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Enc ce moment : Émission EC=3 - Du Situationnisme, ne reste-t-il que des marchandises radicales ?

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mardi 13 décembre 2011

Marx et les nouveaux phagocytes de Maximilien Rubel

Né à Czernowitz le 10 octobre 1905, Maximilien Rubel s'est éteint à Paris le 28 février 1996. Fondateur de la revue Etudes de marxologie (1959), directeur de recherche au CNRS, il a dirigé, en collaboration avec Louis Janover, l'édition en quatre volumes des textes de Marx dans la "Bibliothèque de la Pléiade". On lui doit, entre autres ouvrages, Karl Marx, essai de biographie intellectuelle (M. Rivière, 1957 [rééd. 1971]), Marx critique du marxisme (Payot, 1974 [rééd. 2000]). Il appartient à M. Rubel d'avoir notamment montré, textes à l'appui, que le marxisme n'est autre que l'ensemble idéologique des contresens faits sur l'œuvre de Marx, phénomène historique dont l'auteur du Capital lui-même s'était inquiété et désolidarisé à son aube. Le présent recueil rassemble les textes de M. Rubel consacrés aux questions de l'édition et de la censure de l'oeuvre de Marx - "Karl Marx auteur maudit en URSS" ! - ainsi que la correspondance de l'auteur du néologisme marxien (terme ô combien galvaudé aujourd'hui) avec K. Korsch, B. Souvarine, E. Mandel, G. Badia ou les très staliniennes Editions Sociales... Loin de se réduire à sa seule valeur documentaire et historique, cet ouvrage revêt une portée éminemment critique dont l'actualité ne peut être démentie. Ainsi, les textes de Rubel ici réunis pointent-ils comme par avance les stigmates indélébiles du projet d'ores et déjà bien entamé d'une Grande Edition Marx Engels (GEME), projet dont le parcours politique de ses instigateurs - les nouveaux phagocytes - ne peut que nous plonger dans des abîmes de perplexité. Soulignons que ce recueil fait l'objet d'une longue présentation de Louis Janover ("Oublier Rubel ?") dans laquelle ce dernier s'attache à montrer en quel sens l'oeuvre de cet "empêcheur de tourner en rond" que fut Rubel perturbe aujourd'hui la remise en selle (crise économique aidant) de tous les ex-marxistes ; en quel sens dès lors les écrits du grand marxologue dérangent, au-delà de telle ou telle entreprise éditoriale de récupération, la recomposition idéologique de l'extrême gauche en cours ; en quel sens, enfin, faute d'être pour l'heure assimilable, l'oeuvre de Rubel est vouée à un avenir d'exécration teinté d'amnésie. 

Editions du Sandre 400p. ISBN-13: 978-2358210768

jeudi 8 décembre 2011

La mise à mort du travail Jean-Robert Viallet

Mise à jour de notre liste de films avec:

Un très bon documentaire sans illusions et plus radical qu'il n'y parait. (Vosstanie)

La Mise à mort du travail

1) La Dépossession - 2) L'Aliénation - 3) La Destruction


PRESENTATION du producteur

Dans un monde où l'économie n'est plus au service de l'homme mais l'homme au service de l'économie, les objectifs de productivité et les méthodes de management poussent les salariés jusqu'au bout de leurs limites. Jamais maladies, accidents du travail, souffrances physiques et psychologiques n'ont atteint un tel niveau.
Des histoires d'hommes et de femmes chez les psychologues ou les médecins du travail, à l'Inspection du Travail ou au conseil des prud'hommes qui nous révèlent combien il est urgent de repenser l'organisation du travail.



2009 - France - 68 minutes - 3 épisodes

lundi 5 décembre 2011

Du spectacle à la Wertkritik

Avec la sortie des ouvrages d'Anselm Jappe Jappe et de Robert Kurz (1)  aux éditions Lignes, ceci aux cotés de l'abruti Slavoj Žižek et du métaphysicien Badiou notre groupe a posé un débat qui produira certainement un petit texte, ceci pour savoir si la critique radicale de la valeur ou courant de la Wertkritik n'est rien d'autre qu'un mauvais marxisme orthodoxe (mécaniste) ou un nouvel avatar d'un sous structuralo-marxisme ?

La radicalisation d'un concept n'a jamais fait une analyse sérieuse, sauf à démontrer une tendance, ceci au prix d'un réductionnisme. Ce réductionnisme a encore une fois la fâcheuse manie de sortir de la scène historique les "acteurs" des luttes, pour les faire rentrer dans les bibliothèques, les facs et y rester*. 

"Exit" donc la lutte des classes, le prolétariat, le pouvoir et la domination de classe, la responsabilité de ceux qui tiennent le manche, puisque nous ne serions que des pantins dans un asile de fous. Là ou l'analyse relève du cas par cas, nous voici donc face à la pondération des responsabilités (2), face à une loi de la valeur quasi démiurgique. Ne nous reste t-il donc que l'annonce de la parousie ? 

Le temps a  dévitalisé le concept de spectacle, assimilé maintenant à "entertainment".
Souhaitons à la critique de la valeur, le même sort que cette théorie de la partie qui veux se faire encore une fois le tout. 

En ce qui nous concerne rien ne nous empêche de résister et de lutter pour un programme maximum négatif (3) ceci même si nous en nous connaissons les limites. La réhabilitation et le combat pour une analyse dialectique du réel est la meilleure parade à la pensée monocausale ou réifiée, objet de niche et d'étude pour nos marxologues radicaux de chaires.

* Nous n'avons rien contre l'étude mais les radiateurs des amphi ne chauffent pas pour NOUS.

(1) A lire, même si nous n'avons pas trouvé d'annonce "sérieuse", les ouvrages ne rivalisent pas avec "Nostradamus". Accordons à ces compilations d'écrits d'être au moins un coup de pied de plus dans le consensus gélatineux d'une critique "anti-capitaliste" pleine de pathos, qui en est réduit à quémander à la TV, la nième augmentation des effectifs dans les services publics.
(2) Le prolétaire n'est pas autant responsable que le bourgeois ou les capitalistes qui luttent aussi pour la défense d'intérêts de classe. Ceci au profit d'une "logique" qui serait folle par essence, et qui lisserait les degrés d'implications et de responsabilités. Prométhée n'a bien sur pas sa place ici, quand à l’anthropologie et aux différentes analyses tirées des sciences sociales... nous voici maintenant au courant, c'est la faute du travail abstrait !

(3) De ce que nous ne voulons plus et pas. (voir nos positions)


vendredi 25 novembre 2011

Darwinisme et marxisme par Anton Pannekoek

Les éditions ARKHE feront paraître en janvier 2012 : Darwinisme et marxisme d'Anton Pannekoek. (avec une préface de Patrick Tort)

PRESENTATION DE L'EDITEUR

Au cours de l'année 1909, l'astronome et astrophysicien révolutionnaire hollandais Anton Pannekoek (1873-1960), à l'occasion du centenaire de la naissance de Charles Darwin (1809-1882), publie un essai intitulé Darwinisme et Marxisme. Ce spécialiste reconnu des révolutions cosmiques y interroge la plus grande révolution biologique du XIXe siècle pour tester sa relation possible avec la révolution politique placée par Marx à l'horizon du processus historique. Ce faisant, il affronte un héritage : celui d'une intuition critique de Marx, inscrite dans une lettre à Engels du 18 juin 1862, selon laquelle, en dépit de l'intérêt manifeste qu'offre chez lui un matérialisme naturaliste apte à servir de socle au matérialisme historique, Darwin n'aurait fait en définitive que projeter sur la nature le schéma social de lutte concurrentielle qu'il avait emprunté à Malthus -, ce qui pouvait lui permettre en retour de naturaliser ad aeternum la structure même de la société capitaliste. Les positions anti-malthusiennes exprimées par Darwin en 1871 dans La Filiation de l'Homme donneront tort à Marx, qui a cédé trop tôt au devoir militant de combattre certains "darwinistes bourgeois", et qui ne pouvait en tout état de cause avoir lu en 1862 l'ouvrage au sein duquel Darwin allait exposer ouvertement sa théorie du dépérissement de la sélection éliminatoire au profit des conduites bienfaisantes, coopératives et altruistes dont s'accompagne l'extension indéfinie du processus de civilisation. Pannekoek, lui, a lu La Filiation. Comme il a lu, à l'opposé, Spencer, véritable inventeur de ce que l'on nommera plus tard, malencontreusement, le "darwinisme social". Il en résulte l'idée que Darwin et les "darwinistes sociaux", ce n'est pas la même chose. Et que darwinisme et marxisme ne sont plus incompatibles, mais, effectivement, complémentaires, à condition de pouvoir penser, entre l'histoire de la nature et l'histoire des sociétés, le recouvrement partiel des échelles temporelles et la combinaison connexe des tendances évolutives. Au coeur de cette problématique fondamentale, Patrick Tort, explique, dans son introduction et ses commentaires intercalés, l'intérêt, les enjeux et les limites du travail effectué par Pannekoek autour de ces questions majeures de la pensée contemporaine, et propose des clés pour mieux les comprendre.

ARKHE EDITIONS 280p. ISBN-13: 978-2918682165

mercredi 16 novembre 2011

Sétubal ville rouge en DVD

 

L'association  RaDAR (proche du mouvement trotskiste ) édite entre autre le film. Sétubal ville rouge, réalisé par Daniel Edinger et Michel Lequenne. Ce film relate l’expérience révolutionnaire des habitants de cette ville portugaise située à quelques kilomètres de Lisbonne. 
Une curiosité donc avec les limites du genre, une rhétorique spécifique mais qui incite au débat.

Ce film ce trouve hélas dans un coffret ARCHIVE 2. 


mercredi 26 octobre 2011

Mai 68 : Un mouvement politique par Jean-Pierre Duteuil

Pour faire suite au billet La révolution n'a pas eu lieu nous invitons à lire l'ouvrage de JP.DUTEUIL :

Réduit à une pure dimension culturelle (elle-même vidée de son contenu subversif) par ceux qui veulent éradiquer toute idée de révolution et de critique du capitalisme, Mai 68 ne fut pas un accident de l’histoire sans suites. Pour de nombreux ouvriers mai 68 commence dès 1966 avec les révoltes à Caen, en Lorraine, à Fougères, à Redon ou à St-Nazaire ; avec un mouvement paysan en pleine mutation qui redécouvre l’affrontement avec la police ; avec un mouvement lycéen qui émerge plus d’un an avant les fameux événements. Sans en prévoir ni les formes ni le déroulement il fallait être aveugle pour ne pas voir que de grandes choses se préparaient. La France ne s’ennuyait pas, la lutte des classes n’était pas rangée au rayon des antiquités, la classe ouvrière n’avait pas fait ses adieux.Mai 68 ce furent aussi de nouvelles formes d’organisation que l’on retrouvera tout au long des 40 années qui suivront : les Comités d’action, avec la volonté d’autonomie et la défiance vis-à-vis des structures syndicales et politiques. 

Mai 68 : Un mouvement politique par Jean-Pierre Duteuil - Ed. ACRATIE

Voir aussi:

- Mai 68 et ses vies ultérieures de Kristin Ross Ed. Agone
- L'insubordination ouvrière dans les années 68 : Essai d'histoire politique des usines de Xavier Vigna Presses Universitaires de Rennes.

lundi 3 octobre 2011

La revolution n'a pas eu lieu !

Pour une critique du concept de "liberalisme libertaire" chez Michel Clouscard.

C'est finalement dans les interviews que l'illisible Michel Clouscard était le plus clair:
"L'Etat a été l'instance super structurale de la répression capitaliste. C 'est pourquoi Marx le dénonce. Mais aujourd'hui, avec la mondialisation, le renversement est total. Alors que l'Etat Nation a pu être le moyen d'oppression d'une classe par une autre, il devient le moyen de résister à la mondialisation. C'est un jeu dialectique." Le génie marxiste d'aujourd'hui (in L 'évadé n° 8 )
La Sainte dialectique au service de l'Etat Nation ! Est-ce si étonnant que cela de la part de cet intellectuel compagnon de route du PCF ? Décidément la pirouette dialectique s’accommode de toutes les justifications.
Pour ceux qui découvrent la pensée de M.Clouscard il faut bien sûr remettre celle-ci dans son époque. Gros scores du PCF, monde bipolaire, anti-americanisme, luttes de femmes, montée des "gauchismes" mais aussi et surtout reflux de la vague de 68.
L'être et le code sa thèse, parait en effet en 1972 ceci postérieurement à la soutenance de son travail universitaire. Michel Clouscard à 40 ans en 68.
La défaite de l'action, et du projet révolutionnaire "total", a été la possibilité pour les différents projets de contestations parcellaires du monde de s'affirmer. De 1917 à la contre-révolution stalinienne, de l'Espagne révolutionnaire à la victoire des fascismes cédons ici que la succession des échecs a de quoi désespérer des générations de militants.
Ainsi, aussi critiquable soit-il, constatons que le réformisme radical a su s'imposer parce qu'il y avait des aspirations à combler, plus précisément de ceux qui ne voulaient faire le deuil d'une résistance à cette marche forcée. Spécialisation, efficacité sont bien les marques de fabrique du capital. Au nom de quoi le "travail" militant devait-il y échapper ? 
Les énergies militantes ont été captées par les luttes sociétales et culturelles amalgamées avec les luttes anti -coloniales ceci avec des résultats ! (Processus de décolonisation, lois sur l'avortement et la contraception, majorité, lutte contre la prison, luttes des "minorités" sexuelles ou ethniques etc...). La négation de l’affrontement de classe (la lutte des classes)  a été le prix à payer ne ce nouvel objet militant.
Ainsi par exemple le "droit des peuples à disposer d'eux mêmes" à surtout été le droit des peuples à être exploités par leur propres bourgeoisies. Ici le "peuple" comprenant bourgeois et prolétaires qui c'est bien connu ont des intérêts communs.
L'abandon de la perspective classiste, facilité de plus par le discours anti-communiste des apostats staliniens, mao, passés à la social-démocratie, qui après avoir fait la promotion des dictatures communistes "découvraient" le goulag avec 50 ans de retard.

Outre certains trotskistes "critiques" sans partis, quelques tendances du mouvement libertaire et de l'ultra-gauche historique, rares étaient ceux qui se réclamaient d'un Internationalisme du troisième camp.
Soyons clair, le discours anti-communiste a permis la promotion de cette terrible équation: transformation "totale" du monde égale transformation Totalitaire. Qui par ricochet a aussi laissé toutes critiques radicales hors du champ des possibles.
Ainsi n'était-il concevable que de faire sa révolution intérieure, de combattre le "fascisme en nous", d'auto-gérer sa misère par la thérapie, et d'admettre que la politique n'était qu'une entreprise de subversion culturelle ou un hobby fonctionnarisé. L'heure n'était plus au "militantisme aliéné", la classe ouvrière avait disparu des études sociologiques. N'est-ce pas la meilleure porte d'entrée du militantisme séparé ou parcellaire, sociétal ?

Le 68 planétaire à accompagné l'élément majeur et structurant de la période: la fin du compromis keynésien et le retournement du modèle productif qui touchait ses limites, et annonçait des attaques encore plus virulentes du capital sur la classe ouvrière. Le maintient du taux de profit avait ses variables d'ajustement, la technologie, le salaire et ce fameux "capital le plus précieux" le "capital humain" comme disait Staline !
La nébuleuse sociologie Clouscardienne est un concentré de cette histoire et de ressentiments, d'incompréhension propre au discours partisan, d'un homme proche du PCF et de sa "philosophie". M.Clouscard est passé à coté de ce que signifiait le poids d'une société contrôlée par le PCF (mais pas seulement) culturellement. L’ingérence de sa bureaucratie et de son appareil, qui a érigé en art le mensonge et la répression. (Notons que Clouscard n'aurait jamais été membre du PCF....pas fou ! nous aimerions d’ailleurs lire de sa plume une critique du PCF, celui de Garaudy, Thorez , Duclos, Waldeck Rochet, Marchais)
Peut-on vraiment s'étonner que l'économie de la reconstruction, qui a permis à une classe moyenne de se renforcer et de se structurer, et dont la méritocratie a été l'idéologie, qu'elle renonce à sa part du gâteau ? Ceci en dehors de toute adhésion au projet révolutionnaire du monde, il va sans dire. 

Peut-être faudra t-il aussi un jour analyser en profondeur le flirt constant et l’ambiguïté qu'a pu avoir le PCF avec les "classes moyennes" ceci de Jacques Doriot à l'actuel PCF.
Les revendications d'une classe ascendante (ici les classes moyennes: concept flou avouons le) qui fait passer la volonté d'une partie comme un tout n'annonce t-elle pas forcement la répression qui vient ?
Comme un contre-pied à cette incompréhension M.Clouscard développe alors un discours anti-68, rabrouant le freudo-marxisme et les courants anti-autoritaire. (École de Francfort avait une place de choix comme cible)
Ainsi dans sa réaction comme intellectuel organique, contre de ce qu'il nommait alors  "libéralisme libertaire" se trouve 3 combats médités.
1 - Le sien comme théoricien "original" en concurrence avec "d'autres". Althusser, Henri Lefebvre, et L'hégélo marxisme ambiant etc...
2 - Contre le marxisme anti-autoritaire et l'anarchisme (libertaire). 
M. Clouscard a développé cet absurde oxymore, pour qui à un peu de culture politique. La tradition libertaire (communisme libertaire et anarcho-syndicaliste) a toujours combattu le capitalisme sous toutes ses formes et ne partage rien avec la conception "libérale" de l'économie en théorie et en pratique. 
Ici commence la mauvaise fois et la manipulation clouscardienne, et prouve que son maniement de la "dialectique sérieuse" n'a pour objet que de discréditer le projet révolutionnaire sur sa "gauche". Avec d'autres moyens et à une autre époque nous renvoyons le lecteur à l'attitude des staliniens pendant la guerre d'Espagne vis à vis du POUM et des Anarchistes. Les "hitléro-trotskistes" d'hier sont peut-être bien les "libéraux libertaires" d'aujourd'hui !
N'en déplaise au petit soralien en herbe qui s'ignore Aymeric Monville (*) si les des ouvriers radicaux ou des étudiants pouvaient écrire "ne travaillez jamais" ils l'écrivaient dans une société sans chômage ! Ou dans la 1/2 heure vous trouviez du boulot. Il s'agissait d'une critique de l'aliénation dans le travail et des conditions du travail comme tripalium. Quant à demander "l'impossible" c'était surtout de se débarrasser du vieux monde ! En cela ils étaient déjà très réalistes tant la tâche est difficile.
3 - La promotion et la défense de l'Etat en bon léniniste, et de la Nation, prolongeant ainsi le fantasme stalinien d'un possible socialisme dans un seul pays. M.Clouscard soigne jusqu'à la caricature l’enrégimentement, ainsi son bolchevisme débouche t-il sur une forme d'ascétisme / moralisme, complété par un éloge de la domestication des corps structuré par le mythe du "sport rouge" (1) Quand ce n'est pas celle de la famille nucléaire comme substantia prima.(2)
L'analyse clouscardienne fait à posteriori le constat d'une entreprise de subversion, menée par des étudiants "petit-bourgeois" et des théoriciens promoteurs de la permissivité et de la libido au service du capital, ou l'inverse !
Quid des grèves, des combats, et de la répression ? Des résistances des ouvriers / ouvrières grévistes ostracisés, des caisses de solidarités, de générations de militants anonymes ? tous des pantins qui courent derrière du "plus de jouir "? Séduits par le capitalisme malgré eux ? Pourquoi présager de la sincérité des initiatives et des résistances ?
L'analyse est un peu courte et confine au ridicule pour un lecteur sérieux de Marx. Ce genre de raccourcie, donne, dans les productions dites sérieuses, des idioties lacaniennes du genre : la pin-up a sauvé/relancé l'économie américaine. (Dany-Robert Dufour in La Cité perverse : Libéralisme et pornographie ).
La disqualification sociologique menée par Clouscard était à l'époque une antienne stalinienne reprise actuellement par quelques intellectuels ceci jusqu'à une certaine extrême droite.
Et bien sûr il y a bien quelques point communs qui transcendent ses courants qui a permis à des intellectuels déclassés ou en mal de promotion d'établir des ponts, dont l'Etat, la Nation et le "patriotisme"... républicain ? reste le point de jonction. Le stalinisme n'est t-il pas un socialisme national ?
Au moment ou Clouscard produisait ses élucubrations, ouvriers et paysans portugais prenaient et occupaient terres et usines et tentaient de résister aux nationalistes du Parti communiste Portugais (pléonasme) et aux bourgeois du Parti socialiste qui devaient envoyer l'armée pour arrêter le processus de collectivisation en cours (aussi limité et contestable soit-il). Peut-être qu'un Jean-Claude Michéa arriverait alors pour nous souffler un "c'était mieux avant"...? avant quoi d'ailleurs, et où ??
N'oublions pas que le PCF lui invitait les ouvriers à savoir "terminer une grève" et que la CGT savait se faire "respecter" quand il fallait évacuer les usines en 68. (3)
M.Clouscard ne traite bien sûr jamais du combat radical des prolétaires pour en découdre avec le capital. Peut-être par ce qu'il le considère par essence comme celui de la valeur d'usage qui cherche à se faire échange ?
Accordons néanmoins à M.Cloucard ceci n'est déplaise au décroissant Paul Aries, d'avoir su dénoncer le fait que la classe ouvrière "n'hyper-consommait" pas, pas plus qu'avant, ou alors ce qu'il fallait pour reproduire sa force de travail. Que le superflu de certains est le nécessaire des autres. Et que l'ascétisme volontaire des petits-bourgeois cache bien souvent les fins de mois difficiles de la classe ouvrière.
*
Ceci posé, peut-être faut-il simplement dire au nouveau lecteur de Michel Clouscard qui fréquente les librairies "gauchistes" (ironie de l'histoire) que la révolution n'a pas eu lieu !! et qu'inévitablement la loi de la valeur soumet la totalité de l'espace humain.
Que toute entreprise de transformation radicale (une révolution par exemple ?) qui n'aboutit pas donne lieu à une récupération de ses éléments (culturels, politiques, groupes, aspirations) et intègre de fait la sphère marchande ceci pour le meilleur et pour le pire (4)
"Rien qui ne devienne vénal, qui ne se fasse vendre et acheter ! La circulation devient la grande cornue sociale où tout se précipite pour en sortir transformé en cristal monnaie. Rien ne résiste à cette alchimie, pas même les os des saints et encore moins des choses sacro-saintes, plus délicates, res sacrosanctoe, extra commercium hominum. (Choses sacro-saintes, hors du commerce des hommes) De même que toute différence de qualité entre les marchandises s’efface dans l’argent, de même lui, niveleur radical, efface toutes les distinctions" Le Capital I. PL. Ec., I p. 673 sq. Karl Marx.
Depuis quelques années des cohortes de théoriciens fonctionnaires (ATTAC, Fondation Copernic et autres officines du PCF) dont M. Clouscard était, cultivent comme lui cette nostalgie du CNR. Ah le bon vieux temps du CNR ! ou le PCF faisait 25%, ou le travail à la chaine abrutissait les ouvriers encadrées pas le joyeux couple PCF/CGT et ou le mot "famille" avait encore un sens ? ou nous produisions Français sous un beau drapeau bleu blanc rouge.
Bien capable de vouloir garder les acquis du CNR certains s'accommodent mal de la subversion culturelle dont la marchandise et le capital se sert actuellement.  Car que ne fait-on pas pour garder les "retraites" ?! et défendre les "Zacquis sociaux" ? Une retraite par répartition jusqu'a 80 ans ? (5)
Car en s'économisant d'une critique pratique à la racine des choses ou d'une révolution anti-capitaliste débarrassée du salariat et de l'argent de l'Etat et des frontières, de la marchandise et des drapeaux, nous pouvons déjà prédire que dindons de la farce nostalgique seront toujours les mêmes, les ouvriers et les employés ou le prolétariat.
Il n'y a jamais eu de socialisme dans un seul pays. Il n'y aura pas plus de capitalisme à visage humain ou régulé dans un seul pays.
Cette nouvelle escroquerie, néo-stalinienne, des classes liés au "capitalisme national" (petits patrons liés au marché intérieur ou national et à son lot de fonctionnaires ou de salariés liés au secteur public ou aux marchés nationaux, l'armement, le nucléaire, et le néo-colonialisme etc...) s'évertuent à cultiver le mythe de la régulation financière et de la nostalgie industrielle de la France. Celle ou l'ouvrier avait du boulot mais de merde et se faisait tutoyer par le patron de père en fils.
L'idéologie du CNR servie en 2011 est la base nécessaire à la reproduction d'une fraction de classe pas plus. Comme toute idéologie qui s'hypostase elle secrète ses paradigmes d'analyses et s'auto-justifie.
Du capital vu comme "séducteur" ou du "petit bourgeois" "pervers", "feignant" et "parasite", qui veux faire "payer" le sympathique ouvrier à tête de Jean Gabin sortie directement d'un monde à la Audiard.  Le délire paranoïaque de la "morale du producteur" vire presque au complot.

Ainsi si Cohn-Bendit était anarchiste en 68 ce que nous sommes bien prêt à accepter, rien ne nous autorise aussi facilement à essentialiser les parcours et à en faire un modèle type. Ceci d'autant plus qu'il n'est représentatif que de lui même et s'assume maintenant ouvertement comment étant du coté du "manche".
 
Combien d’anonymes et sincères militants révolutionnaires pour quelques Serge July, ou autres Henri Weber.

Nous n'idéalisons pas plus une pureté imaginaire du "pauvre prolétaire" éternelle victime. Incarnation de la décence ordinaire naturalisée par l'anti-utilitarisme qui années après années, ouvrages après ouvrages se trouve plus que nuancée, tant il s'agit d'un a priori métaphysique humaniste. 

Nous rejetons ainsi le concept de "libéralisme libertaire" propre à l'amalgame et à la manipulation chez ceux qui l'utilisent aujourd'hui. Ce concept est une arme intellectuelle au service de la défense de l'Etat (keynesien ou pas) et de la Nation et du nationalisme.
 
Insistons une nouvelle fois ici le capitalisme n'est pas immorale. Il est a-moral. "Il" ne "séduit" pas .Quant au capitalisme que certain nomme comme un euphémisme "libéralisme" il n'est pas "libertaire", "progressiste" ou "réactionnaire". Le capitalisme est totalitaire au sens ou il est un système monde.


Le procédé qui tend à personnifier le capital en lui conférant une quelconque volonté est bien sûr absurde, elle chasse de la scène historique individus et masses. Ainsi suffirait-il aux personnes "avisées" de raisonner cette presque "personne morale" ou bien d'attendre ses limites ou sa mort physique.
Sachons simplement répéter humblement que le vrai est le tout ou le mouvement de la totalité concrète qui se structure et se défait, avec ses acteurs conscients ou pas. Que seule l'intervention conscience du prolétariat débarrassé de ses illusions, chefs, partis, nations, drapeaux, et du mode de production capitaliste, ou de l'exploitation de l'homme par l'homme permettra la véritable émancipation.


Que le stalinisme et le néo-stalinisme est un utilitarisme délirant ou les calculs et le soupçon s’entremêlent pour générer une conception policière de l'histoire.

Qu'une pensée s'inscrit toujours dans une époque et que Michel Clouscard n'échappe pas à cette règle.
Rien de nouveau sous le soleil de Gaillac, si ce n'est peut-être le charme désuet de se retrouver rue des frères Delga.

Mais que dire des avatars du clouscardisme ? Quand les anarchistes (normalement contre la Nation et l'Etat) ou d'anciens staliniens déguisés en inclassables orwelien "anti-progressiste" (6) ou clairement fascistes reprennent en coeur la bouillie réactionnaire du moment ? Quand la mode est à l'anarchisme "tory" ou conservateur et à la critique de "libéralisme libertaire"...


C'est surement que le retour de bâton s'annonce très violent !!




Notes:

Nous ne nous revendiquons pas de l'anarchisme ou du l'anarcho-syndicalisme mais considérons ces courants comme étant du coté de la révolution sociale. 



 * Le néocapitalisme selon Michel Clouscard éd. Delga.
(1) La maladie infantile du Parti Communiste Français : Tome 1, Sport rouge et stratégie de développement du capitalisme / Tome 2 Mythologies sportives et répressions sexuelles par Fabien Ollier éd. L'Harmattan.
(2) En ce moment E. Tood excelle en ce domaine. (Apôtre de la Nation et l'Etat, élitiste et défenseur de la famille   nucléaire naturalisé par ses soins dans son dernier ouvrage)
(3) Voir le film Reprise de Hervé Le Roux "reprise du travail aux usines Wonder".
(4) (Par extension voir chez Marx la notion de subsomption formelle / subsomption réelle du travail sous le capital. Subsomption = soumission).

(5) Nous ne la défendons pas plus par capitalisation ce qu'un clouscardien pourrait nous faire dire. Manque de chance nous ne sommes ni étudiants, ni petit-bourgeois, ni profs couche sur-représentée dans la défense du prolétariat !)

(6) "Anti-progressiste" par rapport à une modernité qui échappe à certains intellectuels, profs, clercs et dont la parole prescriptive est remise en question par le marché et les nouveaux médias. Peut-être sont-ils "anti-postmodernes " ? la notion est assez confuse. Mais elle n'annonce rien de joyeux. Notons néanmoins que l'"anti-progressiste" "Français" et "européocentré" est complètement déconnecté des mouvements de fonds planétaires. C'était mieux avant ? quand et ou ? 
Dans les années 60 à Paris, Toulouse, Phnom penh, à Sao Paulo ? Peut-être à Alger en 1958...?

Etrange amalgame que celui qui veux se faire se rapprocher Internationalisme prolétarien et les positions du patronat ou de la gauche du capital. 

Il est aussi très étrange de retrouver dans un Dvd consacré à Michel Clouscard et édité par les édition Delga - un "anarchiste" et un castriste ultra-gauchisé.

Ce n'était pas mieux "avant". Rien n'a changé

mardi 20 septembre 2011

L’École des ouvriers - Comment les enfants d’ouvriers obtiennent des boulots d’ouvriers

L’École des ouvriers - Comment les enfants d’ouvriers obtiennent des boulots d’ouvriers

Le rejet du travail scolaire par les « gars » et le sentiment qu’ils « en savent plus » trouvent un écho dans le sentiment très répandu dans la classe ouvrière que la pratique vaut mieux que la théorie : « Un brin de zèle vaut une bibliothèque de diplômes », annonce un grand placard placé dans l’atelier. L’aptitude pratique vient toujours en premier et a statut de condition préalable à toute autre forme de savoir. Alors que la culture petite-bourgeoise considère les diplômes comme un moyen de moduler vers le haut la gamme des choix offerts à un individu, du point de vue de la classe ouvrière, si le savoir ne se justifie pas, il faut le rejeter.
Au travers d’une enquête (classique de la sociologie du monde ouvrier) menée dans un collège anglais fréquenté essentiellement par des enfants d’ouvriers, le sociologue Paul Willis analyse comment ils en viennent à accepter, après leurs parents, des positions relativement dominées dans le monde du travail. De l’école à l’usine, ce livre rend compte de la façon dont, en désorganisant l’encadrement scolaire, en s’opposant aux « fayots », ils privilégient la sortie du système scolaire, confirmant le fait que l’école ne leur promet aucun avenir professionnel en dehors du travail manuel.

Préface, postface et entretien avec l’auteur par Sylvain Laurens et Julian Mischi

Editions Agone ISBN : 978-2-7489-0144-3 456 pages 25.00 euros

jeudi 15 septembre 2011

Du mouvement communiste à la communisation

Nous répondons rapidement à un courriel concernant notre position sur le concept de communisation.

Nous retrouvons plus particulièrement cette formulation du communisme théorique qui se veut pratique dans certains écrits récents de Gilles Dauvé et Karl Nesic (troploin.fr) mais aussi dans la publication en ligne Meeting proche des éditions Senonevero.

Si nous avons quelques affinités avec ces "groupes", elles relèvent plus particulièrement de notre dégoût commun du vieux monde.

En revanche nous sommes étrangers à ce concept plus proche de la métaphysique (anti-dialectique) que du mouvement réel.

En ce qui nous concerne, nous considérons que le concept de "communisation" est l'un des avatars d'un autre, celui de "mouvement communiste" développé par Gilles Dauvé dans son livre édité chez Champ Libre au début des années 1970: LE MOUVEMENT COMMUNISTE.

De la taupe qui creuse sans s'en apercevoir, ou du prolétaire capital-variable qui lutte malgré lui et nécessairement, ceci peu importe son opinion, pour la construction du parti historique, (proche d'un structuralo-marxisme et de la "pratique théorique" qui a donné la revue/groupe théorie communiste ou TC) nous sommes passés homothétiquement a une autre forme du mouvement communiste.
 
Ainsi le Sujet est sur-investi (tout en étant pas encore définit) d'une tache qui s'accomplira automatiquement (communisation des rapports) en ne rencontrant jamais le réel, la matière et ses contradictions.

Plus modestement nous ne savons pas quelle forme, chemin prendra la lutte pour une société communiste. Faut-il encore spécifier ici que nous n'aimons pas faire bouillir les marmites du futur ?

Nous savons surtout que la bourgeoisie ne se laissera pas faire, et qu'elle se charge de rafraichir notre mémoire en actes à chaque instant.

Ce paramètre étant posé, pouvons nous sincèrement envisager qu'il y aura une homogénéité spatio-temporelle d'une révolution communiste à l'échelle mondiale ? Ceci relève d'une douce rêverie pour ne pas dire qu'il s'agit d'une production fantasmée du communisme et de sa dérive "théoriciste". Théoricisme (ou idéologie de la  théorie) liée inévitablement à l'absence de liaison/rapport entre le "milieu théorique" majoritairement composé d'individus qui ne partagent pas le quotidien de la classe ouvrière, dont l'extraction sociale est homogène (petite bourgeoisie - classe moyenne supérieure) et lié au secteur public ou parapublic. Il faudra aussi plus tard questionner cette "pureté" cet automatisme du processus tant souhaité ici comme une mystique et une esthétique.

Nous nous intéressons peu au débat sur la linéarité du passage au communisme ou son automatisme, pas plus à la communisation, notion étrangement proche. (Voir le débat Kautsky / Bernstein ). Ceci parce qu'il n'y rien bien nouveau sous le soleil de l'utopie tranquille ou radicale consolante. (1)

Si cette "communisation" est réalisable, bien sûr nous signons bien volontiers, dès à présent, des deux mains ! Ceci comme nous ne faisons pas un principe de la violence révolutionnaire. Mais l'histoire des luttes prolétaires nous enseigne hélas bien d'autres "contes"...Voila pourquoi nous ne baissons pas la garde et préférons sur-estimer la tâche ! Parce que nous avons une conception de l'histoire réfléchissante.

Ce que nous savons plus certainement c'est que la participation consciente du prolétariat est un impératif, et que la destruction du capitalisme, de l'Etat, des classes, des frontières, des hiérarchies, du salariat  (voir nos positions) ne se négocie pas !!


1. Voir à ce sujet le titre d'un des écrits du site Troploin rédigé par le binôme Dauvé/Nesic. Il va falloir attendre. Quoi donc pouvons nous demander ? Qui peut encore se permettre d'attendre ? Nous ne sommes pas impatients, la situation est simplement impossible !

mardi 13 septembre 2011

Karl Marx Vie et œuvre par Otto Rühle

Vient de paraitre aux éditions Entremonde:

Karl Marx Vie et œuvre par Otto Rühle
Otto Rühle (1874-1943) est une figure de proue de la gauche communiste, plus tard qualifiée de conseilliste, mais que Lénine préféra qualifier de maladie infantile du communisme pour son refus du parlementarisme et du syndicalisme. Ancien député social-démocrate, membre fondateur du Spartakusbund, puis délégué au conseil ouvrier et militaire de Dresde en 1918. Il s’opposa à Rosa Luxemburg sur la question des élections en s’affirmant pour l’auto-organisation du mouvement ouvrier et contre le parti.
Dans son Karl Marx (1928), Rühle retrace l’épopée intellectuelle et militante de Marx. Cette biographie est la parfaite introduction à Marx. Son œuvre philosophique, politique et économique y est largement citée, décortiquée et commentée. Rühle met en lumière les relations familiales et amicales parfois houleuses que Marx entretient avec les autres protagonistes du grand mouvement social du XIXe siècle.
18.00 €  • 360 pages ISBN: 978-2-940426-17-1

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Couverture de la première édition chez GRASSET

mercredi 29 juin 2011

Tribulations d'un Précaire de Iaian Levison

Comment parler de lutte des classes, d'esclavage salarié, des illusions de la promotion sociale sans pondre le nième traité sur la chute tendancielle du taux de profit ?

Ed. LIANA LEVI - 8€

mercredi 25 mai 2011

A propos d'une étrange "Histoire critique du marxisme" de Constanzo Preve

Nous reviendrons d'ici peu sur sur cet étrange histoire que nous propose Constanzo Preve. Mais aussi sur le  très kantien et préfacier Denis Collin sans compter sur le postfacier post-stalinien André Tosel. Le premier qualifiant de "bonnes âmes du marxisme orthodoxe" le reproche que nous pourrions faire à Preve dans son dialogue avec la Nouvelle droite. Notons que Denis Collin mentionne sans références*  la revue Krisis. Mais laquelle ?! Il s'agit bien sûr de celle d'Alain de Benoist. Nous aurions pu penser qu'il s'agissait de celle proche de A. JAPPE  dont Denis Collin vient de découvrir L'OUVRAGE celui  de M.POSTONE : Temps, travail et domination sociale.

Quand à A.Tosel s'il analyse les apories de l'ouvrage il ne s'embarrasse pas d'un bel euphémisme "nationalitaire" pour qualifier la prise de position (en toute fin du volume) de C.Preve pour un retour au nationalisme ! Il va sans dire et sans rire qu'il s'agit certainement du BON nationalisme...

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Ne nous trompons pas si Preve met en lumière les "esséniens" (voir le livre) du marxisme (Korsch, Mattick, Pannekoek) c'est pour mieux les amalgamer, donc les englober dans sa perspective. En substance:  "ils" avaient raison, mais étaient dans une tour dans l'attente du Messie. Nous les marxistes pragmatiques et réalistes qui avons tiré des leçons (abandon de la lutte des classes et d'une théorie du prolétariat) n'avons pas peur de discuter, (avec la Nouvelle Droite) de réviser le marxisme. Nous proposons une vraie bonne vielle solution ! la  solution bourgeoise: le nationalisme couplé du bon vieux capitalisme à visage humain dans un seul pays. Pas longtemps ! juste pour lutter contre le méchant impérialisme des EU.

A aucun moment Preve ne parle des positions de la gauche communiste, du communisme de conseils ou de l'ultra-gauche historique qui s'opposent à toutes les positions de C.Preve.

Preve ancien althussérien et lecteur de Lénine aura mis presque 45 ans pour entendre les analyses de la gauche communiste, pour finalement promouvoir le nationalisme et le Parti comme "solution" ou l'indécrottable position stalinienne, matinée d'un retour au ancien.

Denis Collin procède quant à lui aux mêmes amalgames/manipulations dans ses ouvrages. Il encense le projet révolutionnaire anarchiste ou marxiste non-léniniste (à coups de citations, et d' analyses), pour mieux faire la promotion de l'Etat-Nation, seule solution "réaliste" en attendant !

Le réformisme des petits prof, payés par l'Etat a encore de beaux jours devant lui. Sa radicalité social- démocrate ou stalinienne est à la mesure de l'entrée de l'enseignement dans le secteur marchand, qui va s'effectuer progressivement dans les prochaines années (1).

Qui peut encore se permettre de négocier avec la loi de la valeur ?


Ajout du 21 mai 2012

Nous venons de lire dernièrement un entretien de Constanzo Preve en date du 16 avril 2012 ou celui ci annonce la couleur "S'il avait été Français..." il aurait voté Marine Le Pen ...rien des très original pour un ancien stalinien. Son livre du moment ? Michéa bien sûr !

Ajout du 3 décembre 2012 (et dernier)

L'édition en français de l'ouvrage de Preve aux éditions Krisis (proche de A.de Benoist et de la nouvelle droite), ouvrage datant de 2007 achève de classer ce dernier du coté des nationalistes. Il s'agit d'un ouvrage faussement érudit dont l'objet est de faire glisser la notion de communauté humaine vers celle de communauté nationale. bof bof...la tératologie trouve ici ses limites...



* Dans la préface de l'ouvrage. Edité chez Armand Collin. S'agit-il de la part de Denis Collin d'un manque de rigueur ? d'une tentative de manipulation par la confusion ? 

(1) Pour le constater il suffit de parcourir les publications du Mauss.

+ Voir la notice Wikipédia de Serge Ayoub ou Denis Collin "aurait" été invité au "local" ...CQFD

mardi 5 avril 2011

Sur le concept "ULTRA-GAUCHE"

CONCEPT "ULTRA-GAUCHE"

Au delà du Parti - Collectif Junius p 91 à125 Ed. SPARTACUS N°116 B

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     En référence au livre de Lénine: «La Maladie infantile du communisme: le gauchisme» (1921), mais aussi à cause de la mythologie développée par cer­tains groupes après Mai 1968, l'habitude s'est instaurée de rassembler sous l'étiquette «ultra-gauche» ce qui est appellé «les apports des gauches alleman­de, hollandaise et italienne». Il faut donc avant tout rompre avec ce genre d'habitude. En effet, d'une part ― comme nous l'avons déjà démontré (cf : Concept «léniniste» et apparentés: trotskyste, bordiguiste...) ― la dite gauche italienne, excepté quelques analyses intéressantes (critiques de la démocratie, de l'antifascisme, de l'autogestion), n'a pas un apport d'ensemble qui la dis­tingue du bolchévisme. Elle apparaît bien au contraire comme une aile gauche du léninisme et de la IIe Internationale, s'apparentant au courant trotskyste et aux autres disciples des bolchéviks par sa logomachie forcenée sur le thème du Parti. D'autre part, les conseillistes hollandais depuis le GIK (Groupe des communistes internationaux) s'efforcent de gommer les aspects partitistes de l'époque du KAPD (Parti communiste ouvrier allemand) sans pour autant remonter aux thèses de Marx lui-même. Dans tout le mouvement théorico-­pratique qui, d'avant 1905 jusqu'après le processus révolutionnaire de 1917 à 1923, va rétablir la prééminence du mouvement réel contre l'idéologie social-démocrate et sa filiale: le bolchevisme, ils éludent la place fondamentale occupée par Rosa Luxemburg tentant d'opérer un «retour à Marx» au-delà de sa critique de la IIe Internationale et de toutes ses fractions.
Seuls quelques-uns, à l'image de Paul Mattick (sur lequel nous revien­drons par la suite), soulignèrent l'intérêt des positions élaborées par celle-ci:


«Telles qu'elles viennent d'être retracées, les divergences de principes entre Luxemburg et Lénine ont déjà été peu ou prou dépassées par l'histoire: bien des faits ou des idées, qui nourrirent autrefois la polémique, ont depuis perdu toute espèce d'actualité. Mais il n'en est pas du tout de même pour la question qui se trouvait à la base de la controverse: du mouvement ouvrier organisé ou du mouvement spontané du prolétariat, quel est le facteur révo­lutionnaire fondamental? Or, sur ce plan également, l'Histoire a donné raison à Rosa Luxemburg. Le léninisme est désormais enterré sous les décombres de la IlIe Internationale, Un nouveau mouvement ouvrier, complètement dégagé des traits social-démocrates (dont ni Luxemburg, ni Lénine ne furent exempts) mais résolu néanmoins à mettre à profit les leçons du passé, devra rompre avec les traditions de l'ancien mouvement ouvrier et leur influence délétère. Et la pensée de Rosa Luxemburg demeure à cet égard aussi vivifiante que le léninisme a été néfaste. Oui, ce nouveau mouvement ouvrier, et le noyau de révolutionnaires conscients qu'il comprendra nécessairement pourra tirer davantage de la théorie révolutionnaire de Rosa Luxemburg, et y puiser plus de raisons d'espérer, que de tous les «hauts faits» de l'Internationale léniniste. A l'image de Rosa Luxemburg en pleine guerre mondiale et face à la banqueroute de la IIe Internationale, les révolutionnaires d'aujourd'hui peu­vent dire, face à l'effondrement de la IIIe Internationale : Nous ne sommes pas perdus et nous vaincrons si nous n'avons pas désappris d'apprendre.»

Les divergences de principe entre Rosa Luxemburg et Lénine (1935) cf. le cf de Paul Mattick réunis sous le titre «Intégration capita­liste et rupture ouvrière» (EDI).

1. AUX ORIGINES DU CONCEPT «ULTRA-GAUCHE»

LE «RETOUR A MARX» DE ROSA LUXEMBURG


C'est avant l'expérience du processus révolutionnaire de 1905 en Russie que Rosa Luxemburg avait commencé de renouer avec les aspects positifs de la conception de Marx sur l'organisation. Le texte le plus connu à ce propos est intitulé: «Questions d'organisation dans la Social-Démocratie russe» paru dans l'Iskra et la Neue Zeit en 1904 (1).

Contre les théories de la fraction bolchévik au sein du POSDR qu'elle qualifie du terme de «jacobin-blanquiste», Rosa Luxemburg développe déjà le point de vue selon lequel l'organisation/Parti est le produit du «mouvement propre de la classe ouvrière»:
 
«Le mouvement socialiste est, dans l'histoire des sociétés fondées sur l'antagonisme des classes, le premier qui compte, dans toutes ses phases et dans toute sa marche, sur l'organisation et sur l'action directe et autonome de la masse .
Sous ce rapport la démocratie socialiste crée un type d'organisation to­talement différent de celui des mouvements socialistes antérieurs, par exem­ple, les mouvements de type jacobin-blanquiste.
Lénine paraît sous-évaluer ce fait lorsque, dans le livre cité (p. 140) (2) il exprime l'opinion que le social-démocrate révolutionnaire ne serait pas autre chose qu'un jacobin indissolublement lié à l'organisation du prolé­tariat qui a pris conscience de ses intérêts de classe...»
«En vérité la social-démocratie n'est pas liée à l'organisation de la classe ouvrière, elle est le mouvement propre de la classe ouvrière.»



Elle tire déjà également le maximum de leçons sur la base de cette différence affirmée vis-à-vis des mouvements antérieurs. Pour la critique clairvoyante des tares du léninisme que fut Rosa Luxemburg, «cela impli­que une révision complète des idées sur l'organisation et par conséquent une conception tout à fait différente de l'idée du centralisme ainsi que des rapports réciproques entre l'organisation et la lutte».
  
Ainsi, elle défend le principe d'un «auto-centralisme», naissant comme expression organisée de la spontanéité ouvrière et elle condamne «l'ultra-cen­trisme» de Lénine, basé sur une conception de la discipline propre au système capitaliste:
«La discipline que Lénine a en vue est inculquée au prolétariat non seu­lement par l'usine, mais encore par la caserne et par le bureaucratisme actuel, bref par tout le mécanisme de l'Etat bourgeois centralisé.
C'est abuser des mots et s'abuser que de désigner par le même terme de «discipline» deux notions aussi différentes que, d'une part, l'absence de pen­sée et de volonté dans un corps aux mille mains et aux mille jambes, exécu­tant des mouvements automatiques, et, d'autre part, la coordination sponta­née des actes conscients, politiques d'une collectivité. Que peut avoir de com­mun la docilité bien réglée d'une classe opprimée et le soulèvement organisé d'une classe luttant pour son émancipation intégrale?
Ce n'est pas en partant de la discipline imposée par l'Etat capitaliste au prolétariat (après avoir simplement substitué à l'autorité de la bourgeoisie celle d'un Comité central socialiste), ce n'est qu'en extirpant jusqu'à la der­nière racine ces habitudes d'obéissance et de servilité que la classe ouvrière pourra acquérir le sens d'une discipline nouvelle, de l'auto-discipline libre­ment consentie de la social-démocratie.»

«L'ultra-centralisme défendu par Lénine nous apparaît comme impré­gné, non point d'un esprit positif et créateur, mais de l'esprit stérile du veil­leur de nuit.»
  
Quant aux rapports réciproques entre l'organisation et la lutte, Rosa Luxemburg les conçoit d'une façon très proche de celle énoncée par Marx lorsqu'il s'inspirait de l'expérience du prolétariat (1848, 1871), et non pas de ses calculs vis-à-vis de l'échiquier politique de son époque (cf. le concept de «révolution en permanence»). Non seulement, elle comprend l'organisation comme un produit de la lutte, avant de pouvoir en être éventuellement un «facteur actif», mais de plus elle souligne le caractère conservateur de toute organisation de masse construite en préalable à la lutte et donc son rôle de frein, mais aussi d'opposition, vis-à-vis de tout mouvement spontané. Ayant observé et analysé les mouvements de 1896, 1901 et 1903 en Russie, comme elle le fera plus tard pour la révolution de 1905, elle écrit:
«Dans tous les cas, notre cause a fait d'immenses progrès. L'initiative et la direction consciente des organisations social-démocratiques n'y ont cepen­dant joué qu'un rôle insignifiant. Cela ne s'explique pas par le fait que ces organisations n'étaient pas spécialement préparées à de tels événements (bien que cette circonstance ait pu aussi compter pour quelque chose), et encore moins par l'absence d'un appareil central tout-puissant comme le préconise Lénine. Au contraire, il est fort probable que l'existence d'un semblable cen­tre de direction n'aurait pu qu'augmenter le désarroi des comités locaux en accentuant le contraste entre l'assaut impétueux de la masse et la position prudente de la social-démocratie. On peut affirmer d'ailleurs que ce même phénomène ― le rôle insignifiant de l'initiative consciente des organes cen­traux dans l'élaboration de la tactique ― s'observe en Allemagne aussi bien que partout. Dans ses grandes lignes, la tactique de lutte de la social-démo­cratie n'est, en général, pas à «inventer»; elle est le résultat d'une série inin­terrompue de grands actes créateurs de la lutte de classe souvent spontanée, qui cherche son chemin.
L'inconscient précède le conscient et la logique du processus historique objectif précède la logique subjective de ses protagonistes. Le rôle des organes directeurs du Parti socialiste revêt dans une large mesure un caractère conser­vateur: comme le démontre l'expérience, chaque fois que le mouvement ouvrier conquiert un terrain nouveau, ces organes le labourent jusqu'à ses limites les plus extrêmes, mais le transforment en même temps en un bastion conte des progrès ultérieurs de plus vaste envergure.»


Soumettant toute théorie à «l'épreuve des faits» et s'appuyant de plus en plus sur les leçons tirées de diverses expériences qui évoluent en fonction des conditions objectives, Rosa Luxemburg détermine la compréhension du mouvement réel des luttes comme étant nécessairement celle d'un processus où tous les phénomènes, y compris celui de l'organisation, sont liés les uns aux autres et contribuent à faire surgir les conditions futures de leur dépasse­ment:

«... il est douteux qu'un statut (3), quel qu'il soit, puisse prétendre à l'avance à l'infaillibilité: il faut qu'il subisse d'abord l'épreuve du feu»
«... rien n'est plus contraire à l'esprit du marxisme, à sa méthode de pensée historico-dialectique, que de séparer les phénomènes du sol historique d'où ils surgissent et d'en faire des schémas abstraits d'une portée absolue et générale.»
 

Elle condamne en conséquence toute prétention à une vision program­matique du mouvement ouvrier:
      « Voilà pourquoi c'est une illusion contraire aux enseignements de l'His­toire que de vouloir fixer, une fois pour toutes, la direction révolutionnaire de la lutte socialiste et de garantir à jamais le mouvement ouvrier de toute dévia­tion opportuniste. Sans doute, la doctrine de Marx nous fournit des moyens infaillibles pour dénoncer et combattre les manifestations typiques de l'op­portunisme. Mais le mouvement socialiste étant un mouvement de masse et les écueils qui le guettent étant les produits, non pas d'artifices insidieux, mais de conditions sociales inéluctables, il est impossible de se prémunir à l'avance contre la possibilité d'oscillations opportunistes. Ce n'est que par le mouve­ment même qu'on peut les surmonter en s'aidant, sans doute, des ressources qu'offre la doctrine marxiste, et seulement après que les écarts en question ont mis une forme tangible dans l'action pratique.»


Contre tous les détenteurs de Vérité qui, à l'image du Comité central du POSDR, affirment incarner le Programme Historique du prolétariat en se substituant à lui, Rosa Luxemburg rétablit la prééminence du mouvement réel. Comme Marx, avant qu'il fasse le lit de la social-démocratie en caution­nant ,- malgré ses critiques restées secrètes ― le programme de Gotha (1875) elle insiste sur le fait ― à la fin de son texte, dans un des passages les plus anti-religieux et les plus anti-idéologiques de toute l'histoire du mouvement révolutionnaire ― que «l'émancipation des travailleurs sera l'oeuvre des travail­leurs eux-mêmes» (article 1er de la Ière Internationale):

«Enfin, on voit apparaître sur la scène un enfant encore plus «légitime» du processus historique: le mouvement ouvrier russe; pour la première fois, dans l'histoire russe, il jette avec succès les bases de la formation d'une vérita­ble volonté populaire. Mais voici que le moi du révolutionnaire russe se hâte de pirouetter sur sa tête et, une fois de plus, se proclame dirigeant tout-puissant de l'histoire, cette fois-ci en la personne de son altesse le Comité central du mouvement ouvrier social-démocrate. L'habile acrobate ne s'aper­çoit même pas que le seul «sujet» auquel incombe aujourd'hui le rôle du diri­geant, est le «moi» collectif de la classe ouvrière, qui réclame résolument le droit de faire elle-même des fautes et d'apprendre elle-même la dialectique de l'histoire. Et enfin, disons-le sans détours: les erreurs commises par un mouve­ment ouvrier vraiment révolutionnaire sont historiquement infiniment plus fécondes et plus précieuses que l'infaillibilité du meilleur «Comité central».»

  Ayant rétabli le seul et véritable sujet historique: le prolétariat lui-même Rosa Luxemburg avait d'ailleurs envisagé avec une extrême lucidité les consé­quences d'une vision élitiste du processus révolutionnaire:

«Si, nous plaçant au point de vue de Lénine, nous redoutions par-dessus tout l'influence des intellectuels dans le mouvement prolétarien (4), nous ne saurions concevoir de plus grand danger pour le Parti socialiste russe que les plans d'organisations proposés par Lénine. Rien ne pourrait plus sûrement asservir un mouvement ouvrier, encore si jeune, à une élite intellectuelle, assoiffée de pouvoir, que cette cuirasse bureaucratique où on l'immobilise pour en faire l'automate manoeuvré par un «comité».


Et, au contraire, il n'y a pas de garantie plus efficace contre les menées opportunistes et les ambitions personnelles, que l'activité révolutionnaire autonome du prolétariat, grâce à laquelle il acquiert le sens des responsabilités politiques.»

  Avec un article paru dans la «Neue Zeit» (année XII, 1903-04, n. 2) sous le titre «Espoirs déçus» (5), elle avait également insisté sur le caractère immanent de la conscience de classe propre au mouvement prolétarien:


«C'est pourquoi l'intelligence propre de la masse quant à ses tâches et moyens est pour l'action socialiste une condition historique indispensable tout comme l'inconscience de la masse fut autrefois la condition des actions des classe sominantes.»


L'on peut mesurer ici toute la différence fondamentale qui sépare une telle conception de la conscience de classe de celle exposée par Lénine dans «Que faire?» sur la base de l'idéologie marxiste propagée par Engels et Kautsky (cf. la partie précédente).


Dans sa critique des chefs, Rosa Luxemburg dénonça le rôle joué par les secrets d'appareil. Ainsi, elle n'hésita pas à rendre publique la correspondance que lui adressaient plusieurs dirigeants sociaux-démocrates (Molkenburg, Bautsky, Bebel). Furieux de ne plus pouvoir filtrer à son aise les informations destinées à ses «troupes», ce dernier ― en plein Congrès d'Iéna, 1911 accusa Rosa Luxemburg de commettre «une sérieuse indiscrétion» et déclara: «... Je me suis juré, non pas tant de ne plus écrire à la camarade Luxemburg, ce qui ne serait pas possible, mais de ne jamais écrire quoi que ce soit dont elle pût se servir plus tard» (!), en ajoutant: «Cela concorde avec l'opinion que le Bureau socialiste international a de vous» (cité par J-P. Nettl dans «La Vie et l'oeuvre de Rosa Luxemburg», Ed. Maspero, Protokoll, p. 216-17 au Congrès d'léna).  A la tribune du dit Congrès, Rosa Luxemburg répliqua en justifiant son exigence de la transparence de toute correspondance contre la politique du secret instaurée par l'élite dirigeante des chefs de la S-D alle­mande:


«Je ne nie pas le fait que c'est une indiscrétion de la part d'un membre du Parti de discuter en public des activités de la direction du Parti, dans l'inté­rêt du Parti tout entier (...) mais je vais plus loin et je déclare: la direction du Parti est coupable d'avoir négligé son devoir, de ne pas avoir exposé le cas tout entier. C'était son devoir de publier la correspondance et de la soumettre aux critiques du Parti. Honnêtement, il ne s'agit pas de simples formalités, mais d'une question très importante...» (cf. Nettl, idem).


Même si elle ne remit jamais en cause l'existence d'une «direction», du fait de sa persistance à maintenir le concept de Parti, sa pratique de la clarté politique comme condition fondamentale de l'efficacité révolutionnaire, la conduisit à rompre avec un des aspects typiques du fonctionnement social-démocrate dont Marx avait été le précurseur (rappelons le caractère «privé» maintenu strictement par celui-ci à sa correspondance avec les chefs du parti d'Eisenach et à certains de ses textes critiques tel que celui écrit contre les conditions de la fusion avec les lasalléens lors du Congrès de Gotha -cf. : concept «social-démocrate»).


En fait, à l'origine de cette pratique de Rosa Luxemburg, il y avait tou­te l'expérience acquise dans la gauche polonaise (6), depuis les années 1880 (parti «Prolétariat»), et en particulier aux côtés de Léo Jogichès. La SDKPIL (Social démocratie du royaume de Pologne et de Lithuanie) fonctionnait en effet de façon beaucoup moins «centraliste» que le parti social-démocrate allemand ou le parti social-démocrate russe (sous l'impulsion de sa fraction bolchevik). Les rapports en son sein étaient fondés sur un mode égalitaire régnant en permanence et non pas sur une discipline imposant de passer par la médiation des «voies officielles» (conférences, comités). La cohésion de l'organisation polonaise n'interdisait pas la possibilité pour les militants ou les sections de prendre des initiatives. Comme le dit Nettl:


«... Cette méthode d'action très souple et très libre ne doit pas être at­tribuée à un défaut d'organisation: elle était au contraire voulue, et on la res­pectait jalousement» (p. 257); «Tandis que les Russes et les Allemands par­laient toujours de leur «parti», les dirigeants polonais préféraient le terme de «société coopérative», tout au moins dans leurs relations privées entre eux» (p. 258).


Cependant, l'expérience de 1905 en Russie allait amener Rosa Luxem­burg à développer et à confirmer ses thèses sur la spontanéité ouvrière, la conscience de classe et l'organisation révolutionnaire.

Il faut savoir que Rosa Luxemburg participa effectivement à la Ière révolution russe. Le 28 décembre 1905, munie de faux papiers, elle se rendit à Varsovie. A la retombée des mouvements, elle fut arrêtée (mars 1906) et, après quelques mois en prison, elle retrouva la liberté en juillet de la même année.

 A noter aussi que ses thèses sur la spontanéité révolutionnaire du prolé­tariat et l'organisation de masse qui en découle, furent élaborées à la suite des grèves de masse de 1902 et 1913 en Belgique. Rosa Luxemburg critiqua à ce propos la pratique et les conceptions des dirigeants du Parti S-D belge, en par­ticulier de leur chef de file, le dénommé E. Vandervelde:

             «L'histoire de toutes les révolutions précédentes nous montre que les larges mouvements populaires, loin d'être un produit arbitraire et conscient des soi-disants «chefs» ou des «partis», comme se le figurent le policier et l'historien bourgeois officiel, sont plutôt des phénomènes sociaux élémentai­res, produits par une force naturelle ayant sa source dans le caractère de classe de la société moderne. Le développement de la social-démocratie n'a rien changé à cet état de choses, et son rôle ne consiste d'ailleurs pas à prescrire des lois à l'évolution historique de la lutte de classes, mais, au contraire, à se mettre au service de ces lois, à les plier ainsi sous sa volonté. Si la social-démo­cratie s'opposait à des révolutions qui se présentent comme une nécessité historique, le seul résultat serait d'avoir transformé la social-démocratie d'avant-garde en arrière-garde, en obstacle impuissant devant la lutte de classes, qui en fin de compte triompherait, tant bien que mal, sans elle, et le cas échéant même, contre elle.» («Réponse à la lettre adressé par Vandervelde à la Neue Zeit», 14 mai 1902).


    «L'énergie révolutionnaire des masses ne se laisse pas mettre en bou­teille et une grande lutte populaire ne se laisse pas conduire comme une parade militaire. De deux choses l'une: ou bien on provoque un assaut politi­que des masses ou plus exactement, comme un tel assaut ne se provoque pas artificiellement, on laisse les masses excitées partir à l'assaut, et il leur faut tout faire pour rendre cet assaut encore plus impétueux, plus formidable, plus concentré, mais alors on n'a pas le droit, juste au moment où l'assaut se déclenche, de le retarder pendant neuf mois afin de lui préparer, dans l'inter­valle, son ordre de marche. Ou bien on ne veut pas d'assaut général, mais alors une grève de la masse est une partie perdue d'avance.» («Article dans le Leip­ziger Volkszeitung» , n. 112, 19 mai 1913) (7).


         Contre l'opposition manifestée dans la social-démocratie allemande à considérer une grève de masse comme «une forme élémentaire de révolution» (Lettre à Henriette Roland-Holst, 2 octobre 1905), elle décida de rédiger ce qui devait être la brochure: «Grève de masse, Parti et Syndicats» (8). Au-delà d'une description toujours fortement évocatrice des événements qui ébranlè­rent la Russie, elle s'efforce de mettre en évidence les enseignements fonda­mentaux qui justifient le combat révolutionnaire qu'elle a déjà engagé et qu'elle veut amplifier contre la politique majoritaire et «orthodoxe» (Kaut­sky) dans la social-démocratie de tous les pays (IIe Internationale):


     «... Si l'élément spontané joue dans les grèves de masse de Russie un rôle si prépondérant, ce n'est point parce que le prolétariat russe est «insuffi­samment éduqué», mais parce que les révolutions ne se laissent pas diriger comme par un maître d'école»


 «Avec la psychologie d'un syndiqué qui ne consent à chômer au pre mier Mai qu'une fois bien assuré à l'avance d'un subside fixé avec précision, au cas où il serait renvoyé, on ne peut faire ni Révolution, ni grève générale. Mais justement, dans la tourmente de la période révolutionnaire, le prolétaire se transforme, de père de famille prudent qui exige un subside, en un «révolutionnaire romantique» pour qui même le bien suprême, la vie, à plus forte raison le bien-être matériel, n'a que peu de valeur en comparaison du but idéal de la lutte»

      «La conception clichée, bureaucratique et mécanique, veut que la lutte soit seulement un produit de l'organisation à un certain niveau de sa force. L'évolution dialectique vivante fait au contraire naître l'organisation comme un produit de la lutte. Nous avons déjà vu un exemple grandiose de ce fait en Russie, où un prolétariat presque pas organisé s'est, en un an et demi de luttes révolutionnaires orageuses, créé un vaste réseau d'organisations»


      «Six mois de période révolutionnaire achèveront dans ces masses actuel­lement inorganisées l'oeuvre d'éducation dont ne peuvent venir à bout dix années de réunions publiques et de distributions de placards. Et quand les circonstances auront en Allemagne atteint de point de maturité nécessaire à une telle période, ces couches, aujourd'hui arriérées et sans organisation, constitueront naturellement dans la lutte, l'élément le plus radical, le plus redoutable, et non l'élément mené à la remorque. S'il se produit en Allemagne des grèves de masse, ce ne seront presque certainement pas les travailleurs les mieux organisés ― à coup sûr pas les travailleurs du livre ― mais les ouvriers moins bien organisés ou pas du tout: les mineurs, les textiles, peut-être même les ouvriers agricoles, qui déploieront la plus grande capacité d'action.»


 Par sa réappropriation des aspects positifs de la conception de Marx sur l'organisation, Rosa Luxemburg rompait non seulement avec la vision anarcho -syndicaliste de la grève générale, mais aussi posait les jalons d'un dépassement de l'idéologie social-démocrate et de sa filiation bolchevique:

―  toute organisation révolutionnaire de masse ne peut qu'être une con­séquence et non pas un préalable de l'action et du mouvement propres à la classe ouvrière; 


 ― ce type d'organisation, produit de la lutte, représente donc le mouve­ment autonome réel de l'ensemble du prolétariat, ce que Marx appellait encore le «Parti politique de la classe ouvrière», mais au sens historique car «né spontanément du sol de la société moderne» (Lettre à Freiligrath, 1860) dans les grandes périodes où éclate en affrontement généralisé l'antagonisme fondamental entre le prolétariat et le capital.

Mais ce «retour à Marx» ne suffisait pas. La nouvelle période qui s'ou­vrait nécessitait de procéder à un approfondissement critique des thèses de celui-ci, sous peine de rester englué dans les aspects négatifs, c'est-à-dire ceux qui avaient contribué à faire le lit de la social-démocratie. Contrairement à la question nationale (ainsi qu'à ses conséquences sur le processus révolutionnaire en Russie et dans le monde entier) où elle n'avait pas hésité à remettre en cause les «vieilles idées» de Marx-Engels contre «le droit des peuples à dis­poser d'eux-mêmes» revendiqué par la fraction Lénine... et par le président Wilson des Etats-Unis dans ses 14 points pour la paix en janvier 1918, mais aussi à la différence de l'Accumulation du capital (problème de la réalisation de la plus-value) où elle avait su critiquer les insuffisances des explications économiques de Marx par rapport aux racines de la crise en période impéria­liste (saturation des marchés, exacerbation de la concurrence), Rosa Luxem­burg se montra en grande partie incapable d'aller plus loin à propos de l'orga­nisation.




LE POIDS DES ERREURS DU «CONCEPT MARXISTE» SUR ROSA LUXEMBURG

       

Malgré l'apparition des Soviets (Conseils ouvriers) en 1905, phénomène qu'elle n'analyse pas dans sa brochure sur la grève de masse, Rosa Luxemburg continua d'attribuer le terme de «Parti» au mouvement d'ensemble du prolé­tariat qui tendait à s'organiser grâce à sa spontanéité révolutionnaire:

        «Nous arrivons d'ailleurs ainsi, en Allemagne, pour ce qui concerne la tâche propre de la «direction», le rôle de la social-démocratie à l'égard des grèves générales, aux mêmes conclusions que dans l'analyse des événements en Russie. Laissons de côté le schéma pédantesque d'une grève de démonstration de masse exécutée par la minorité organisée, sous le commandement du Parti et des Syndicats; considérons le vivant tableau d'un mouvement populaire sur­gissant avec la force d'un phénomène naturel, d'une opposition de classe et d'une situation politique poussée à l'extrême, et faisant explosion en orageu­ses luttes de masses tant politiques qu'économiques: la mission de la démocra­tie socialiste consistera évidemment, non dans la préparation et la direction technique de la grève, mais avant tout dans la direction politique du mouve­ment tout entier.» (cf. «Grève de masse, Parti et Syndicats).
       

 En effet, sa conception du processus révolutionnaire mettait avant tout l'accent sur l'insuffisance des moyens utilisés par la S-D dans la période précé­dente (parlementarisme et syndicalisme), face aux nécessités de la révolution prolétarienne à venir et par rapport à l'arme essentielle de celle-ci: la grève de masse. Rosa Luxemburg persistait par là dans ses illusions de «gauche de la social-démocratie» qui voulait arracher le «centre orthodoxe» (Bebel, Kautsky) à l'influence des thèses «révisionnistes» émises en particulier par E. Bern­stein. Ainsi, elle ne critiquait pas sur le fond la politique social-démocrate et ses tactiques: participation aux élections et au parlement, développement des syndicats comme courroies de transmission du Parti. De son point de vue, il restait des tâches bourgeoises que la classe ouvrière devait continuer à réaliser à la place des bourgeoisies qui s'en montraient incapables, en premier lieu l'allemande et la russe (phase démocratique). Le thème de la grève de masse visait encore à redresser ― s'il était repris majoritairement par la IIe Interna­tionale (but des motions du courant de gauche lors des congrès) ― les partis sociaux-démocrates de tous les pays contre les déviations issues de la pratique parlementaire et de ses corollaires: réformisme, légalisme, révisionnisme.

        Aussi, en dépit d'une remarquable lucidité qui lui fait dire:
      

«La révolution d'aujourd'hui réalise (...) dans le cas particulier de la Russie absolutiste les résultats généraux de l'évolution capitaliste internatio­nale: elle apparaît moins comme une dernière ramification des vieilles révolu­tions bourgeoises que comme un premier signe avant-coureur de la nouvelle série des révolutions prolétariennes en Occident» (cf. «Grève de masse...»), Rosa Luxemburg maintient le «concept marxiste» de «révolution en perma­nence» que Trotsky qualifiera de «transcroissance de la révolution bourgeoise en révolution prolétarienne» (!).
 
     Même si elle montrait l'unité des luttes économiques et politiques con­tre la séparation antérieure cristallisée sous la forme Parti/Syndicats, elle pla­çait toujours sa vision du processus des luttes de masse dans le cadre de reven­dications démocratiques à accomplir pour en finir avec les restes de féodalité:




 «La contradiction de ces données se manifeste en ceci que, dans cette Révolution formellement bourgeoise, l'opposition de la société bourgeoise à l'absolutisme est dominée par l'opposition du prolétariat à la société bourgeoise; que la lutte du prolétariat est dirigée en même temps, avec la même énergie contre l'absolutisme et contre l'exploitation capitaliste; que le programme des luttes révolutionnaires est orienté avec la même force vers la liberté politique et vers la conquête de la journée de huit heures, ainsi que d'une existence matérielle humaine pour le prolétariat. Ce caractère double de la Révolution russe se montre dans cette union intime et cette réaction réciproque de la lutte économique avec la lutte politique, que les événements de Russie nous ont fait connaître et qui trouvent précisément leur expression dans la grève de masse.» (idem)
L'éclatement de la Ière guerre mondiale impérialiste en 1914 et la fail­lite clairement prouvée de la social-démocratie qui entraîna la classe ouvrière dans cette boucherie en l'ayant intégrée au capitalisme et enchaînée à la défense de l'Etat national (derrière les camps impérialistes en présence), n'amenèrent pas non plus Rosa Luxemburg à prendre conscience des erreurs du «concept marxiste».
  Sur la base de l'évolution historique qui avait conduit à l'industrialisa­tion de la Russie et donc à la lutte de classe prédominante entre le prolétariat et la bourgeoisie, elle dénonça pourtant parfaitement l'utilisation par la S-D de l'analyse antérieure de Marx considérant en 1848, comme par la suite, le tsarisme russe sous la forme du «rempart de la Réaction européenne» qu'il fallait miner par le soutien aux luttes de libération nationale, en particulier par la revendication de l'indépendance polonaise:
 «Le groupe social-démocrate avait prêté à la guerre le caractère d'une défense de la nation et de la civilisation allemandes; la presse social-démocrate elle, la proclama libératrice des peuples étrangers. Hindenbourg devenait l'exécuteur testamentaire de Marx et Engels.» (9).
Mais à côté de cette dénonciation de l'opération S-D consistant à met­tre le «testament de Marx» au service du militarisme prussien, elle s'accrocha à la vision «marxiste» de 1848 d'un programme national (la conception inter­nationale imposait encore au processus prolétarien la nécessité d'emprunter la voie capitaliste et bourgeoise de «prise du pouvoir politique» ou de «con­quête du pouvoir d'Etat» à l'intérieur des frontières de chaque pays):
   «Oui, les sociaux-démocrates doivent défendre leur pays lors des gran­des crises historiques. Et la lourde faute du groupe S-D du Reichstag est d'avoir solennellement proclamé dans sa déclaration du 4 août 1914: «A l'heure du danger, nous ne laisserons pas notre patrie sans défense», et d'avoir dans le même temps, renié ses paroles. Il a laissé la patrie sans défense à l'heu­re du plus grand danger. Car son premier devoir envers la patrie était à ce moment de lui montrer les dessous véritables de cette guerre impérialiste, de rompre le réseau de mensonges patriotiques et diplomatiques qui camouflait cet attentat contre la patrie; de déclarer haut et clair que, dans cette guerre, la victoire et la défaite étaient également funestes pour le peuple allemand; de résister jusqu'à la dernière extrémité à l'étranglement de la patrie au mo­yen de l'état de siège; de proclamer la nécessité d'armer immédiatement le peuple et de le laisser décider lui-même la question de la guerre ou de la paix; d'exiger avec la dernière énergie que la représentation populaire siège en per­manence pendant toute la durée de la guerre pour assurer le contrôle vigilant de la représentation populaire sur le gouvernement et du peuple sur la repré­sentation populaire; d'exiger l'abolition immédiate de toutes les limitations des droits politiques, car seul un peuple libre peut défendre avec succès son pays; d'opposer, enfin, au programme impérialiste de guerre ― qui tend à la conservation de l'Autriche et de la Turquie, c'est-à-dire de la réaction en Eu­rope et en Allemagne ― le vieux programme véritablement national des patriotes et des démocrates de 1848, le programme de Marx, Engels et Lasal­le: le mot d'ordre de grande et indivisible République allemande. Tel est le drapeau qu'il fallait déployer devant le pays, qui aurait été véritablement national, véritablement libérateur, et qui aurait répondu aux meilleures tradi­tions de l'Allemagne et de la politique de classe internationale du prolétariat.» (cf. Brochure de Junius, idem).

Ce type d'illusions restera profondément enraciné jusqu'au bout chez Rosa Luxemburg, malgré sa position par ailleurs radicale sur la question natio­nale proprement dite. Ainsi, dans sa brochure sur «La Révolution russe» (1918), publiée de façon posthume par Lévi (10), tout en développant une série de critiques radicales contre les bolcheviks et leurs mots d'ordre qualifiés de «petits-bourgeois» (droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, la terre aux paysans...), elle persistera dans sa défense de la démocratie bourgeoise à tra­vers son attachement aux élections et à l'Assemblée constituante:

«La révolution crée précisément, par la flamme qui l'anime, cette atmo­sphère politique vibrante, impressionnable, où les vagues de l'opinion publi­que, le pouls de la vie populaire agissent instantanément et de la façon la plus admirable sur les corps représentatifs. C'est ce qui explique les scènes émou­vantes bien connues au début de toutes les révolutions, où l'on voit des parle­ments réactionnaires ou très modérés, élus sous l'ancien régime par un suf­frage restreint, se transformer soudain en porte-paroles héroïques de la révo­lution, en organes de l'insurrection.» (!)

       A noter cependant que par rapport à 1905, elle reconnut l'importance des soviets comme structures de la dictature du prolétariat, en signalant le dépérissement rapide de toute vie politique en leur sein du fait de la confisca­tion du pouvoir par le Parti bolchevik:

      «... Ceux qui gouvernent en réalité, ce sont une douzaine de têtes émi­nentes, tandis qu'une élite de la classe ouvrière est convoquée de temps à autre à des réunions, pour applaudir aux discours des chefs, voter à l'unani­mité les résolutions qu'on lui présente, au fond par conséquent un gouverne­ment de coterie ― une dictature, il est vrai, non celle du prolétariat, mais celle d'une poignée de politiciens, c'est-à-dire une dictature au sens bourgeois, au sens de la domination jacobine (le recul des congrès des soviets de trois mois à six mois!!!).» (cf. «La Révolution russe», idem).

      De plus, se démarquant des thèses S-D, elle insista sur la nécessité abso­lue d'une dictature effective du prolétariat pour réaliser le socialisme, ce qui entre en contradiction totale, malgré ses dénégations, avec son attachement désuet aux formes de la démocratie formelle:

    «Le prolétariat, une fois au pouvoir, ne peut suivant le bon conseil de Kautsky, renoncer à la transformation socialiste sous prétexte que «le pays n'est pas mûr» et se vouer à la seule démocratie, sans se trahir lui-même et sans trahir en même temps l'internationale et la révolution. Il a le devoir et l'obligation, précisément, de se mettre immédiatement, de la façon la plus énergique, la plus inexorable, la plus brutale, à l'application des mesures socialistes, et par conséquent d'exercer la dictature, mais une dictature de classe, non celle d'un parti ou d'une clique, dictature de classe, c'est-à-dire avec la publicité la plus large, la participation la plus active, la plus illimitée, des masses populaires, dans une démocratie complète.» (idem)

      Baignant dans les erreurs du «concept marxiste» sur le Parti sans pou­voir le dépasser grâce à la succession des événements considérables qui allaient pourtant bouleverser les données objectives (guerre mondiale, révolution russe), Rosa Luxemburg s'accrocha à l'idée de régénérer le Parti prolétarien existant (S-D et IIe Internationale). Malgré ses critiques acerbes contre Kautsky dont elle avait compris bien avant 1914 que la fameuse «orthodo­xie» servait en fait de paravent idéologique au «révisionnisme» de Bernstein, elle envisagea la fusion du groupe de «l'Internationale», puis de «Spartacus» avec les S-D indépendants qui avaient rompu avec la S-D officielle en janvier 1917 et s'étaient constitués en Parti (USPD) en avril de la même année. Il fal­lut l'irruption du mouvement des masses en Allemagne (automne 1918) pour que Rosa Luxemburg applique enfin les aspects positifs du «concept mar­xiste». Elle fit passer dans la pratique son «retour à Marx» en dénonçant la politique social-démocrate lors de son Discours sur le programme de la Ligue Spartacus ou Parti communiste allemand (BPD) qui fut créé les 30 déc. 1918/ 1er janvier 1919 par la fusion principalement des spartakistes et des I BD (Communistes internationalistes d'Allemagne):

   «Entre les mains d'un Kautsky, le «marxisme» servit à dénoncer et à briser toute résistance contre le parlementarisme... Toute résistance de cette sorte était excommuniée comme anarchisme, comme anarcho-syndicalisme ou anti-marxisme. Le marxisme officiel servit de couverture à toutes les dévia-dons et à tous les abandons de la véritable lutte de classe révolutionnaire, à toute cette politique de demi-opposition qui condamnait la social-démocratie allemande, et le mouvement ouvrier en général, y compris le mouvement syn­dical à s'emprisonner volontairement dans les cadres et sur le terrain de la société capitaliste, sans volonté sérieuse de l'ébranler et de la faire sortir de ses gonds... Maintenant on peut voir ce qu'est cet ersatz du «marxisme», dans lequel se vautra si longtemps la social-démocratie allemande. Il n'y a qu'à regarder les David, Ebert et consorts... Non le marxisme ne conduit pas dans les rangs de ceux qui font avec les Scheidemann une politique contre-révolutionnaire! Le marxisme véritable lutte contre ceux qui cherchent à le falsifier.»

«Aujourd'hui, les circonstances nous permettent enfin de dire dans no­tre programme: «La tâche immédiate du prolétariat n'est autre que de faire du socialisme une vérité et un fait et de détruire le capitalisme de fond en comble!» Nous nous plaçons sur le terrain où étaient Marx et Engels en 1848. La dialectique historique nous ramène au point où se trouvaient Marx et Engels lorsqu'ils déroulèrent pour la première fois l'étendard du socialisme international.»

«Voilà donc, camarades, la base générale du programme que nous adop­tons aujourd'hui 'officieusement et dont vous avez eu le projet dans la brochu­re «Que veut Spartacus?». Il est en opposition consciente avec le point de vue défini dans le programme d'Erfurt, en opposition consciente avec toute sépa­ration des exigences immédiates et du but final, en opposition consciente avec un programme minimum pour une lutte politique et économique qui efface­rait le but final socialiste présenté comme le programme maximum. Il n'y a pas pour nous de programme minimum et de programme maximum: le socia­lisme est un et indivisible, et c'est là le «minimum» que nous avons à réaliser» (cf. Rosa Luxemburg et sa doctrine, idem).

  Mais alors que la prééminence du mouvement réel réclamait un dépasse­ment du «concept marxiste» sur le plan de l'organisation, y compris des aspects positifs mais limités de celui-ci, la conception de la Ligue Spartacus BDP demeura partitiste. Pourtant contrairement à 1905 et en liaison avec les leçons de 1917 en Russie, le rôle central des Conseils ouvriers avait été affir­mé:

«Ces diverses considérations nous dictent notre ligne de conduite pour assurer les bases de la réussite de la révolution, Il faut avant tout perfection­ner et étendre dans tous les sens le système des conseils d'ouvriers. Vous savez que la contre-révolution a entrepris un travail acharné pour démolir le systè­me des conseils d'ouvriers et de soldats: elle sait ce qu'elle fait...
... La révolution c'est l'école pratique des prolétaires: elle éduque en agissant. C'est ici le cas de le dire: au commencement se place l'action; et l'ac­tion doit consister en ce que les conseils d'ouvriers et de soldats se sentent appelés et apprennent à être le seul pouvoir public de tout le pays. Je pense que l'histoire ne nous rend pas la tâche aussi facile qu'elle l'était pour les révolutions bourgeoises; il ne suffit pas de renverser le pouvoir officiel au cen­tre et de le remplacer par quelques douzaines ou quelques milliers d'hommes nouveaux. Il faut que nous travaillions de bas en haut, et cela correspond justement au caractère de masse de notre révolution, dont les buts visent le fond de la constitution sociale; cela correspond au caractère de la révolu­tion prolétarienne actuelle: nous devons faire la conquête du pouvoir politi­que non par en haut, mais par en bas. Ce qui reste à faire maintenant, c'est diriger en pleine conscience la force entière du prolétariat contre les fonde­ments de la société capitaliste. A la base, où /entrepreneur particulier est en face de son esclave salarié! A la base où tous les organes d'exécution de la domination de classe sont en face des objets de cette domination, en face des masses! C'est là que nous devons arracher aux maîtres leurs moyens de puis­sance sur les masses.» (cf. Discours de Rosa sur le Programme, idem).

L'on peut juger ainsi que Rosa Luxemburg commençait à entrevoir l'organisation d'ensemble du prolétariat comme autre chose qu'un Parti, même qu'un Parti-produit du mouvement réel. Mais, il était toujours question d'un «but final» passant par la «conquête du pouvoir politique». La révolu­tion sociale à l'ordre du jour et le communisme vu comme l'oeuvre des masses elles-mêmes avaient donc encore besoin de la «direction politique» d'une Fraction-Conscience, d'un Parti-élite détenant les clés de l'histoire grâce à la possession du «Credo», c'est-à-dire du Programme communiste. La philoso­phie des Lumières continuait à accomplir ses ravages: la conception de l'orga­nisation révolutionnaire même comprise comme un produit du mouvement réel n'arrivait pas à rompre totalement avec la Logique de la Raison intro­duite dans l'Histoire.
«La Ligue Spartacus n'est pas un parti qui voudrait arriver par-dessus les masses ouvrières, ou par ces masses elles-mêmes, à établir sa domination; la Ligue Spartacus veut seulement être en toute occasion la partie du prolétariat la plus consciente du but commun: celle qui, à chaque pas du chemin parcou­ru par toute la large masse ouvrière, rappelle celle-ci à la conscience de ses tâches historiques; celle qui représente dans chaque stade particulier de la révolution son aboutissement final, et dans chaque question locale ou natio­nale les intérêts de la révolution mondiale des prolétaires.

(...) Si Spartacus s'empare du pouvoir, ce sera sous la forme de la volon­té claire, indubitable de la grande majorité des masses prolétariennes dans toute l'Allemagne, et pas autrement que comme la force de leur consciente adhésion aux perspectives, aux buts et aux méthodes de lutte propagées par la Ligue Spartacus.
(...) La victoire de Spartacus ne se place pas au commencement mais à la fin de la révolution; elle est identique à la victoire définitive des masses aux millions de têtes qui ne font que s'engager aujourd'hui sur le chemin du socia­lisme.» (cf. «Que veut la Ligue Spartacus?»)

La contre-révolution fomentée par le gouvernement social-démocrate et assumée par son «chien sanglant» Noske à la tête des Corps Francs réprima le soulèvement de Berlin en janvier 1919. Assassinée comme Barl Liebknecht, des milliers d'ouvriers et d'autres révolutionnaires, Rosa Luxemburg ne put contribuer à la clarification qui eut lieu par la suite dans la gauche allemande sur le problème de l'organisation, mais les jalons qu'elle avait posés furent à l'origine du développement de cette clarification.


A SUIVRE ... II. - LE DÉVELOPPEMENT DU CONCEPT «ULTRA-GAUCHE»



Texte disponible au format papier et complet ici 




 
1) Cf. Ed. Spartacus. série B, n. 56 - Choix de textes sous le titre général de Lucien Laurat: «Marxisme contre Dictature».
2) Le livre cité de Lénine est: «Un pas en avant. deux pas en arrière»; il représente pour Rosa Luxemburg «l'exposé systématique des vues de la tendance ultra-centraliste du Parti russe»!

3) Projet de statut pour l'organisation du Parti russe. POSDR. 
4) Toujours dans le même livre ― cf. note 2 ―. Lénine critiquait les intellectuels pour leurs penchants à l'individualisme et à l'anarchisme, donc pour leur aversion à l'égard de la discipline et de l'autorité absolue du Comité Central.
 5) Article repris avec le titre «Masse et Chefs» dans l'édition Spartacus déjà citée; cf. note 1. 

(6) Pour un historique de celle-ci. se reporter à la dernière partie de la brochure: «Le­çons de la révolution russe: I ― Les racines d'octobre 1917» éditée par le PIC―Jeune taupe et par Spartacus, série A, n. 50.
(7) Ces textes sont parus aux Ed. Spartacus sous le titre «L'Expérience belge de grève générale», série C. n. 5.
(8) C'est en Finlande où elle s'était réfugiée après sa libération (août 1906) et où elle discuta avec Lénine. Zinoviev et Bogdanov. que Rosa Luxemburg composa cette bro­chure ― disponible aux Ed. Spartacus. série B, n. 55.

(9) Cf. «Brochure de Junius ou la crise de la social-démocratie» ― Ed. La Taupe, Bru­xelles 1970. On peut trouver une présentation critique de ce texte, avec de larges extraits dans le Cahier Spartacus «Rosa Luxemburg et sa doctrine», série B. n. 80.
(10) Cf. Ed. Spartacus. série A, n. 4.