inaugural qui évoluera quelque peu. Le dernier ou le numéro 51, est daté de février 1978. Les dix premiers numéros furent hebdomadaires et bénéficièrent d’une large distribution. Du numéro 11 (22 novembre 1974) au numéro 47 (22 octobre 1976), la périodicité fut quasiment bimensuelle. Mais à partir du numéro 48 (février 1977) au 51 (février 1978) les tirages furent de plus en plus difficiles à faire paraître et donc la périodicité fut irrégulière.

Combate ne comptait ni permanents ni journalistes professionnels. Son objectif était de faire paraître un journal qui ne soit pas l’expression d’une idéologie particulière, même si elle avait une ligne politique et de relater les occupations et les expériences liées aux pratiques autogestionnaires. Des groupes de « camarades » parcouraient le Portugal pour interviewer les membres des commissions de travailleurs et des commissions d’habitants.

Il interrogeait le plus souvent les travailleurs de base et tous les numéros traitaient des problèmes des commissions de travailleurs.

Ce qui se dégageait des numéros et du propos du journal, c’est que le mouvement révolutionnaire portugais ne devait rien aux partis politiques de gauche et d’extrême gauche qui furent complètement surpris et dépassés par les événements. MRPP, UDP, PRP et MES aucun d’entre eux ne jouèrent un rôle majeur dans le mouvement autogestionnaire de l’époque. En fait, ces partis d’extrême gauche étaient le bras politique de certaines factions militaires.

Quant au Parti communiste, il essaya de renforcer la bureaucratie syndicale embryonnaire au détriment des commissions de travailleurs. Il tenta de mettre fin au mouvement autogestionnaire et de promouvoir sa politique favorable au capitalisme d’État, fondée sur les nationalisations.

Pour Combate, plutôt que les revendications particulières formulées par les travailleurs, ce qui importait (même si elles étaient importantes), c’étaient leurs formes réelles d’organisation spontanée, parce qu’il voyait en elles la base de la démocratie ouvrière et le moyen de détruire les structures d’encadrement du capitalisme d’État ou Privé.

Les 51 numéros de Combate offrent un panorama de tout ce qui s’est passé dans le mouvement ouvrier portugais entre 1974-1975.

C’est une source importante pour tous ceux qui s’intéressent au mouvement ouvrier de cette époque que les chiens de garde du savoir d’État s'évertuent à censurer, car c’est probablement l’une des dernières expériences les plus importantes de la fin du XXe siècle.

À ce sujet un recueil reprenant le Manifeste du Journal et les vingt premiers éditoriaux jusqu’au 28 mars 1975 fut publié chez Afrontamento. Les éditions Afrontamento crées en 1963 8 furent des éditions « progressistes » opposées au régime salazariste et elles existent toujours à l’heure actuelle.

Que l'ouvrage qui date de 1975 sous le titre Capitalisme privé ou Capitalisme d’État : Ce n’est pas un choix ! Ne soit pas cité bibliographiquement pourrait passer au mieux pour un acte manqué, mais nous en doutons compte tenu de l’importance des éditions dans le petit espace portugais. En revanche que la parution des 51 numéros ! ne fasse l’objet d'aucune mention voilà l’acmé du scandale et de la censure.

Il en va de même du titre de Phil Mailer qui fut publié en anglais (et en portugais9 ) sous le titre The impossible revolution ? Chez Solidarity en 1977. Phil Mailer fut l’un des collaborateurs étrangers du journal et il y participa très activement. Son ouvrage contient de nombreuses références et citations extraites de Combate 10.

Il en va de tout autant d’un participant non moins important qui fut à la fondation du journal et au parcours atypique et qui fut édité également chez Afrontamento on pense ici à João Bernardo11 dont la contribution au débat sur l’autonomie ouvrière, le fascisme, Marx, le Marxisme, reste à découvrir en France 12.


L’objet de la falsification


Toute l’histoire, la pratique relayée par le journal Combate s’oppose au point de vue de R.V. Rappelons tout de même ici que les organisations trotskistes étaient plus que groupusculaires voir inexistantes au Portugal. L’espace ayant été pris par le Parti communiste Portugais (PCP) et une pléthore de chapelles ibéro-maoïstes. L’effondrement du pouvoir ne fut pas uniquement dû selon la doxa philo-militaire et progressiste au putsch des capitaines d’Avril, mais doit beaucoup aux années de luttes qui ont précédé le 25 avril. Ceci va des révoltes dans les colonies à l'insoumission, aux désertions, grèves, et même jusqu’à la spectaculaire lutte armée, etc. La vacance a laissé la possibilité au « non-grand parti », c’est-à-dire à l’a-partidarisme de prendre sa place.

Il était d’ailleurs assez étrange à l'époque de voir les constructeurs de partis en tout genre tout faire pour ne pas passer pour des partidaires.

Au-delà des faits, des dates, RV ne peut s'empêcher dans son ouvrage de développer une position totalement idéologique et de plaquer le vieux mantra trotskiste tiré du programme de transition : le contrôle dit ouvrier ou « Le contrôle ouvrier » ceci aux événements portugais.

En 2015, une publication hors norme de 2368 pages (PDF) éditée par les Éditions Syllepses à savoir Autogestion. L'Encyclopédie internationale relayait son propos13. Il le fut également par les idiots professionnels de la revue Période 14.

On peut se demander dans un premier temps ce que peut bien faire ce texte sur le « contrôle ouvrier » dans une publication traitant d’autogestion et que R.V distingue très bien dans son ouvrage15.

Il faut croire que la dimension de l’escroquerie trotskienne dépasse le cadre lusitanien.

Mais contrairement à ce qu’affirme R.V dans cet article, il n’est bien sûr pas vrai que « Dans les années 1970, le contrôle ouvrier constituait une revendication commune aux jeunes libertaires, aux sociaux-démocrates et aux syndicalistes réformistes » et on voit plutôt mal le courant libertaire au sens large s’en revendiquer (ou alors par méconnaissance) comme elle le prétend dans l’introduction de ce texte. Ceci pour des raisons assez évidentes et que développe longuement Maurice Brinton dans Les bolcheviks et le contrôle ouvrier - 1917-1921 16.

Si elle parle de « désaccords » terminologique sur la notion de contrôle ouvrier en suggérant qu’il n’aurait jamais été convenablement défini, elle minore également la position de M.Brinton qu’elle récupère au passage en oubliant clairement de dire que ce dernier faisait plus que débattre de l’expression de « contrôle ouvrier » ou faisait plus que considérer que celui-ci pouvait « « détourner » les travailleurs de l’autogestion, seule revendication qui remet en cause le profit ». Il affirmait déjà et ceci bien avant l’année 1974 que tout devait être combattu dans cette idéologie du contrôle ouvrier.

Pourquoi une telle opération ? Qui pourrait passer d’ailleurs pour surannée puisque chaque moment est particulier et mérite son analyse propre au risque de virer au psittacisme politique et au dogmatisme.

C’est que derrière ce « contrôle ouvrier » jamais vraiment défini se cachent des objectifs politiques bien précis.


Du contrôle ouvrier au contrôle sur les prolétaires.


En faisant un historique confus de la notion et tout en ne la développant vraiment jamais, elle entretient le flou à son profit politique et tente de faire passer le contrôle ouvrier comme une forme radicale de lutte. Mêlant d’ailleurs à sa farce les conseils ouvriers. Ainsi sont convoqués dans son livre les noms d'Anton Pannekoek et de Karl Korsch deux grands critiques du/des Parti(s) et proches des idées communistes des conseils qui n’ont jamais été des apologistes du contrôle ouvrier ou de la théorie léniniste du double pouvoir surtout quand ils sont cités dans les années 60-70.

Si RV insiste tellement sur le contrôle ouvrier en dénigrant de manière retorse et ambiguë l’autogestion (aussi limitée, récupérée et critiquable que fut l’autogestion) c’est qu’elle est prise sous deux feux ambigus, ceux d’être l’idéologue d’un courant politique minoritaire et autoritaire. Comme à chaque fois chez les léninistes, l'autogestion n’est concevable qu'après la prise du pouvoir politique d’État (théorie du double pouvoir) pour l'instauration de l’État socialiste !

« En quoi consiste la dualité du pouvoir ? En ceci qu'à côté du Gouvernement provisoire, du gouvernement de la bourgeoisie, s'est formé un autre gouvernement, faible encore, embryonnaire, mais qui n'en a pas moins une existence réelle, incontestable, et qui grandit : ce sont les Soviets des députés ouvriers et soldats. »

Lénine, Sur la dualité du pouvoir « Pravda » n° 28, 9 avril 1917.

Si pendant la révolution portugaise il y a eu une « défense » toute relative de l'autogestion et de l’auto-organisation on constate rapidement qu'il ne s'agissait, la plupart du temps chez les léninistes que d'une position tactique de la part d'adversaires du Parti communiste Portugais qui essayaient, en défendant l'autogestion, de déloger le Parti Communiste Portugais de ses bastions.

Tout le pouvoir au soviet ! Ce célèbre mot d’ordre tactique léniniste qu’avait déjà décortiqué Oskar Anweiler avec précision dans Les Soviets en Russie (1905-1921) 17, indique parfaitement de quoi il en retourne stratégiquement.

« Le contrôle ouvrier est un processus de dualité de pouvoirs qui consiste dans l’organisation politique des travailleurs au niveau de la production - formalisée ou non - dans le but de prendre le pouvoir politique ».

Raquel Varela p. 274 de História do Povo na Revolução Portuguesa 1974-75.

En fait, la dualité du pouvoir n’est rien d’autre que la théorisation du gouvernement de substitution (éternellement provisoire) avec ses chefs et autres commissaires, qui se chargeront de structurer la transition sans fin vers le socialisme par la militarisation du travail si chère à Léon Trotski. En définitive un autre gouvernement bourgeois, ou le « pouvoir des travailleurs » est identifié, assimilé et récupéré au profit du Parti.

Pour des finalités assez pauvres, si on en croit d’ailleurs Trotski lui-même dans le Programme de Transition (1938).

Voici un extrait de cette sempiternelle litanie répétée encore de nos jours et jusqu'à l’écœurement par les fans toujours téléphiles et caméléon du Staline manqué :

« Les premières tâches du contrôle ouvrier consistent à éclairer quels sont les revenus et les dépenses de la société, à commencer par l'entreprise isolée ; à déterminer la véritable part du capitaliste individuel et de l'ensemble des exploiteurs dans le revenu national ; à dévoiler les combinaisons de coulisses et les escroqueries des banques et des trusts ; à révéler enfin, devant toute la société, le gaspillage effroyable de travail humain qui est le résultat de l'anarchie capitaliste et de la pure chasse au profit. »


Cet « éclairage » programmatique, dont la bourgeoisie n’a même plus peur, « ne peut être résolu que par la IV° Internationale », ou l’avant-garde des porteurs de vessies en forme de lanternes contre la spontanéité « trade-unioniste » des prolétaires c’est bien connu.

Rappelons par exemple ce que dit Lucia Bruno18 du contrôle ouvrier et qui a travaillé sur le journal Combate et « L‘expérience portugaise19 ».

« Le contrôle ouvrier, c’est quand un groupe de travailleurs est reconnu par la direction d’une entreprise, qui se transforme en cogestionnaire du capital. On parle de contrôle direct des ouvriers par d’anciens ouvriers. Il est légal dans presque tous les pays développés indépendamment de l’existence ou non de luttes.
Le contrôle ouvrier se fonde sur la délégation de pouvoir, et plus sur l’action directe. On élit des délégués qui vont représenter les travailleurs et participer à la gestion de certains problèmes de l’entreprise.
De manière générale, on les limite à des questions d’ordre interne, plus directement liées aux problèmes de main-d’œuvre.
La séparation des délégués élus de l’ensemble des travailleurs est inévitable, car ils ne font l’objet d’aucun contrôle par la base qu’ils disent représenter.
Ils finissent donc toujours par se constituer comme un pouvoir qui se situe au-dessus des travailleurs en reformalisant la relation dirigeants/dirigés qui caractérise toute société d’exploitation.
Pour qu’une entreprise autogérée se sépare de la logique du profit, en initiant le processus d’édification du socialisme, il ne suffit pas d’élire des représentants des travailleurs pour participer de la gestion.
Alors que gérer signifie prendre pour soi-même des décisions en tant que personne ou comme collectivité souveraine, ceci en pleine connaissance des informations nécessaires, contrôler ne signifie que superviser ou vérifier les décisions prises par d'autres.
Le contrôle ouvrier implique une limitation de la souveraineté où certains déterminent les objectifs, et les d’autres s’efforcent que soient appliqués les méthodes les plus appropriées pour les réaliser. »

La référence à Trotski et Gramsci comme théoriciens du contrôle ouvriers et admirateurs du modèle fordiste en dit long sur l’analyse proposée par RV du 25 avril. Au-delà d’être totalement idéologique et dictée par le logiciel bourgeois elle passe sous silence toute une problématique :

- Celle qui voyait dans les relations sociales nouvelles issues des luttes un l’élément possible d’abolition du monde de production capitaliste qui est un élément fondamental dans l’économie de la révolution. C’est de cela dont elle ne parle pas ou ne veut pas parler en ne parlant pas de Combate ou en déformant le propos de M.Brinton, ou de l’'autonomie ouvrière réellement existante au Portugal. Mais également d’un courant politique qui refusait les médiations bourgeoises, le double discours, et les avant-gardes.


L'autonomie ouvrière contre le contrôle ouvrier


Concevoir l’autonomie des prolétaires, c'était et c’est aussi entrevoir la critique pratique et théorique des partis et des syndicats. La volonté de ceux qui luttaient d’en finir immédiatement avec les rapports capitalistes sur les lieux de productions et dans toute la vie sociale et donc de détruire toutes les casernes.

Au-delà de son trotskisme universitaire, la problématique de RV s’inscrit dans la pure tradition du marxisme des forces productives (orthodoxe) qui réduit l’importance et la signification de la critique de la plus-value dans la critique du capital.

Comme l’indique João Bernardo, « le marxisme des forces productives est l’idéologie du pouvoir ou plus exactement une idéologie de la réorganisation et du développement du pouvoir capitaliste » 20

Concevoir l’activité révolutionnaire sur un mode bourgeois et séparé, c’est ne pas comprendre que « les relations sociales de production qui surgissent dans les luttes collectives et actives, ne sont pas seulement antagonistes au capitalisme, mais sont déjà, dès maintenant, le fondement d’un nouveau mode de production »21.

Autrement dit « ce qui importe ce n’est pas de créer préalablement les conditions strictement matérielles, vers un monde de production futur [nous précisons] comme le prétend le marxisme des forces productives »22 mais le développement de nouvelles relations sociales de production.

Il est évident que de ces propositions se dégage une autre approche de la question du pouvoir. Il ne s’agit pas de nier cette question, mais d’identifier que son approche est tout autre et bien différente de celle défendue dans le livre par R.V. Il ne s’agit plus de conquérir l’appareil d’État, mais d’acter sa destruction. Il s’agit dans le cours de la lutte de combattre le fonctionnement bourgeois de l’organisation du travail, sa militarisation, son hiérarchisme, son caractère fragmenté et aliéné.

Sans tomber dans l'illusion de la possibilité d'îles autonomes ou de l’autogestion dans un monde capitaliste ou de ne pas lier les moyens et fins, le fond et la forme.

Si le nombre des entreprises autogérées, des terres collectivisées fut conséquent et dictées le plus souvent par la nécessité plus que par des discours idéologiques il en va tout autant de l’intégration de ces expériences.

L’appel à l’État comme pourvoyeur, l’intégration par le marché et la normalisation de la situation par les élections ont fait le reste.

Mais toute la gauche et l’extrême gauche ont alimenté leurs discours et leurs pratiques d’un socialisme frelaté, d’un discours ambigu où la socialisation des moyens de production apparaît toujours comme synonyme d’étatisation ou la fin du capitalisme n’est que l'élimination de la propriété privée.

Cette démarche qui est celle de R. VARELA vise à intégrer d’une façon détournée les prolétaires dans le camp idéologique des nouveaux exploiteurs - les managers technocrates du capital étatisé, dont elle est une des représentantes actuellement de par ses fonctions de médiations dans l’appareil idéologique d’État Portugais.

Identifier la structure du mode de production capitaliste avec la validité des « lois du marché » établir que la disparition de ce marché signifie la disparition du mode de production comme un tout, c’est produire une zone de convergence idéologique entre ceux qui veulent mettre fin à toute exploitation et ceux qui pensent seulement la réaliser sous une nouvelle vielle forme – les nationalisations et le capitalisme d’État.
Le journal Combate et certains courants minoritaires du communisme antiautoritaire ou libertaire, anarchistes même furent les seuls à dénoncer ou à refuser le faux choix entre le capitalisme d’État et le Capitalisme Privé.
Mais de cela il ne sera pas question dans son livre car il s'agit d'un Autre Combat 23


Version du 12 Août 2018







NOTES


1. Émissions de Radio Vosstanie sur La lutte des classes au Portugal (Sur la révolution dite des « œillets » ou la transition démocratique portugaise) 17h30 de son et d'entretiens avec Charles Reeve, Joao Bernardo, José Hipólito dos Santos, etc. https://vosstanie.blogspot.com/2014/09/la-lutte-des-classes-au-portugal.html


2. En référence à Howard Zinn auteur d'Une Histoire populaire des États-Unis. De 1492 à nos jours, Agone, 2002.


3. Franck Fischbach. Sans objet Capitalisme, subjectivité, aliénation. Vrin 2009.

4. Raquel Varela a été désigné par l’État Portugais comme « conseillère scientifique » pour les commémorations des 40 ans de la révolution dans le cadre d’un « Itinéraire sur le 25 Avril » http ://passapalavra.info/2014/04/94453




6. À cette date le volume VIII vient de paraître. Cette publication fait suite à l’ouvrage de référence entrepris et dirigé en son temps par Joel Serrão sous le nom de Dicionário de História de Portugal éditorialement il s'agit d'un supplément.


7. La collection complète du journal Combate peut-être consultée ici : https://www.marxists.org/portugues/tematica/jornais/combate/index.htm



9. Chez Afrontamento également puis ré-publié cette année dans une édition revue augmentée chez Antigona Editora (2018).


10. Ce paragraphe a été rédigé grâce à un texte édité en 2006 et tiré de http://jornalcombate.blogspot.com/ Jornal Combate Portugal, 1974-1978 et signé par João Bernardo, José Elísio Melo e Silva, José Paulo Serralheiro, Phil Mailer, Rita Delgado.


11. On peut en savoir bien davantage sur son parcours et ses idées en écoutant nos émissions sur Radio Vosstanie.


12. Notons que le journal Combate fait l’objet de travaux divers et universitaires au Brésil. Mais peut-être que les enjeux sont autres là-bas loin. On soulignera la traduction du travail de Danúbia Mendes Abadia dans Portugal, la révolution oubliée, tome I - « Combate et les luttes sociales pour l’autonomie (1974-1978) » Éditions Ni patrie ni frontières 2017.


13. Nationalisations et contrôle ouvrier dans révolution des Œillets. p 901-927



15. Voir plus précisément à la page 274 de História do Povo na Revolução Portuguesa 1974-75 ou l'édition portugaise de l'ouvrage de R.V.


16. Édité par le Groupe Solidarity en 1970. Traduit en français en 1973 dans la revue Autogestion et socialisme, Cahier 24-25 en 1973 puis en 2016 aux Éditions Les Nuits Rouges.


17. Oskar Anweiler, Les Soviets en Russie (1905-1921) Trad. De l'allemand par Serge Bricianer. Préface de Pierre Broué, Éditions Gallimard, 1972.


18. In Qu’est-ce que l’autonomie ouvrière ? Vosstanie Éditions 2018.


19. En référence à L’Expérience portugaise La conception putschiste de la révolution sociale, Charles Reeve, Éditions Spartacus,1976.


20. In Economia dos Conflitos Sociais. Expressão Popular Editora 2009 (2e édition). On pourra écouter également 3 Entretiens avec João Bernardo autour de son livre Économie des conflits sociaux sur Radio Vosstanie.


21. Ibid.


22. Ibid.


23. PORTUGAL l'autre combat. Classes et conflits dans la société. F. Avila, Carla Ferreira, B. Lory, C. Orsoni, Charles Reeve. Editions SPARTACUS. Série B. nº61 - 1975. 220 pages. Disponible en PDF sur le site ArqOperaria https://arqoperaria.blogspot.com/2014/01/pour-une-bibliographie-engagee.html

jeudi 20 septembre 2018

Nouveau rendez-vous mensuel sur la WebRadio VOSSTANIE ! : EC=1

On tente l'aventure d'un rendez-vous mensuel et en direct

EC=1 

 Exercice de critique à partir de l'actualité (1)


LE 24 OCTOBRE 2018 à 20H en DIRECT 


 DIFFUSION en 128Kb/s


 Il ne s'agira pas de "marxiser" l'actualité pas plus de faire du BFM libertaire.
Nous sommes critiques de LA politique séparée c'est à dire des politiciens appointés ou de ceux qui veulent parler à notre place. Nous faisons de la politique et la critique ne peut-être que totale. Il s'agit donc de ne pas tomber dans le piège à la dépolitisation des enjeux.


Pour nous contacter pendant l'émission : Twitter ou via l'interface de courriel sur le site.

jeudi 13 septembre 2018

Note sur la sortie de : Le Modernisme réactionnaire de Jeffrey HERF

Note sur la sortie de:
Le Modernisme réactionnaire de Jeffrey HERF






Un ouvrage fondamental pour comprendre le nazisme, mais pas que. Ce que ne souligne guère la présentation de l'ouvrage car il s'agit également d'un outil d'analyse pour appréhender ce que peut-être le post-fascisme, ses nouvelles formes.

Que les éditions L'Echapée soient à l'origine de la traduction/édition de cet ouvrage publié en 1984 peut sembler bien paradoxal. Mais l'activité d’édition n'est pas qu'une affaire de conviction "idéologique".

On lit donc en quatrième de couverture "la modernité n’est pas un phénomène monolithique, qu’il faudrait accepter ou rejeter en bloc" voila un bien étrange propos des aficionados de Jean-Claude Michéa ("l'anarchiste Tory") ou des anciens éditeurs de Pièces et Main d'Oeuvre (PMO) et de toute une littérature anti-tech (pour ne pas dire technophobe) ou décroissantiste.

On trouvera également dans cet ouvrage de quoi remettre à sa place la critique faite en son temps par certains théoriciens de École de Francfort (Adorno et Horkheimer) de l'Aufklärung et du fascisme. 


Il s'agit donc de combattre activement la destruction de la raison qui a nourrie une certaine ontologie pessimiste qui sous nos contrées va du Guy Debord tendance finissante et élitiste à L'Encyclopédie des nuisances, jusqu'au courants radicaux-écolos se revendiquant de la mystique agriculture biodynamique (Voir Rudolf Steiner).

Rappelons également que le sous-titre de l'ouvrage en anglais est Technology, Culture and Politics in Weimar and the Third Reich, les éditions L'Echapée auront préféré Haine de la raison et culte de la technologie aux sources du nazisme...On reste un peu interloqué.



Présentation des éditeurs

"Le nazisme est trop souvent présenté comme un mouvement profondément antimoderne, obsédé par un passé mythique et exaltant la communauté du sang et de la tradition culturelle. Dans ce livre, qui a fait date par son approche radicalement nouvelle, Jeffrey Herf montre au contraire qu’il a voué un culte délirant à la technologie la plus avancée.

Pour ce faire, le grand historien américain s’est livré à une enquête approfondie sur les origines idéologiques du IIIe Reich, mettant en lumière une nébuleuse originale d’intellectuels, dont plusieurs ont marqué l’histoire des idées, comme Oswald Spengler, Ernst Jünger, Werner Sombart ou Carl Schmitt. Le point commun de ces « modernistes réactionnaires » est d’avoir fusionné certaines dimensions de la société industrielle – son mode de production et sa technologie, la rationalité instrumentale –, avec la culture du nationalisme allemand, caractérisée par sa haine de la raison et de la démocratie.

Les conclusions qui se dégagent de cette passionnante enquête, qui a renouvelé l’interprétation du phénomène nazi, et jusqu’ici étonnamment restée inédite en français, sont les suivantes : d’une part, la modernité n’est pas un phénomène monolithique, qu’il faudrait accepter ou rejeter en bloc ; d’autre part, l’adhésion à la modernité technique n’est pas en soi un gage d’émancipation
."

Éditions l'Echapée - 320p. - Traduit de l'anglais par Frédéric Joly

On pourra également écouter de manière complémentaire


mercredi 12 septembre 2018

Ce que signifie privilégier l'action d’une avant-garde au détriment de l'action de classe - Matériaux pour une émission (18)

Ce que signifie privilégier l'action d’une
avant-garde au détriment 
de l'action de classe



Extrait de Qu'est-ce que l'autonomie ouvrière ? de Lucia Bruno - VOSSTANIE Éditions


La conception de l’avant-garde développée par Kautsky et reprise par Lénine dans son fameux livre Que faire ? Se fonde sur la négation d'une pratique prolétarienne anticapitaliste.
En d'autres termes, le prolétariat n’est perçu que comme un « agent de production » dont la pratique est réduite à la création de profit, ce qui implique la reproduction sans fin du capitalisme comme un tout.

Mais, si la classe ouvrière par elle seule n’est pas capable de lutter contre le capitalisme, elle n’est pas non plus en mesure de penser ce combat. Selon Lénine, la conscience révolutionnaire dépend de la connaissance des lois de l'histoire, de l'économie et de la philosophie ; connaissances auxquelles la classe ouvrière n'a pas accès.

En partant de ce schéma logique, il est légitime de formuler une vision globale critique extérieure à la pratique du prolétariat - la théorie, le socialisme scientifique - fruit de l’effort des intellectuels appartenant à la petite bourgeoisie. On justifie alors la nécessité d'introduire de l’extérieur la théorie du mouvement ouvrier, en attribuant au parti un rôle prépondérant dans ce processus.

Le Parti apparaît comme le gardien de la vérité ouvrière. Celui qui doit la diriger et l’organiser et qui a pour but de faire comprendre au prolétaire sa « mission historique » - la construction du socialisme.

C’est de là que vient la prétention des avant-gardistes à diriger les masses, selon les principes doctrinaux du parti.

Mais aussi de vouloir subordonner la pratique prolétarienne à ce que le parti définit comme étant le bon chemin.

Comme cela est très difficile, ces partis sont toujours minoritaires. Ceux qui ont encore une certaine audience ouvrière fonctionnent plus comme des partis inter-classistes que comme spécifiquement ouvriers. Tel est le cas des partis socialistes et communistes européens, qui ont éliminé de leurs programmes la révolution sociale.

Par ailleurs, dans la mesure où ces organisations exigent une homogénéisation de la pensée parmi ses militants, les constantes auto-critiques et purges caractérisent tous les partis qui se revendiquent du léninisme.

Privilégier l'action d’une avant-garde au détriment de l'action de classe, c’est nier le potentiel révolutionnaire du prolétariat. C’est renforcer l'idée que la société doit nécessairement être divisée entre dirigeants et dirigés. Que la classe ouvrière sans une tutelle ne peut rien faire.
Si l’on considère l'histoire, on constate que ces idées ont toujours été utilisées pour justifier toutes les formes d'exploitation/domination, de l'esclavage jusqu’à l'oppression des femmes.

Quand on met en doute la capacité de la classe ouvrière à s’émanciper par elle-même, on met alors immédiatement en doute sa capacité à gérer l'économie dans la société que l’on prétend construire. Dans cette perspective, le socialisme devient très difficile, voire impossible.

Souvent, on identifie l'autonomie ouvrière avec le spontanéisme, ceci comprit comme ligne politique et non comme action de classe.

Parler de spontanéisme, c’est reconnaître que le prolétariat lutte indépendamment des partis politiques et des avant-gardes. Il lutte parce qu'il est impossible de ne pas se battre. Il sait que s’il ne le fait pas, il peut être rongé par la pauvreté. Nous avons eu la tragédie de Vila Socó à Cubatão pour le confirmer, où des centaines de personnes sont mortes en raison de la précarité des installations d’Oléoducs de Petrobras.

En fait, spontanéisme ou organisation est un débat inutile et déjà dépassé. Il n'y a pas de lutte sans organisation.

mardi 11 septembre 2018

L’augmentation de la conscience comme condition première de la révolution ? - Matériaux pour une émission (19)

L’augmentation de la conscience 
comme condition 
première de la révolution ?

Matériaux pour une émission (19)






Nous sommes au regret d’informer les collectionneurs de publications révolutionnaires que le présent numéro de Lutte de Classe est le dernier qu’ils recevront. Pour ceux qu’elle pourrait intéresser, l’analyse qui a conduit à cette décision est résumée ci-dessous.



I. - PENSÉE ABSTRAITE ET DIVISION DU TRAVAIL

Depuis la dissolution de la communauté primitive, la division du travail n’a fait que s’approfondir, parallèlement à la séparation de l’homme d’avec la nature et à la constitution des classes et de l’État. Dans la société de classe, la spécialisation conditionne le développement des forces productives ; qui à son tour détermine son évolution et ses modalités.

À mesure que la praxis humaine s’élargit à travers l’appropriation et la transformation du monde par l’homme, la multitude des phénomènes observables s’ordonne en concepts, instruments d’une pensée abstraite qui concurrence la saisie immédiate du réel. Dans toutes les sociétés qui succèdent à la communauté primitive, cette pensée s’affirme comme la prérogative d’une couche sociale d’autant plus limitée que les forces productives sont peu développées ; mais son rôle est très différent d’une société à une autre. Dans les sociétés asiatiques où, les forces productives plafonnant à un niveau relativement bas, aucune classe n’est susceptible de jouer un rôle révolutionnaire, les castes de prêtres et de lettrés n’exercent que des fonctions techniques de conservation de l’ordre établi, dont elles sont les garants idéologiques. Dans les sociétés féodales, par contre, où le développement de l’économie marchande exacerbe les contradictions internes qui l’ont rendu possible, la montée de la bourgeoisie - agent essentiel de ce développement - s’accompagne de celle des intellectuels, qui explicitent (dans leurs théories sur l’État, la démocratie, la société, la concurrence, l’économie, etc.) les intérêts historiques de leur classe et codifient les institutions qui leur permettront de s’affirmer.

Le développement du capitalisme fait accomplir un saut qualitatif, aussi bien à la croissance des forces productives qu’à la division du travail social. À travers l’accumulation primitive, le capital commence par rassembler formellement sous son autorité une partie des forces productives déjà existantes, qu’il met au service de sa propre valorisation. Une fois constituée une base capitaliste adéquate, la reproduction élargie est assurée grâce à la plus-value absolue que fournit un prolétariat surexploité de plus en plus nombreux. Les difficultés auxquelles se heurte ce processus - crises périodiques et résistance insurrectionnelle du prolétariat - conduisent le capital à jeter par la mécanisation les premières bases de sa domination réelle sur le procès de travail, et donc de la formation de plus-value relative.

Mais la grande industrie mécanisée se heurte à des problèmes de valorisation inextricables, à la fois du fait de ses limites technologiques et organisationnelles propres, et par suite de l’inadéquation du cadre social tout entier aux besoins à long terme du capital. Ce n’est qu’à travers des convulsions marquées par deux guerres mondiales et une crise économique sans précédent que le capital parvient à briser, pour toute une période historique, les obstacles qui s’opposaient à son développement. Le système de production moderne assure pour la première fois, avec l’O.S.T., une domination spécifique sur le travail vivant, tandis que l’organisation sociale est bouleversée de fond en comble pour rétablir, par le développement du secteur improductif (privé aussi bien qu’étatique) les conditions de la valorisation du capital : développement de sa circulation, accélération de sa rotation, rationalisation du procès de reproduction et de l’encadrement de la force de travail.

La modernisation se traduit par une déqualification de plus en plus poussée du travail, tant productif qu’improductif. En dépit de l’accroissement du nombre de « cols blancs » qui font un travail dit « intellectuel », l’immense majorité des emplois disponibles ne requiert aujpurd’hui aucun entraînement à la pensée abstraite. Le capital créant et répartissant les aptitudes suivant les besoins de sa valorisation, il s’ensuit qu’en règle générale les travailleurs ne possèdent pas les instruments qui leur permettraient de mettre en cause explicitement c’est-à-dire théoriquement, avec des idées abstraites - la domination du capital, bien que leur situation dans le mode de production capitaliste les contraigne à contester implicitement cette domination par leur lutte contre l’exploitation.

Mais la division du travail imposée par le capital implique - notamment pour assurer l’application directe de la science à la production et le fonctionnement global des circuits de valorisation - l’existence d’une couche de spécialistes de l’abstraction, qui ne peuvent servir le capital qu’à condition d’être dotés d’instruments qui leur permettent de mettre intellectuellement en question l’ordre établi, tout en étant dépourvus des moyens de le combattre effectivement. Cette intelligentsia comprend essentiellement des « travailleurs intellectuels », mais aussi d’autres travailleurs (productifs ou non) qui individuellement ont échappé à leur conditionnement social, que ce soit par le canal des organisations politiques et syndicales ou par certaines formes de marginalisation.

La contradiction interne d’une hiérarchie sociale qui n’est fondée qu’en apparence sur les résultats scolaires et universitaires conduit une partie de l’intelligentsia à contester l’ordre existant, et ce d’autant plus lorsque la lutte des travailleurs contre l’exploitation tend à sortir du cadre capitaliste, c’est-à-dire dans les périodes où le mode de production en vigueur ne parvient plus à concilier la valorisation du capital avec la reproduction normale de la force de travail.

C’est ce qui se produit aujourd’hui, alors que ressurgissent à un niveau supérieur les contradictions qui avaient été temporairement surmontées après la seconde guerre mondiale. Le capital avancé se valorise de plus en plus difficilement ; la majeure partie de la population mondiale s’enfonce dans un sous-développement auprès duquel les misérables conditions d’existence qu’offre le capitalisme moderne apparaissent comme un inaccessible paradis ; quant au capitalisme d’État, sous quelque forme qu’il se présente, l’impasse historique dans laquelle il est irrémédiablement enfoncé se situe bien en deçà du stade de la domination reelle.

Mais à la différence de la crise qui a marqué la première moitié du siècle, on ne voit aujourd’hui poindre à l’horizon aucune nouvelle forme d’organisation du travail et aucune transformation du cadre social susceptibles de rétablir les conditions de la valorisation. Ce qui est enfin à l’ordre du jour, ce n’est plus un replâtrage ou un nouveau stade du capitalisme, mais une crise qui conduira, soit au communisme, soit à la disparition de l’humanité, du moins telle que nous la connaissons.

II. - INTELLIGENTSIA ET CONTRE-RÉVOLUTION

Si le mouvement qui sape les rapports de production capitalistes est dès maintenant perceptible, il n’en porte pas moins les stigmates de la société qui l’a engendré. Reflétant la division existante du travail social, ce mouvement apparaît comme scindé entre la praxis du prolétariat et l’élaboration théorique qui est le fait de certains membres de l’intelligentsia.

Mais on ne peut mettre ces deux activités sur le même plan. Si la première est déterminante, c’est parce que le prolétariat a une position centrale et spécifique dans la société : en tant que producteur exclusif de plus-value, il est le seul à pouvoir assurer la valorisation du capital, toutes les autres conditions de ce processus ne pouvant jouer qu’un rôle subordonné, et du reste tributaire de la disponibilité même de la plus-value. Le prolétariat est la face cachée du capital, et c’est cette situation - et non son importance numérique - qui lui permet de le détruire [1].

La révolution communiste ne peut être envisagée comme un moment séparé marquant la transition entre un « avant » et un « après » la prise du pouvoir par une classe, fut-elle le prolétariat. Dans son essence, c’est, le mouvement communiste achevé, c’est-à-dire le processus de généralisation des rapports sociaux communistes dont le prolétariat est historiquement le porteur, processus au cours duquel l’effondrement du mode de production capitaliste libère les producteurs et l’humanité tout entière de la domination du capital. C’est alors que, les classes et la division du travail abolies, pensée abstraite et pensée concrète peuvent enfin se fondre en une pensée dialectique, instrument incomparable de saisie du réel : l’unification du mouvement social s’accomplit par la disparition de l’intelligentsia en tant que corps de spécialistes privilégiés.

Quelle que soit l’intensité avec laquelle certains de ses membres - productifs, improductifs ou révolutionnaires professionnels - ressentent le caractère insupportable de l’existence que lui fait le capital, l’intelligentsia se situe donc, par la force des choses en dehors du processus et des conditions matérielles qui constituent le fondement des rapports sociaux communistes.

La perspective de sa disparition ne lui souriant guère, la défense de ses intérêts catégoriels passe dès maintenant par la subordination pure et simple du mouvement réel aux détenteurs de la science révolutionnaire. Cherchant à se poser en conscience agissante de la classe qui prendra le pouvoir, elle conçoit forcément le mouvement communiste, à l’instar de la révolution bourgeoise, comme une guerre civile généralisée où s’affronteraient diverses armées (ou groupes armés). Se plaçant ainsi sur le terrain même du capitalisme - où le prolétariat est condamné à la défaite [2] - le directivisme se heurte à une contradiction insurmontable : le processus révolutionnaire étant appropriation par le prolétariat de son activité, comment une activité qui, par définition, est séparée, peut-elle contribuer à cette appropriation ?

Devant une nature qui l’écrase, le primitif attribue à la pensée une toute-puissance imaginaire, qui exprime son angoisse devant son impuissance réelle. Tout aussi impuissante devant le mouvement social, l’intelligentsia reprend à son compte cette pensée magique, porteuse originelle de la réification. L’activité du prolétariat se reflétant dans leur pensée, les théoriciens en déduisent que la pensée peut s’emparer de l’activité et la guider, comme elle le fait apparemment au niveau de l’individu. Mais ici pensée et activité sont exercées par deux couches sociales bien distinctes : le directivisme ne fait que reprendre la logique, de la division du travail, portée à sa plus haute expression dans le cadre de l’ O.S.T. [3]

Cette forme extrême de directivisme a trouvé des applications pratiques là où était à l’ordre du jour le passage au capitalisme d’État, dont elle constituait l’expression idéologique la plus appropriée. Mais l’incapacité de cette variante bâtarde du mode de production capitaliste à faire face aux problèmes du capitalisme moderne oblige aujourd’hui les idéologues à se réfugier dans des formules d’allure plus modérée. Certains assignent aux révolutionnaires la fonction de « démystifier » le prolétariat, prisonnier, comme chacun sait, de l’idéologie capitaliste. Inversant le mouvement réel, on pose l’augmentation de la conscience comme condition première de la révolution, ce qui suppose que l’idéologie puisse se détacher des conditions matérielles de son apparition et exercer sur elles une influence autonome. Mais en fait, si dans le cadre de la domination du capital l’idéologie correspond à des nécessités particulières, cette circonstance ne lui confère pas d’existence propre, susceptible de s’affirmer ou d’être combattue en tant que telle. L’idéologie n’est pas un produit pouvant se séparer des conditions de sa production : c’est un moment d’une totalité qui ne peut pas plus s’en détacher que le reflet du soleil dans une flaque ne peut se détacher de la surface de l’eau [4].

Mais la fausse conscience n’affiche pas toujours aussi ouvertement la subordination du mouvement réel.

L’activisme, qui donne la priorité à l’agitation sur l’élaboration d’une théorie apportée de l’extérieur au prolétariat, a en fait le même contenu : c’est toujours le cerveau qui donne des impulsions, réveille la classe ou lui sert de détonateur. Si les moyens de communication diffèrent, le message véhiculé est identique : des spécialistes affirment leur séparation d’avec le prolétariat par le fait même de s’ adresser à lui au moyen de journaux, , de tracts, d’affiches, de prises de parole, de mots d’ordre, ou encore d’attentats terroristes (la propagande par l’exemple). À l’instant même où ils prétendent avoir réalisé la fusion, ils dénoncent leur supercherie un se présentant comme des « poissons dans l’eau » [5]. Toute tentative de fusion portant sur d’infimes minorités pose nécessairement les fusionnistes en catégorie séparée qui affirme son identité distincte par l’acte même qui devait conduire à la fusion [6].

Au dernier degré de cette pratique, la crainte d’apparaître comme un bureaucratie [7] conduit à se contenter de disséminer des informations en évitant toute analyse et toute action : c’est encore une fois le cerveau, mais celui du paralytique. Que les informations soient envisagées comme instrument d’une prise de conscience, ou comme moyen de lutte immédiate, l’idée de base est que c’est l’ignorance qui empêche les travailleurs de prendre des initiatives qui seraient objectivement possibles. En leur apportant des informations, on les aiderait à élargir leurs possibilités de lutte, à établir des contacts qui leur permettraient de rompre leur isolement.

Malheureusement, l’action ouvrière est déterminée par les conditions matérielles où elle s’exerce, et non par la présence ou l’absence d’informations abstraites. Le comportement réel des travailleurs n’est nullement influencé par la masse des informations qui leur sont continuellement assenées, que ce soit par les instruments officiels du capital ou par de soi-disant révolutionnaires. Dans la mesure où ces informations ne correspondent pas à la situation matérielle, elles sont perçues comme dépourvues de substance, comme un simple jeu de l’esprit sans incidence sur la réalité (qui se soucie de faire comme Lip ?). Si par contre elles correspondent à la situation réelle, elles sont superflues car la perception directe de cette situation se suffit à elle-même. La classe ouvrière n’a nul besoin de journalistes ; elle possède ses propres moyens de communication, qui ne peuvent être falsifiés, parce qu’ils font partie de l’appareil de production lui-même. Si tel ou tel évènement est ignoré, c’est qu’il n’était pas réellement pertinent. Si des liaisons ne sont pas établies, c’est que leur nécessité ne ressort pas de la situation elle-même, mais des rêveries d’individus non représentatifs [8]. Ce n’est pas la conscience du prolétariat qui l’entraîne dans l’action, c’est l’ensemble des rapports sociaux dans lesquels il se situe, et dont la conscience fait partie.

Ainsi, toutes les tentatives de fusion avec le mouvement réel entreprises dans l’immédiat par des minorités constituent autant d’utopies réactionnaires. Reproduisant à leur niveau la division capitaliste du travail, elles n’expriment en fin de compte que la résistance du capital, et sont donc une forme de la contre-révolution, quelle que soit par ailleurs la volonté de ceux qui les pratiquent.

III. - CONTRADICTIONS DU TRAVAIL THÉORIQUE

Faut-il donc conclure - comme certains l’ont fait - qu’il n’y a pas de place dans la société actuelle pour un travail théorique révolutionnaire ? En fait, il peut y en avoir une, mais fort limitée : préparer l’intégration dans la société communiste de ceux qui effectuent un tel travail, œuvrer à leur disparition en tant que catégorie sociale séparée.

La théorie n’est pas une forme d’activité supérieure qui ferait de ceux qui la pratiquent une élite. Compte tenu de la position des intellectuels dans la division capitaliste du travail, elle constitue leur seul moyen de lutte contre un monde qui leur est insupportable, tout autant qu’à d’autres catégories de la population. Mais la théorie ne peut jouer ce rôle que pour ceux qui n’y voient pas un deux ex machina, qui n’essaient pas de faire fusionner mouvement théorique et mouvement pratique alors que la domination du capital rend cette fusion impossible.

Le travail théorique révolutionnaire comporte donc nécessairement une redoutable contradiction interne : aspect du mouvement communiste - qui est abolition et dépassement de toute séparation - c’est une activité séparée qui a comme objectif sa propre dissolution et représente donc une forme contradictoire de rapport subversif avec le monde. En dernière analyse, sa capacité à appréhender le réel dépend de conditions qui lui sont extérieures : l’émancipation des théoriciens sera l’œuvre des prolétaires eux-mêmes [9]. Mais à condition d’assumer explicitement cette contradiction, le travail théorique, s’il est poursuivi avec sérieux, reste pour les révolutionnaires la forme la plus efficace de résistance à la pression exercée par le capital, dans la mesure où la situation exclut la lutte frontale.

Le travail théorique n’a rien à voir avec un exercice intellectuel ou un travail universitaire d’accumulation de connaissances parcellaires. Tendant à l’abolition des séparations, il a pour objet propre l’acquisition de la pensée dialectique - dynamique des rapports entre les parties d’une totalité, et entre ces parties et la totalité elle-même. Seule une lutte constante contre la réification de la pensée, source d’une vision schizophrénique du monde, permet d’appréhender les conditions d’apparition du nouveau en tant que réalité différente, mais ayant ses racines dans le passé, et donc de concevoir un au-delà du capitalisme autrement qu’à travers des formules magiques.

La dialectique ne s’exerce pas au hasard sur n’importe quel domaine de la connaissance. La base de l’existence humaine n’est pas l’univers naturel en tant que tel, mais l’univers social. De ce fait, la bourgeoisie n’a pas d’objection contre le développement des sciences naturelles, qui sont du reste au service de son système d’exploitation. Par contre, la réalité sociale, dont la base est constituée par le mode de production, est occultée par la pensée bourgeoise avec le maximum d’énergie et d’efficacité. C’est donc sur le mode de production que portera l’effort principal, c’est-à-dire sur la critique de l’économie politique ; celle-ci n’a évidemment rien à voir avec les études économiques entreprises par les universitaires et qui, trouvant des « solutions » dans le cadre même du système, ne sont qu’apologétiques.

Mais la dialectique n’est pas plus accessible à ceux qui, rêvant de « jouer un rôle révolutionnaire » dans le mouvement social, sont bien obligés de la refuser, puisqu’elle ruine leurs prétentions. C’est ce qui explique la stérilité de tous les théoriciens directivistes, qu’ils apportent au prolétariat, en guise de Tables de la Loi, un marxisme qui, découpé en rondelles, s’est depuis longtemps mué en son contraire, ou qu’ils rivalisent dans l’art d’accommoder d’une sauce éclectique ou moderniste les débris de la pensée bourgeoise la plus éculée.

Cependant, il ne suffit pas d’échapper au directivisme : pour la plupart, ceux, qui ont eu cette chance ne tardent pas à succomber à la démoralisation, soit qu’ils se noient, quand ils le peuvent, dans les voluptés supposées de l’existence bourgeoise, soit qu’ils s’enfoncent dans un désespoir masochiste (« à quoi bon, tout est inutile »), soit qu’ils se mettent complètement en marge de la société et que la délinquance ou la folie les guette. La crise de la société capitaliste ne fait que renforcer cette tendance : la dégradation des conditions de vie ruine les bases nerveuses de toute pensée cohérente, l’enseignement dégoûte de l’activité intellectuelle, l’action des organisations et des groupuscules directivistes discrédite le sérieux et la continuité dans l’effort.

Or, à mesure qu’on se rapproche du cœur des problèmes, la résistance de la pensée bourgeoise s’accroît, et ne peut sans doute être surmontée que grâce à un travail collectif de très longue haleine. Mais la difficulté même de l’analyse théorique, combinée avec la contradiction fondamentale sur laquelle elle achoppe, fait qu’elle ne sera entreprise que de manière tout à fait exceptionnelle. Il faut des circonstances extraordinaires pour que des membres de l’intelligentsia deviennent capables de se consacrer à leur propre disparition en tant que figure sociale.

C’est sans doute ce contexte qui explique l’échec total des tentatives entreprises par le GLAT pour établir des contacts avec des groupes ou des individus ayant des préoccupations semblables aux siennes. C’est en effet à cette fin qu’il avait été décidé de rendre publics, par l’intermédiaire d’un bulletin mensuel qui auparavant avait de tout autres fonctions, les résultats même partiels et provisoires du travail collectif réalisé dans le cadre du groupe. Il s’agissait de prouver le mouvement en marchant, donnant par là-même à d’autres l’occasion de pousser leurs analyses et de critiquer les nôtres.

Mais loin de devenir, l’instrument d’une telle collectivisation de la thérorie, il faut constater que le bulletin n’est en fait qu’une marchandise « révolutionnaire » de plus, parmi toutes celles qui sont aujourd’hui offertes aux consommateurs de ce genre de denrée ; la gratuité de la diffusion ne change rien à l’affaire.

En effet, ce qui fait d’un objet de consommation une marchandise, c’est d’être le produit d’un travail privé, qui n’est socialisé que « dans le dos » des producteurs. Fournir de la théorie à des gens qui ne participent en rien à son élaboration - et qui de ce fait sont dans l’incapacité de l’assimiler réellement - c’est établir avec eux un rapport aliéné, qui n’a rien de communiste.

C’est forcément un rapport de ce genre que l’on entretient avec les auteurs de livres ou d’articles qui servent de source de documentation. Vivant dans une société capitaliste, nous sommes bien obligés de consommer des marchandises, et même de participer éventuellement à leur production afin de subsister. Si cette situation nous est intolérable, que dire de sa reproduction dans notre activité de communistes !

Le véritable danger, c’est de devenir des théoriciens, d’être reconnus comme tels et d’accepter ce rôle. Si jusqu’ici nous avons échappé aussi bien à la décomposition qu’au vedettariat - partie par accident, partie grâce à notre intransigeance « sectaire » vis-à-vis de ceux qui essayaient de se raccrocher à nous ou de nous pousser dans une direction qui n’est pas la nôtre - l’intérêt passif que l’on nous témoigne de divers côtés (« c’est intéressant », nous écrit-on parfois) souligne la nécessité de prendre des mesures radicales, en même temps que le développement de notre travail exige une concentration maximale de nos efforts.

C’est pourquoi, renonçant désormais à gaspiller une part de notre énergie en vaines publications, nous pensons être mieux en mesure de poursuivre l’exécution du programme que nous nous sommes fixé, en attendant que la conjoncture nous permette de prendre part à des activités plus efficaces et plus agréables.

 

NOTES


[1] Inutile, donc, d’essayer de mesurer l’importance du rôle du prolétariat par le pourcentage des ouvriers dans la population active ; qu"ici ou là le nombre des improductifs l’emporte ou non sur celui des ouvriers productifs, ce n’est, pas en ces termes que le problème se pose.

[2] Si le prolétariat est capable de vaincre, c’est dans la mesure où il ne se place pas exclusivement - ni même principalement - sur le terrain militaire, mais sur celui de la production matérielle, base de toute vie sociale : les armées du capital seront vaincues parce que l’intendance ne suivra pas.

[3] Ce n’est ni par hasard ni par inadvertance que, parvenu au pouvoir, Lénine consacre une de ses premières déclarations à un vibrant éloge du taylorisme.

[4] Ce qui n’empêche, bien entendu, que le reflet puisse être étudié en tant que tel en vue d’établir, par exemple, les lois de l’optique.

[5] Une prime sera offerte à qui réussira à découvrir une parenté quelconque entre les poissons et l’eau dans laquelle ils vivent.

[6] Cet aspect est porté jusqu’à la caricature dans la théorie des « bases rouges » qui, sous prétexte de montrer que « c’est possible », envisage que des communistes puissent - à la façon de la bourgeoisie dans’ la société féodale - s’emparer durablement, au sein de la société capitaliste, de positions géographiques ou sociales, d’abord marginales, puis de plus en plus étendues.

[7] Ici encore, les choses marchent sur la tête : au lieu d’être un produit de la contre-révolution, la bureaucratie est supposée l’engendrer.

[8] Nous en avons eu l’expérience directe en mai-juin 1968 lorsque, dans le cadre des Comités d’Action de Censier nous avons vainement tenté de « mettre en contact » diverses entreprises de la région parisienne, dans la perspective de la grève active, et plus.

[9] Aucune mesure organisationnelle, aucun critère a priori ne peuvent donc garantir la théorie contre la dégénérescence, encore que celle-ci puisse être facilitée ou rendue inévitable par l’adoption de méthodes inspirées du modèle capitaliste.



Réflexions sur le travail théorique
GLAT - Lutte de Classe - Mars 1978 - pp. 1 - 8


Source Collectif Smolny
qui a numérisé les 128 numéros de la revue du GLAT, Lutte de Classe.