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mercredi 23 novembre 2016

Mais, au fond, qu'est-ce que la conscience de classe? * (Paul Mattick) - Matériaux pour une émission (12)

Mais, au fond, qu'est-ce que la conscience de classe? *


« Les réformistes n'avaient aucun principe à «trahir». Ils restaient ce qu'ils avaient toujours été, mais ils étaient maintenant contraints de sauver le système où leur pratique chérie pouvait se poursuivre. Il leur fallait réduire la révolution à une pure réforme pour être accord avec leur conviction profonde et, incidemment, pour assurer leur existence politique. La seule chose dont on peut s'étonner, c’est qu'il y ait eu tant d'ouvriers socialistes pour penser que les réformes ne seraient qu'une étape sur la voie de la révolution sociale, ou pour adopter cette idéologie. Au moment où l'occasion leur donnée de réaliser leur « mission historique », ils ne la saisissaient pas, préférant le « chemin facile » de la réforme sociale et de liquidation de la Révolution. Répétons une fois de plus qu'il n’y a pas là confirmation de la proposition de Kautsky et Lénine su l'incapacité de la classe ouvrière d'élever sa conscience de classe au-delà du trade-unionisme car la classe ouvrière allemande avec sa forte éducation socialiste était parfaitement apte à concevoir une révolution sociale pour renverser le capitalisme. D'ailleurs, ce n'était pas la « conscience révolutionnaire » que les intellectuels de la classe moyenne injectaient dans la classe ouvrière, mais leurs propres idées réformistes et opportunistes. Ils minaient ainsi la conscience révolutionnaire qui aurait pu y germer. Le révisionnisme marxiste, n'est pas né dans la classe ouvrière, c'est un produit de sa direction, pour laquelle syndicalisme et parlementarisme étaient des moyens suffisants pour réaliser un développement social progressiste. Tout simplement, il transformait une pratique historiquement restreinte du mouvement ouvrier en théorie du socialisme et, en monopolisant l'idéologie, il se montra capable d'influencer les ouvriers.



Pourtant, les ouvriers ne se montrèrent que trop enclins à partager les convictions réformistes de leurs dirigeants. Lénine y voyait une preuve suffisante de leur incapacité congénitale de développer une conscience révolutionnaire, ce qui les condamnait à suivre la direction réformiste. La solution était donc simplement de remplacer les dirigeants réformistes par des dirigeants révolution­naires qui ne « trahiraient » pas le potentiel révolutionnaire de la classe ouvrière. C'était donc une question de « direction correcte », c'est-à-dire de lutte entre intellectuels pour conquérir les esprits des ouvriers, de compétition entre idéologies pour obtenir le ralliement du prolétariat. C'est donc le caractère du parti qui est l'élément décisif dans le processus révolutionnaire même si le parti doit gagner la confiance des masses, leur faire reconnaître intuitivement qu'il représente leurs intérêts, intérêts qu'elles sont, par elles-mêmes, incapables d'exprimer sous forme d'action politique effective.



Simultanément, la différence entre classe et parti était vue comme une expression de leur identité, car le parti compense l'absence de conscience politique du prolétariat moins éduqué. Contrairement à la théorie marxienne pour qui ce sont les conditions matérielles et les relations sociales qui sont responsables de la montée d'une conscience révolutionnaire dans le prolétariat, la conception social-démocrate — réformiste ou révolutionnaire — estimait que c'étaient justement ces conditions qui empêchaient les ouvriers de reconnaître leurs propres intérêts de classes, de trouver la voie et les moyens de les faire triompher. Selon cette conception, les ouvriers sont bien capables de se révolter, mais pas de transformer leur colère en action révolutionnaire victorieuse et en changements sociaux significatifs. Là, ils ont besoin de l'aide des intellectuels de la classe moyenne qui font leur la cause des ouvriers, même si, ou parce que, les intellectuels ne partagent les privations de la classe ouvrière, ces privations qui, du point de vue marxien, transformeront les ouvriers en révolutionnaires. Cette notion élitiste sous-entend, cela va de soi, que, quoique les idées aient leur source dans les conditions sociales matérielles, elles n'en sont pas moins l'élément irremplaçable et dominant dans le processus de transformation sociale. Mais, en tant qu'idées, elles sont le privilège de ce groupe social qui, étant donné la division du travail, répond à ces exigences.



Mais, au fond, qu'est-ce que la conscience de classe? Si c'est reconnaître la position de chacun dans la société, elle est immédiate: le bourgeois sait qu'il appartient à la classe dominante, l'ouvrier que sa place est parmi les dominés et les groupes sociaux qui sont entre les deux ne se comptent ni dans l'une, ni dans l'autre des deux classes fondamentales. Il n'y a aucun problème aussi longtemps que les différentes classes adhèrent à une idéologie unique, c'est-à-dire à l'idée que les relations de classe existantes sont naturelles et dureront toujours, car elles sont l'expression d'une caractéristique fondamentale de la condition humaine. Or, bien entendu, les intérêts matériels des diverses classes divergent, ce qui conduit à des frictions sociales et à un conflit avec l'idéologie commune. Progressivement, on vient à reconnaître que cette idéologie est celle de la classe dominante, qu'elle défend l'arrangement social existant, qu'elle doit être rejetée lorsqu'elle prétend être l'expression de l'inévitable destinée de la société humaine. L'idéologie dominante doit donc disparaître avec l'extension de la conscience de classe dans la sphère de l'idéologie. Les différences d'intérêt matériel se traduisent en différences idéologiques et, de là, en théories politiques qui reposent sur les contradictions sociales concrètes. Ces théories politiques peuvent être tout à fait rudimentaires par comparaison à la complexité des problèmes sociaux, mais, néanmoins, elles représentent un changement par rapport à la conscience de classe pure et simple: elles débouchent sur la compréhension que les arrangements sociaux peuvent être différents de ce qu'ils sont. On est alors sur la route qui mène de la conscience de classe pure à la conscience révolutionnaire, celle qui voit que l'idéologie dominante ne règne que par la confiance mise en elle, et qui s'attache à découvrir moyens et chemins pour changer les conditions existantes. Si tel n'était pas le cas, alors aucun mouvement ouvrier ne pourrait naître et le développement social ne serait pas caractérisé par la lutte de classes.

De même que l'idéologie dominante ne suffit pas pour main­tenir les relations sociales existantes, mais que celles-ci doivent être aussi étayées par les forces matérielles de l'appareil d'État, de même une contre-idéologie n'est qu'une contre-idéologie si elle ne peut produire des forces matérielles plus puissantes que celles correspondant à l'idéologie dominante. S'il n'en est pas ainsi, la qualité de la contre-idéologie — qu'elle soit essentiellement intuitive ou qu'elle repose sur des considérations scientifiques — n'a aucune espèce d'importance, et pas plus les intellectuels que les ouvriers ne peuvent changer les relations sociales existantes. Les révolutionnaires peuvent être, ou ne pas être, autorisés à exposer leurs vues, selon la mentalité qui règne dans la classe dominante, mais quelles que soient les conditions, ils ne peuvent déloger cette classe par de simples moyens idéologiques. De ce point de vue, la classe dominante a tous les avantages puisqu'elle détient les moyens de production et les forces de l'État, ce qui lui permet de contrôler les instruments de diffusion et de perpétuation de sa propre idéologie. Comme cet état de fait persiste jusqu'au renversement réel du système social considéré, les révolutions doivent toujours se déclencher avec une préparation idéologique insuffisante. Bref, la contre-idéologie ne peut triompher que par une révolution qui met les moyens de production et le pouvoir politique aux mains des révolutionnaires. Tant que ce n'est pas accompli, la conscience de classe révolutionnaire reste toujours moins efficace que l'idéologie dominante. »

Extrait de Marxisme, dernier refuge de la bourgeoisie ? Paul Mattick, Éditions Entremonde 416 p. 2011.

* Titre de l'extrait Vosstanie.



mardi 11 octobre 2016

Division du travail et conscience de classe (1971) par Paul Mattick - Matériaux pour une émission (3)

DIVISION DU TRAVAIL ET 
CONSCIENCE DE CLASSE 
(1971)

Paul Mattick



Travail productif et travail improductif

Ces derniers temps, la question de la conscience de classe a été posée de façon nouvelle, en connexion avec les concepts marxiens de travail productif et de travail improductif, et soumise ainsi à la discussion (1). Bien que Marx se soit longuement exprime au sujet de ce problème (2), soulevé par les physiocrates et les économistes classiques, il est aisé de résumer ce qu'il en pensait.

Pour savoir ce qui distingue le premier du second, Marx interroge uniquement le mode de production capitaliste. "Dans son esprit borné, dit-il, le bourgeois confère un caractère absolu à la forme capitaliste de la production, la considérant donc comme la forme éternelle de la production. Il confond la question du travail productif, telle qu'elle se pose du point de vue du capital, avec la question de savoir quel travail est productif en général ou ce qu'est le travail productif en général. Et de jouer à ce propos les esprits forts en répondant que tout travail qui produit quelque chose, aboutit à un résultat quelconque, est eo ipso un travail productif "

D'après Marx, seul est productif le travail qui produit du capital, alors qu'est improductif le travail qui s'échange directement contre du profit ou du salaire. « Le résultat du processus de la production capitaliste, expose-t-il, n'est donc ni un simple produit (valeur d'usage) ni une marchandise, c'est-à-dire une valeur d'usage ayant une valeur d'échange déterminée. Son résultat, son produit, c'est la création de plus-value pour le capital et, par suite, la conversion effective d'argent ou de marchandises en capital, ce qu'antérieurement au processus de la production ils ne sont que par intention. en soi par destination. Le processus de production absorbe plus de travail qu'il n'a été payé, et cette absorption, cette appropriation de travail non payé, qui s'accomplit dans le processus de la production capitaliste, en constitue le but immédiat. Car ce que le capital (et donc le capitaliste en tant que capitaliste) veut produire, ce n'est ni une valeur d'usage immédiate à des fins d'autoconsommation, ni une marchandise destinée à être convertie d'abord en argent, puis en valeur d'usage. Il a pour but l'enrichissement, la valorisation de la valeur, son accroissement, et par conséquent le maintien de l'ancienne valeur et la création de plus-value. Et ce produit spécifique du processus de la production capitaliste, il ne l'obtient que grâce à l'échange avec le travail qui, pour cette raison, est appelé productif» (4).

En effet, processus de production et processus de circulation forment en système capitaliste une totalité et une seule. Il faut donc distinguer la création de la plus-value d'avec sa distribution, le fait que dans la sphère de la production comme dans la sphère de la circulation des salaires soient versés et des profits réalisés estompant la distinction entre travail productif et travail improductif. La division du travail, prise en tant que produit historique - et soumis à de perpétuels changements - du développement capitaliste, a pour conséquence que le capital se répartit entre les diverses branches de l'économie de marché et, par là, que les capitaux employés improductivement reçoivent une part de la plus-value sociale globale. De même que le capital générateur de plus-value, le capital non créateur de produits revêt la forme d'entreprises fournissant un profit moyen au capital qui s'y trouve investi.

Cette unité des deux types de travail ne se manifeste pas seulement dans le processus d'ensemble de la production capitaliste. Au sein des entreprises génératrices de plus-value, on assiste également à une division du travail, en fonction de laquelle une partie de la main-d’œuvre crée directement de la plus-value, et l'autre indirectement. D'après Marx, «le mode de production capitaliste a justement pour trait distinctif de séparer les diverses sortes de travail - et donc aussi le travail intellectuel d'avec le travail manuel - ou les travaux appartenant à l'une ou à l'autre de ces catégories, et de les repartir entre des personnes différentes.  Pourtant, cela n'empêche nullement le résultat matériel d'être le produit collectif de ces personnes ou leur produit collectif de s'objectiver dans la richesse matérielle, chose qui, à son tour, n'empêche pas le fait - ou n'y change absolument rien - que le rapport de chacune de ces personnes au capital reste celui de travailleurs salariés et, en ce sens éminent, celui de travailleurs productifs.

Toutes ces personnes sont non seulement employées immédiatement à produire de la richesse matérielle, mais par surcroit, elles échangent immédiatement leur travail contre de l'argent en tant que capital et reproduisent ainsi immédiatement outre leur salaire une plus-value pour les capitalistes » (5).

En dehors des emplois lies à la production des marchandises et à leur circulation, il existe une foule de professions qui, sans participer ni de l'une ni de l'autre de ces sphères, produisent des services et non des marchandises. Leurs membres émargent au budget soit des travailleurs ou des capitalistes, soit des uns et des autres. Du point de vue du capital, et quelque utile ou nécessaire que puisse être leur travail, celui-ci est improductif : que leurs services soient achetés en tant que marchandises ou rémunérés avec de l'argent provenant des impôts, tout ce qu'ils encaissent est pris sur le revenu des capitalistes ou le salaire des travailleurs.

Voilà qui parait devoir soulever une difficulté. En effet, parmi ces professions, il en est beaucoup (enseignants, médecins, chercheurs,  scientifiques, acteurs artistes) dont les membres tout en produisant uniquement des services, ne se trouvent pas moins en situation d'employés et rapportent du profit à l'entrepreneur qui leur donne de l'ouvrage. C'est pourquoi celui-ci considère comme productif ce travail qu'il a payé et qui lui a permis de réaliser un profit, de valoriser son capital. Pour la société cependant, ce travail reste improductif étant donné que le capital ainsi valorisé représente une certaine part de la valeur et de la plus-value créées dans la production. De même, en ce qui concerne tant le capital commercial et le capital bancaire que les employés de ces deux secteurs: en ce cas également, du sur-travail est produit et du capital valorisé, bien que les salaires et les profits afférents à ces branches soient nécessairement prélevés sur la valeur et la plus-value créées dans Ia production.

En outre, il subsiste aujourd'hui encore des artisans et des paysans indépendants qui n'emploient pas d'ouvriers et donc ne produisent pas en qualité de capitalistes.  « Ils se présentent uniquement comme des vendeurs de marchandises, non comme des vendeurs de travail; ce travail n'a donc rien à voir avec l'échange du capital et du travail. ni par conséquent avec la distinction entre le travail productif et le travail improductif, laquelle repose sur le fait que le travail est échangé contre de l'argent soit en tant qu'argent, soit en tant que capital. Tout en étant des producteurs de marchandises, ils n'appartiennent donc ni à la catégorie des travailleurs productifs ni à celles des travailleurs improductifs. Mais leur production n'est pas subordonnée au mode de production capitaliste » (6).

La conscience de classe dans son rapport au travail productif et au travail improductif

L'existence du taux de profit moyen, que la concurrence établit en fonction de l'offre et de la demande, fait qu'il importe peu au capitaliste que son capital soit investi dans la production, dans la circulation ou dans les deux sphères à la fois. Le problème du travail productif et du travail improductif ne se pose pas pour lui. Pas plus les travailleurs ne se demandent s'ils sont employés de manière productive ou improductive. Dans un cas comme dans l'autre, en effet, leur existence dépend toujours de la vente de leur force de travail. En conséquence de la division capitaliste du travail, chaque grande catégorie professionnelle reçoit un salaire différent. Les travailleurs se font concurrence d'abord pour se trouver du travail, ensuite pour obtenir les emplois les mieux rétribués et les moins pénibles. Tout se passe comme si le capital laissait la concurrence entre travailleurs fixer les conditions propres à Ia reproduction de la force de travail.

L'accumulation du capital s'assortit de la concurrence entre capitaux d”une part, entre travailleurs d'autre part, et d'une confrontation permanente patrons-ouvriers au sujet du niveau des salaires et donc des profits. Ces divers facteurs se chevauchent et s'influencent réciproquement. Leurs intérêts économiques respectifs prennent aux yeux des capitalistes et des travailleurs l'aspect d'intérêts de classe. Les premiers ne font pas face séparément aux travailleurs dans leur ensemble, ni ces derniers au capital dans son ensemble. L’État et l'idéologie capitalistes servent à garantir l'intérêt collectif des capitalistes au maintien des rapports de production existants. Quant à l'intérêt collectif des travailleurs, il doit, pour prévaloir, l'emporter sur la concurrence que ceux-ci se livrent entre eux et ne peut aller au-delà des limites que la dépendance du travail par rapport au capital lui assigne. Cela s'applique au travail productif comme au travail improductif.

Quand Marx parle du développement de la conscience de classe prolétarienne, il le fait sur la base non point de la distinction entre les deux types de travail, mais des changements qui surviennent dans les rapports de classe en même temps que l'accumulation du capital se poursuit et que, de ce fait, la division de la société en deux grandes classes grandit la masse de la population se prolétarisant progressivement. C'est ainsi qu'on peut lire dans Le Capital: « A mesure que diminue le nombre des potentats du capital qui usurpent et monopolisent tous les avantages de cette période d'évolution sociale, s’accroissent la misère, l'oppression, l'esclavage. la dégradation, l'exploitation, mais aussi la résistance de la classe ouvrière sans cesse grandissante et de plus en plus disciplinée, unie et organisée par le mécanisme même de la production capitaliste. Le monopole du capital devient une entrave pour le mode de production qui a grandi et prospéré avec lui et sous ses auspices. La socialisation du travail et la centralisation de ses ressorts matériels arrivent à un point où elles ne peuvent plus tenir dans leur enveloppe capitaliste. Cette enveloppe se brise en éclats. L'heure de la propriété capitaliste a sonné. Les expropriateurs sont à leur tour expropriés " (7).

Ainsi tout portait à croire que les travailleurs «éduqués unis et organisés par le processus de la production capitaliste », prendraient conscience tant de leur exploitation et de leur situation de classe que de la possibilité d'abolir les rapports de production capitalistes qui s'offrait à eux. L'activité collective de milliers de travailleurs au sein de la fabrique et l'obligation où ils se trouvaient le plus fortement parmi eux, étant donné que c'est à l'usine que l'exploitation capitaliste se fait le plus nettement sentir et que la lutte contre elle y revêt les aspects les plus prometteurs. De fait, la lutte du Capital et du Travail se déroula longtemps exclusivement dans la sphère de la production.

Il ne faudrait pas en conclure néanmoins que le caractère productif du travail et lui seul se trouve à l'origine de ce genre de conscience de classe et que le travail improductif rend plus difficile, voire même interdit, sa formation. Dans la sphère de la circulation comme dans l'autre, le processus de concentration capitaliste a pour effet de rassembler de grandes masses de travailleurs, leur ouvrant des lors des possibilités d'action qui ne le cèdent en rien à celles des travailleurs productifs. Ainsi a-t-on vu les premiers s'organiser et se lancer dans des mouvements de gréve exactement comme les seconds. Et la conscience de classe, lorsqu'elle s'exprime à travers des luttes économiques, caractérise donc également les deux catégories de travailleurs.

La conscience de classe surgit en fonction de la situation de classe des travailleurs, et non de la place particulière qui leur revient dans le cadre de la division capitaliste du travail, cela quand bien même elle a fait son apparition chez les travailleurs productifs plus tôt que chez les autres. Pour savoir si les travailleurs improductifs peuvent s'en former une, dans une mesure comparable aux travailleurs productifs, il faut d'abord définir ce qu'elle est au juste. Si avoir une conscience de classe consiste à discerner les rapports de production capitalistes et à défendre ses intérêts contre le capital, force est d'admettre que cette conscience existe dans un cas comme dans l'autre. Les travailleurs des deux catégories se considèrent comme une classe opposée aux capitalistes - même s'ils ne recourent pas à la notion de classe et cherchent à sauvegarder leurs leurs intérêts face au capital.
Jusqu'à présent, ni les uns ni les autres ne se sont demandé comment il faudrait s'y prendre pour élargir encore le rapport capital-travail. Leur "conscience de classe" se situe sur le terrain du capitalisme, et est inutile de s’appesantir sur l'idée qu'il se font de leur condition sociale, attendu qu'ils sont contraints objectivement de faire valoir leurs intérêts économiques en fonction des rapports de classe existants.

La conscience de classe révolutionnaire, qui vise à jeter bas le système capitaliste, est d'un tout autre genre. Productifs ou non, les travailleurs en sont à cent lieues. Aussi bien, lorsqu'en temps de crise sociale certaines fractions des masses laborieuses d'Europe se lancèrent à l'assaut de l'ordre établi, ces tentatives étaient liées à la crise, non au caractère productif de leur travail; de plus, aux côtés de ces éléments-là en figuraient d'autres, originaires quant à eux de diverses catégories sociales. On notera en outre que si, par delà les revendications immédiates, le mouvement ouvrier à ses débuts fit du socialisme son but final, il ne tarda guère à y renoncer.

C'est pourquoi on ne saurait considérer les travailleurs productifs, en cette unique qualité, comme détenant à eux seuls la conscience de classe. Certes, ils peuvent y arriver en temps de crise, mais il en est de même pour d'autres catégories de la population laborieuse.


Tiré de Paul Mattick, Intégration capitaliste et rupture ouvrière Préface de Robert Paris, traduction de Serge Bricianier, Paris, E.D.I. , 1972, 271 p



Extrait tiré de Paul Mattick, Intégration capitaliste et rupture ouvrière Préface de Robert Paris, traduction de Serge Bricianier, Paris, E.D.I. , 1972, 271 p


Notes

(I) Cf., la série d'articles sur le thème «Travail productif cl travail improductif en système capitaliste », in : Sozialistische Politik (Berlin). numéros 6-7 et 8, juin et sept. 1970, avec les contributions de Juachim Bischoff, Heíner Gansmann, Gudrun Kümmel, Gerhard Löhlein, Christoph Hübner, Ingrid Pilch, Lothar Riehn; Elmar Altvater, Freerk Huisken.

(2) «Théories du travail productif et du travail improductif », in: Theorien über der Mehrwert, Marx-Engels Werke, 26/ l. ci-apres abrégé en: Theorien, pp. 122-277. (Cf. K. MARX, Histoire des doctrines économiques, trad. J. Molitor, tome 2, pp. 5-188.)

(3) Theorien, pp. 368-369. [Ce fragment, ne figurant pas dans la première version de l'ouvrage, est donc absent de la version Molitor; on en trouvera une traduction, in: K. MARX, Œuvres. Économie, éd. Rubel. Il, Paris, 1968, p. 388. (N. d. T.)]

(4) Theorien p. 375.

(5) Theorien, p. 387.

(6) Theorien, p. 382. (Cf. aussi, K. MARX, Oeuvres II, op. cit., p. 401.)

(7) K. MARX, Capital I, 3, p. 205.



Marxism in a Lost Century: A Biography of Paul Mattick 
par Gary Roth - Haymarket Books coll. (Historical Materialism)
2015. 344p.  ISBN-10: 1608465535

jeudi 26 septembre 2013

La Révolution fut une belle aventure de Paul MATTICK

Des rues de Berlin en révolte aux mouvements radicaux américains (1918-1934)
 
Gamin révolté des rues du Berlin de l’après-Grande Guerre, Paul Mattick commence par s’engager dans le mouvement spartakiste avant de devenir communiste antibolchevique. Au coeur des années de feu de la révolution allemande (1918-1924), il nous raconte son incroyable parcours, entre action directe et répression, illégalisme et clandestinité. Le reflux du mouvement révolutionnaire et la montée en puissance des forces autoritaires – stalinisme et nazisme –, le poussent, comme tant d’autres, à l’émigration. Aux États-Unis, il s’engage aux côtés des IWW et d’autres groupes radicaux, puis il participe au grand mouvement des chômeurs des années 1930 où se mêlent hobos, syndicalistes et révolutionnaires. Il nous plonge dans ces moments d’intense agitation sociale, aujourd’hui méconnus. La belle aventure, ce fut, d’un continent à l’autre, la traversée des années bouillonnantes de l’« âge des extrêmes ». Paul Mattick la raconte avec une sagacité qui laisse toute la place à ses camarades de lutte, à ses ennemis aussi, aux débats d’idées qui accompagnent toujours l’action, à la rencontre des ouvriers radicaux avec les avant-gardes artistiques de l’époque, expressionnistes et dadaïstes. Ce témoignage exceptionnel restitue l’ambiance de mondes disparus secoués par le puissant désir d’une société libérée de l’exploitation. Désir qui court au fil de ces pages et qui est, lui, d’une fraîcheur et d’une actualité saisissantes.


Traduit de l’allemand par Laure Batier et Marc Geoffroy. 
Préface de Gary Roth, notes de Charles Reeve. 
Editions L'Échappée / collection Dans le feu de l’action / 192p. 17€  

A paraître.
En librairie le 22 octobre 2013. 


Né à Berlin et mort à Boston, Paul Mattick (1904-1981) est connu comme théoricien du communisme de conseils. Il laisse une oeuvre importante traduite en de nombreuses langues, entre autres : Marx et Keynes, les limites de l’économie mixte (Gallimard, 2010), Marxisme, dernier refuge de la bourgeoisie (Entremonde, 2011).

mardi 16 juillet 2013

Les limites de l'intégration par Paul MATTICK (1969)

L’homme unidimensionnel dans la société de classe
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Origine: de la page 145 à 208 du volume.

Intégration capitaliste et rupture ouvrière


Choix de textes traduits par Serge Bricianer. Études et documentation internationales, 1972.

Version Texte à suivre
 

Traduit de : One-Dimensional Man in Class Society, traduit sur le manuscrit anglais. (Une première version de cet essai a été publiée en français, dans une traduction de Louis Evrard, sous le titre : « Les Limites de l'intégration », Cahiers de l'I.S.E.A., série S, Etudes de marxologie, août 1966, n° S bis, pp. 173-200. La version définitive, nota­blement augmentée, a été traduite en allemand par Hermann Huss : P. Mattick, Kritik an Herbert Marcuse. Der eindimensionale Mensch in der Klassengesellschaft, Francfort-sur-le-Main, 1969, 68 p. C'est cette version définitive qui a été retenue ici.)


                       « Un marxiste ne devrait se laisser abu­ser par aucune sorte de mystification ou d'illusion. »  Herbert MARCUSE

I 

A l'occasion d'un colloque, réuni à Korcula, en Yougoslavie, Herbert Marcuse se demandait si « la révolution est concevable dès lors qu'elle ne correspond pas à une nécessité vitale ». Et de pré­ciser que cette nécessité-là « n'a strictement rien à voir avec des besoins vitaux tels que des conditions de travail meilleures, des revenus plus élevés, une liberté plus grande, etc., toutes revendi­cations que la société présente est en état de satisfaire. Pourquoi donc des gens qui ont de bons vêtements, un réfrigérateur bien garni, un poste de télévision, une voiture, une maison et le reste, ou qui peuvent espérer avoir tout cela bientôt, songeraient-ils à renverser l'ordre établi ? » (1). Marx, dit Marcuse, comptait sur une révolution ouvrière parce qu'à ses yeux les masses laborieuses repré­sentaient la négation absolue de l'ordre bourgeois. L'accumulation du capital vouant les travailleurs à une misère sociale et matérielle toujours accrue, ceux-ci se trouvaient et enclins et poussés à se dresser contre la société capitaliste en vue de la transformer. Mais, selon Marcuse, si le prolétariat ne représente plus la négation du capitalisme; il cesse du même coup « de différer qualitativement des autres classes et, par suite, d'être capable de créer une société qualitativement différente » (2).

Marcuse n'ignore nullement que les pays capitalistes avancés sont en proie au malaise social tandis que bien des pays sous-développés passent ou ont de fortes chances de passer par une situation révolutionnaire. Cependant, les mouvements subversifs des pays avancés n'aspirent à rien d'autre qu'à l'obtention des « droits bourgeois », ainsi de la lutte des Noirs américains, tandis que les mouvements des pays sous-développés ont une nature non point prolétarienne, mais indiscutablement nationaliste : ils visent à rejeter le joug de l'étranger et à éliminer cette arriération qui reste le lot de leur nation. Le concept marxien de révolution n'est plus conforme aux conditions réelles, soutient Marcuse, car le système capitaliste a réussi, malgré ses contradictions persistantes, à « canaliser les antagonismes de telle sorte qu'il puisse les mani­puler. Sur le plan matériel comme sur le plan idéologique, les classes mêmes qui incarnèrent jadis la négation du capitalisme y sont de plus en plus intégrées » (3).


C'est la signification, et l'ampleur de cette « intégration » que Marcuse expose en détail dans son ouvrage, L'Homme unidimen­sionnel (4). La société où vit l'homme intégré est une société sans opposition. Certes, la bourgeoisie et le prolétariat en constituent toujours les deux grandes classes fondamentales, mais leur structure et leur fonction se sont modifiées au point que « désormais elles ne semblent plus être historiquement des agents de transformation sociale » (5). Tout en soulignant que la société industrielle avancée est « en mesure d'empêcher une transformation qualitative de la société dans l'avenir prévisible », Marcuse n'en admet pas moins l'existence « de forces et de tendances capables de passer outre et de faire éclater la société » (6). Il lui paraît pourtant évident, que « la première tendance est la dominante et, quelles que soient les conditions propices à un renversement de la situation, elles sont utilisées pour le prévenir » (7). Cette situation, un événement fortuit peut sans doute la changer, mais « si l'homme n'est pas bouleversé dans son comportement en prenant conscience de ce qui est fait et de ce qui est empêché, même une catastrophe n'apportera pas de changement qualitatif » (8).
     Voilà supprimés d'un trait, en tant qu'agents de transformation historique, non seulement la classe laborieuse, mais aussi son antagoniste bourgeois. Tout se passe comme si une société « sans classes » émergeait au sein de la société de classes, « car un intérêt puissant unit les anciens adversaires pour maintenir et renforcer les institutions » (9).


La cause en est, dit Marcuse, que le progrès technologique — qui transcende le mode de production capitaliste — tend à créer un appareil de production totalitaire, lequel détermine non seulement les emplois, les qualifications et les attitudes socialement nécessaires, mais aussi les besoins et les aspirations des individus. Ainsi « il n'y a plus d'opposition entre la vie publique et la vie privée, entre les besoins sociaux et les besoins individuels. La technologie permet d'instituer des formes de contrôle et de cohésion sociale à la fois nouvelles, plus efficaces et plus agréables (10). Par son truchement, dit Marcuse, « la culture, la politique et l'économie s'amalgament dans un système omniprésent qui dévore ou qui repousse toutes les alternatives. Ce système a une productivité et un potentiel croissant qui stabilisent la société et enferment le progrès technique dans le schéma de la domination » (11).
 

Notre auteur admet sans doute qu'une partie du globe échappe aujourd'hui encore à la tendance au pouvoir et à la cohésion sociale de type totalitaire; voilà qui ne saurait toutefois durer longtemps, attendu que cette tendance est en train de gagner « les régions du monde moins développées et même pré-industrielles et de créer des similitudes entre le développement du communisme et celui du capi­talisme » (12). En effet, « le changement politique ne peut devenir lui-même un changement social et qualitatif que dans la mesure où il transformerait le sens du progrès technique — c'est-à-dire dans la mesure où il peut développer une nouvelle technologie » (13).

Assurément, Marcuse ne se livre pas à une description réaliste des conditions existantes; il cherche plutôt à dégager les tendances qu'on peut observer au sein de ces conditions. C'est parce que les virtualités du système actuel prennent corps sans rencontrer d'oppo­sition qu'on semble devoir aboutir à une société totalitaire complètement intégrée. Pour mettre obstacle à ce mouvement, il faudrait que les classes opprimées « se libèrent à la fois d'elles-mêmes et de leurs maîtres » (14). Transcender des conditions établies, voilà qui présuppose une transcendance au sein de ces conditions : tour de force que la société unidimensionnelle interdit à l'homme unidimen­sionnel. Et Marcuse de conclure en ces termes : « La théorie critique de la société ne possède pas de concepts qui permettent de franchir l'écart entre le présent et le futur; elle ne fait pas de promesses; elle n'a pas réussi; elle est restée négative » (15). Autrement dit, la théorie critique — ou marxisme — ne mérite plus guère qu'un coup de chapeau en passant.


II 



         Par le refus qu'il oppose aux conditions, en apparence peu susceptibles de changer, de cette nouvelle « barbarie », arrogante au point de se présenter comme la fleur de la civilisation, Marcuse transforme son négativisme en une critique sociale efficace, laquelle demeurerait valide même si les tendances qu'il en dégage ne se réalisaient pas, ou se réalisaient autrement qu'il ne le prévoit. Quand bien même son « pessimisme » au sujet de l' « avenir prévi­sible » paraîtrait excessif, force cependant est de reconnaître que ce pessimisme n'est pas sans justifications dans les conditions actuelles.
        De nos jours, comme dans le passé, on cesse habituellement de compter sur une révolution ouvrière dès lors qu'on s'attend à voir les problèmes sociaux résolus par voie de réforme dans le cadre du capitalisme. Ceci admis, en effet, la révolution non seulement semble hautement improbable, mais aussi apparaît totalement dépourvue de nécessité. Cet essor de la société unidimensionnelle, cette naissance de l'homme unidimensionnel, on ne les déplore pas; mieux, on les célèbre comme un accomplissement commun du travail et du capital, pour le plus grand bien de tous. Marcuse se distingue, quant à lui, de pareils « critiques » du marxisme et de la révolution prolétarienne en prenant position contre les résultats « finals » des efforts réfor­mistes. Il tient que le monde est dans un état misérable et désespéré justement parce qu'il n'y a pas eu de révolution prolétarienne (et que tout porte à croire qu'il n'y en aura pas); justement parce que le marxisme n'a pas fait le poids, face à un capitalisme d'une élasticité éprouvée, et capable par surcroît non seulement de maîtriser les virtualités révolutionnaires de la classe ouvrière, mais encore de les utiliser à son profit.
       Etant donné la situation présente des pays capitalistes avancés, l'histoire paraît donner raison au révisionnisme « marxiste » plutôt qu'au marxisme révolutionnaire. Ce dernier fut le produit d'une période de développement où l'accumulation du capital signifiait, de fait, une misère croissante pour la population laborieuse. Vers le début de ce siècle, cependant, on put s'apercevoir clairement qu'il y avait divergence entre le pronostic marxien, pris dans ses aspects fondamentaux, et le cours réel du développement : le capitalisme n'impliquait nullement la paupérisation continue des ouvriers; et les travailleurs eux-mêmes, loin d'arriver à un degré plus élevé de conscience de classe, étaient de plus en plus satisfaits de l'amélioration régulière de leur condition. La guerre de 1914 révéla que la classe ouvrière avait cessé d'être une force révolutionnaire.
           Les misères de la guerre et de la dépression prolongée qui s'ensuivit réveillèrent un tant soit peu la volonté d'opposition de la classe ouvrière; le spectre de la révolution sociale revint hanter le monde. Or le capitalisme se montra capable, une fois de plus, de canaliser les énergies révolutionnaires ainsi mises en mouvement et de les plier à ses fins propres. La deuxième guerre mondiale et ses répercussions de tous ordres ont provoqué, sur le plan de l'action pratique comme sur celui de l'idéologie, une éclipse à peu près totale du socialisme prolétarien. Contester un fait aussi évident ne servirait de rien. Mais il est tout aussi évident que le système capitaliste se trouve contraint d'améliorer de jour en jour la condition des classes laborieuses, faute de quoi une opposition efficace ne manquerait pas de surgir. Et, s'il n'y parvenait pas de façon continue, sa « cohésion » actuelle pourrait bien disparaître de nouveau. Cela s'est déjà vu lors de certaines crises de longue durée.
       Pour justifier son pessimisme, Marcuse fait valoir que le capi­talisme a recouvré la faculté de résoudre les problèmes économiques par des moyens politiques. Selon lui, le régime du laissez-faire, avec son cortège de crises cycliques, a cédé la place à « une économie de profit dirigée par l'Etat et les grands monopoles, à un capitalisme organisé » (16). Il considère comme chose établie que ce système est à même d'assurer la croissance régulière de la production et de la productivité, grâce à l'automation notamment, et par là, de continuer à garantir un niveau de vie élevé à ceux qu'il emploie. Dans l'immédiat comme dans le médiat, il existe — pense Marcuse
— une « abondance » qui, tout assortie qu'elle est d'une « concen­tration sans précédent à ce degré des pouvoirs culturel, politique et économique », satisfait assez les besoins matériels des hommes pour éteindre en eux la soif de changement social et pour faire apparaître un « monde de l'identification ».
       Nombre de théoriciens sociaux ont évoqué, qui pour s'en réjouir, qui pour la déplorer, l'éventualité d'un « capitalisme organisé ». Cette idée se trouve, par exemple, à la base de la théorie du cartel général que professait Hilferding (17), cartel où la production était totalement intégrée, la distribution conservant seule un caractère antagonique. Mais, tout en étant peut-être concevable à l'échelon national, un système de ce genre ne l'est pas du tout à l'échelle mondiale, et c'est pourquoi d'ailleurs il ne serait réalisable que d'une façon partielle à l'intérieur d'un seul pays. Dans la mesure où elle s'est mise en place, la forme organisée du capitalisme fut en premier lieu une réaction aux pressions de la concurrence inter­nationale; et plus cette « planification » entrait dans les faits. et transformait les mécanismes du marché, plus le système capitaliste s'enfonçait dans le chaos et la destruction. Les rapports de propriété capitalistes barrent la voie à toute véritable organisation sociale de la production; c'est là seulement où ces rapports ont été anéantis, en Russie par exemple, qu'il s'est révélé possible d'organiser centralement la production, du moins jusqu'à un certain point, le système de distribution demeurant antagonique. Même en ce cas toutefois, le caractère de l'économie reste également déterminé par la concur­rence internationale et, dans cette mesure, ce type d' « organisation » contribue à perpétuer l'anarchie générale de la production de capital.
         Aux yeux de Marcuse, cette situation se ramène à la « coexis­tence du capitalisme et du communisme », par laquelle il explique « tout à la fois les métamorphoses du capitalisme et la défiguration que l'idée originelle du socialisme a subie dans la pratique » (18). Non seulement la coexistence empêche la réalisation complète du socialisme, mais encore elle apparaît comme la « force motrice » de la croissance générale de la productivité et de la production. Elle accélère, dit-il, « la stabilisation du capitalisme et, par là, l'intégra­tion sociale à l'intérieur de la société capitaliste; il y a suspension des antithèses et des contradictions au sein de cette société » (19). Nul ne songe à contester que la productivité s'est accrue et dans les pays dits « communistes » et dans les pays capitalistes, au sens classique du terme, et qu'elle va continuer à progresser au rythme des progrès de la technologie. Mais cela, loin d'aboutir forcément à une stabilisation plus grande et à une intégration sociale plus poussée, peut avoir — et à notre avis doit avoir — des résultats absolument contraires.


III



      Outre le fait que l'accumulation du capital, induite par la concurrence, engendre une « force motrice » suffisant à elle seule, même en l'absence de toute « coexistence », à élever la productivité du travail, une chose devrait être bien claire, à savoir : que la dynamique de la production de capital ne s'identifie pas au progrès technologique. En effet, ce n'est pas la production et la productivité k` comme telles qui font avancer le capitalisme, mais la production de profit, en tant que condition préalable à l'accumulation du capitaI. Ainsi, la chute de la production en temps de crise provient non d'une incapacité matérielle à produire, mais d'une incapacité à produire du profit. Qu'il y ait à ce moment pléthore de marchan­dises, voilà qui rend manifeste la différence entre production tout court et production capitaliste. Ce qui détermine l'état de l'économie capitaliste n'est donc pas l'aptitude technique à créer de l' « abondance »; c'est bien plutôt, et au premier chef, la capacité (ou l'incapacité) de produire une abondance de profit. La technologie de l' « abondance » — effective ou virtuelle — n'implique en rien une- abondance réelle, propre à couvrir les besoins sociaux actuels.
    Il est indéniable qu'à l'époque moderne les salaires réels ont augmenté. Mais seulement dans le cadre de l'expansion du capital, laquelle suppose que le rapport des salaires au profit demeure cons­tant en général. La productivité du travail devait alors s'élever avec une rapidité permettant à la fois d'accumuler du capital et d'accroître le niveau de vie ouvrier. Mais, pendant les phases de dépression, il y avait renversement passager de cette tendance. Quand l'accu­mulation subissait un temps d'arrêt, les niveaux de vie ou bien baissaient, ou bien demeuraient ce qu'ils étaient avant l'émergence du capitalisme. Selon Marx (et l'on présume ici que le lecteur connaît sa théorie du développement du capitalisme), l'accumulation aboutit nécessairement à un déclin du profit par rapport à la masse toujours accrue du capital et, au-delà, à des crises suffisamment profondes pour déclencher des convulsions sociales, voire même la subversion du système dans son ensemble. Mais la « loi générale de l'accumulation capitaliste », telle que Marx la tira de considé­rations tout abstraites sur la structure et la dynamique du système, ne fixe pas un calendrier précis : un jour, tôt ou tard — et plus probablement même : très tard — les contradictions inhérentes à l'accumulation du capital pourraient atteindre un seuil critique.
      Pour aplanir concrètement les obstacles rencontrés par la valo­risation du capital, tous les moyens susceptibles de rétablir la renta­bilité requise sont bien entendu mis en oeuvre. S'ils font effet, ces moyens prolongent l'existence du capitalisme. Cependant, un simple accroissement de la production n'est pas un indice d'expansion véri­table; il faut encore que cet accroissement assure la formation de capital et l'assure à un rythme accéléré. On voit en temps de guerre des augmentations énormes de la production, mais qui s'accom­pagnent d'un taux de formation du capital excessivement bas. Le surtravail, au lieu d'être transformé en capital sous forme de moyens de production additionnels et générateurs de profit, est dilapidé dans la production de guerre et sert à détruire le capital déjà accumulé. De même, en temps de « paix », la production peut augmenter malgré un taux de formation du capital en stagnation, voire en baisse, grâce aux effets compensateurs de la production induite par l'Etat (government-induced production). L'essor du système d' « éco­nomie mixte » fait la preuve que le capitalisme se trouverait en état de dépression, n'était l'expansion du secteur sous emprise étatique.
      Marx a prédit, on le sait, le déclin et la fin du capitalisme du laissez-faire. Manifestement, l'évolution effective du système n'a pas encore démenti cette prédiction. Marcuse, lui aussi, dit et redit que « l'économie ne fonctionne que grâce à l'intervention directe ou indirecte de l'Etat dans des secteurs vitaux » (20). Mais quelles conséquences a donc cette intervention sur l'économie du secteur privé ? Il est hors de doute qu'elle stimule la production et, par là, entraîne une croissance de l'appareil de production, supérieure à ce qu'elle serait en l'absence de ce type d'intervention. Dans la mesure où l'accumulation du capital se poursuit, c'est l'Etat qui se trouve à son origine. Celui-ci met en œuvre des ressources produc­tives, qui ne lui appartiennent pas en propre, en achetant certains produits aux entreprises privées. Si ces transactions ont pour but de stabiliser l'économie de marché, il faut que la production induite par l'Etat ne soit pas concurrentielle. Car si l'Etat achetait des articles de consommation ou des biens durables pour en faire don, il réduirait d'autant la demande privée de ces marchandises. S'il fabriquait des uns ou des autres dans des entreprises à lui et les mettait en vente, il aggraverait du même coup les difficultés de ses concurrents privés, ceux-ci voyant diminuer leur part d'un marché sur lequel la demande n'est pas infinie. Les achats d'ordre gouver­nemental, et la production qu'ils induisent, doivent avoir lieu hors du système du marché et venir s'ajouter à la production destinée à ce dernier. Ils concernent donc avant tout des biens et des services qui n'ont pas leur place dans l'économie de marché, à savoir les travaux publics et toutes sortes d'autres dépenses étatiques.
       Cette division des productions publique et privée n'a rien d'absolu, il va de soi. Des nécessités politiques peuvent pousser le gouvernement à intervenir dans la sphère de la production privée, en subventionnant par exemple la fabrication de certaines marchan­dises, ou en achetant des excédents en vue de les distribuer au titre de l'aide à l'étranger ou à ses propres nationaux. Il y a parfois imbrication des entreprises publiques et privées dans certaines branches de l'économie, au niveau tant de la production que de son écoulement et de son financement. Mais il n'en reste pas moins qu'en règle générale on peut parler d'une division de l'économie en un secteur privé, mû par le profit, et un secteur public, plus res­treint et échappant aux impératifs de la rentabilité. Le premier doit réaliser ses profits sur le marché; le second n'a pas à s'en soucier, mais n'est pas sans affecter, du fait de son existence et de ses activités, les rapports de marché au sein du secteur privé.
       L'État accroît la « demande effective » en achetant à l'indus­trie privée, et finance ses achats soit par l'impôt, soit par des emprunts émis sur le marché des capitaux. Dans le premier cas, il ne fait que transférer au secteur public de l'argent gagné dans le secteur privé, ce qui peut modifier à certains égards l'orientation de la production, mais sans l'augmenter nécessairement. Dans le second, ces achats peuvent avoir le même effet, mais à cette aug­mentation de la production correspond un accroissement de la dette publique, consécutif au « financement par le déficit budgétaire ».
        Le capital existe sous deux formes : soit « liquide », l'argent, soit fixe, les moyens de production et les matières premières. L'argent emprunté par l'Etat met en oeuvre des ressources produc­tives. Ces ressources sont propriété privée; pour fonctionner comme capital, elles doivent être reproduites et élargies. L'amortissement des installations et les profits retirés de la production liée à des contrats passés par l'Etat — laquelle n'est pas réalisable sur le marché — sont « réalisés » grâce à l'argent emprunté par ce der­nier. Cet argent, quant à lui, reste propriété privée; il est prêté à un certain taux d'intérêt. Ainsi, la dette publique s'alourdit régulièrement des coûts de la production induite par l'Etat.
     Afin de payer ses dettes, principal et intérêts, celui-ci doit recourir à l'impôt ou lancer de nouveaux emprunts. Le coût de la production liée .à des commandes étatiques est donc à la charge du capital privé, quand bien même cette charge se trouve répartie sur l'ensemble de la société et sur une longue période. Autrement dit, les produits que l'Etat « achète » ne sont pas vraiment achetés, mais lui sont fournis gratis, car il n'a rien à donner en échange, si ce n'est sa garantie laquelle, à son tour, n'a d'autre base que la somme des impôts qu'il est à même de lever et de l'inflation monétaire qu'il peut se permettre. Inutile d'entrer ici dans les détails complexes de ce processus. En effet, de quelque façon que le volume du crédit est accru, de quelque façon qu'on s'y prenne pour augmenter la production induite par l'Etat, une chose est claire : le seul moyen d'honorer les échéances de la Dette et de ses intérêts, c'est de restreindre le revenu actuel et futur que sécrète le secteur privé.
     Si elle n'est pas causée par la guerre, l'intervention de l'Etat trouve sa raison d'être dans un fonctionnement défectueux de la production privée. Cette dernière ne fait pas assez de profit pour, financer sa propre expansion, condition préalable pourtant au plein emploi de ses ressources productives. Seule une production non ren­table peut accroître la rentabilité globale; et, dans la mesure où le capital produit sans souci de rentabilité, il ne fonctionne pas comme capital. Même si ses capacités productives inutilisées sont mises en oeuvre grâce à des contrats passés par l'Etat, les « profits » réalisés de la sorte et le « capital accumulé » dans ce processus ne sont pas autre chose que des données comptables afférentes à la dette publique, et non des moyens de production effectifs et générateurs de profit, et cela lors même que la croissance de l'appareil. matériel de production suit l'augmentation de la production. Quand la production induite par l'Etat augmente relativement plus vite que l'ensemble de la production sociale, il y a baisse proportionnelle de la formation de capital privé, baisse que dissimule l'accroisse­ment de la production effectuée pour le compte de l'Etat, et dont les « profits » prennent la forme de créances sur ce dernier. 

        Attendu que la production induite par l'Etat est elle-même un indice de la baisse du taux de formation du capital (au sens traditionnel), il est exclu qu'elle puisse servir de véhicule à une expansion du capital privé suffisamment ample pour garantir le, plein emploi et la prospérité générale. Loin de là, elle freine l'expansion, étant donné que les exigences du gouvernement en matière économique, tout comme le service de - la dette publique, détournent du chemin de la capitalisation à titre privé une part croissante des profits qui viennent d'être réalisés. 
      Certes, le gouvernement peut décider de répudier ses dettes, et les « profits » réalisés grâce à la production induite par l'Etat se révéleraient dès lors ce qu'ils sont en réalité : des profits imaginaires. Quand bien même cette mesure sera peut-être inévitable un jour, les gouvernements font tout pour en retarder l'échéance, d'autant que la répudiation de la Dette ne saurait à elle seule faire redémarrer l'accumulation privée du capital. En attendant, on assiste, il va de soi, à une dépréciation lente mais régulière des revenus et des titres d'emprunts par suite de l'inflation — conséquence obligée de l'essor de la production induite par l'Etat au moyen d'un finan­cement par le déficit budgétaire. 
     Malgré la prospérité toute relative que les pays industriels avan­cés viennent de connaître en longue période, rien ne permet d'affir­mer que la production de capital a réussi à surmonter, grâce aux interventions de l'Etat dans l'économie, les contradictions qui lui sont inhérentes. Ces interventions elles-mêmes dénotent la persis­tance d'une crise de la production, et la croissance du secteur sous emprise étatique constitue un sûr indice du déclin de l'économie d'entreprise privée. Pour mettre un terme à ce déclin, il faudrait non seulement donner un coup d'arrêt à l'énorme expansion de la production induite par l'Etat, mais aussi restaurer la faculté d'essor spontané qui caractérisa un temps la production de capital; bref, ce serait renverser totalement la tendance générale du développement capitaliste au xxe siècle. Et comme la chose est singulièrement impro­bable, l'Etat se verra contraint d'empiéter de plus belle sur le sec­teur privé et de se faire ainsi l'agent d'une liquidation de l'économie de marché. Mais, dans tous les cas où l'Etat représente le capital privé, il ne s'y résoudra pas sans mal et devra affronter l'opposition de plus en plus acharnée du capital privé. Ces tergiversations inévi­tables risquent fort de provoquer un passage brutal de la prospérité apparente à la crise économique. 
      Marcuse ne conteste certes pas l'existence « d'un conflit entre secteur public et secteur privé », mais ne pense nullement que « ce conflit soit explosif au point de porter au renversement du capita­lisme », notamment, dit-il, parce que de tels conflits « ne sont pas choses nouvelles dans l'histoire du système » (21).

Suite 
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(1) H. MARCUSE, « Le Socialisme dans la société industrielle », Revue internationale du socialisme, II, 8, avril-mai 1965, p. 159.
(2) « Le Socialisme dans la société industrielle », loc. cit., p. 158.
(3) Id., p. 148.
(4) H. MARCUSE, L'Homme unidimensionnel. Essai sur l'idéologie de la société industrielle avancée, trad. Monique Wittig, Paris, 1970, (1" éd. française, 1968; 1" éd. américaine, 1954).
(5) Id., p. 21.
(6) Id., p. 23.
(7) Ibid.

(8)  Ibid.
(9) Id., p. 21.
(10) Id., p. 24.
(11) Id., p. 25.
(12) Id., p. 24.
(13) Id., p. 280.

(14) Id., p. 305.
(15) Id., p. 312.

(16) « Le Socialisme dans la société industrielle », loc. cit., p. 149.
(17) Cf. R. HILFERDING, Le Capital financier, trad. M. 011ivier, Paris, 1970.
(18) « Le Socialisme dans la société industrielle », loc. cit., p. 147.
(19) Ibid.

(20)  « Le Socialisme dans la société industrielle », foc. cit., p. 149.

jeudi 19 janvier 2012

Paul Mattick - Marxisme, dernier refuge de la bourgeoisie ?

Vient de paraître au éditions ENTREMONDE 
 
Paul Mattick - Marxisme, dernier refuge de la bourgeoisie ?
 
Essai traduit de l’anglais (États-Unis) par Daniel Saint-James 
 
Œuvre posthume de Paul Mattick (1904-1981), Marxisme, dernier refuge de la bourgeoisie ? fut la dernière expression de toute une vie de réflexion sur la société capitaliste et l’opposition révolutionnaire. Connu surtout comme théoricien des crises économiques et partisan des conseils ouvriers, Paul Mattick fut aussi un acteur engagé dans les événements révolutionnaires qui secouèrent l’Europe et les organisations du mouvement ouvrier au cours de la première moitié du XXe siècle. À l’âge de 14 ans, il adhéra à l’organisation de jeunesse du mouvement spartakiste. Élu au conseil ouvrier des apprentis chez Siemens, Paul Mattick participa à la Révolution allemande. Arrêté à plusieurs reprises, il manque d’être exécuté deux fois. Installé à Cologne à partir de 1923, il se lie avec les dadaïstes. En 1926 il décide d’émigrer aux États-Unis. L’ouvrage présent est organisé autour de deux grands thèmes. Poursuivant son travail de critique de l’économie capitaliste contemporaine (Marx et Keynes, les limites de l’économie mixte, Gallimard, rééd. 2011), Paul Mattick revient sur les contradictions inhérentes au mode de production capitaliste. S’ensuit un réquisitoire contre l’intégration du mouvement ouvrier qui, en adoptant les principes de la politique bourgeoise, a abandonné définitivement toute possibilité de dépassement du capitalisme. Un texte éclairant pour une période où la crise dévoile la nature instable et socialement dangereuse du capitalisme.
 
Editions ENTREMONDE 20.00 € 416 pages / ISBN: 978-2-940426-18-8

dimanche 22 novembre 2009

Selection de textes

Vous trouverez dans cette rubrique une sélection de textes qui peuvent permettre le débat.


Transcription de l'émission du 18 juin 2016 sur Radio Vosstanie au format PDF
Introduction (vosstanie)
Émission autour de l’identité au sens large, que l’on aurait pu titrer « Pour une critique des idéologies identitaires », mais on a gardé le singulier pour englober le même phénomène historique lié à l’aliénation, c'est-à dire la séparation au sens large.

Mais surtout la séparation dans la sphère de production, le travail, la vie quotidienne, qui impose des formes d’assignation dont on va détailler les paradoxes.

Ce choix de titre privilégie une méthode d’analyse qui nous permettra d’aller du général au particulier, pour ensuite revenir au général dans la conclusion.

On va essayer d’éviter le jonglage avec les différents concepts réifiés du monde bourgeois.

On se propose de dialectiser le réel pour tenter une analyse totale, et donc de réhabiliter la totalité ; problématique désuète semble-t-il, qui ne donne pas la possibilité aux spécialistes en tous genres et autres commerçants des idées de vivre de leur rente de situation, réelle ou symbolique.

Il s’agit donc d’éviter de prendre les débats par l’angle du trou de serrure, qui sont des pièges politiques (mais on rentrera, là aussi, dans les détails ultérieurement), car ils permettent la stigmatisation et la réduction ad ce que l’on voudra, sans entrer dans le coeur d’analyse et de rester perpétuellement au niveau de l’écume de celle-ci. Et sans remettre bien entendu en question le capitalisme, et donc par là-même remettre à jour la perspective communiste.

Est-ce qu’il est opportun de traiter de ces questions-là au moment de la « Loi travail » ? On pourra répondre qu’il n’y a jamais de bons ou de mauvais moments, et que cette émission était déjà programmée depuis bien longtemps ; de plus, tout est connecté, tout se chevauche.

Alors c’est quoi l’identité ? A l’heure où se mettent au devant de la scène des homos nationalistes, des femmes voilées féministes, des lutteurs de classes patriotes, des communautaires fiers d’être Français, des racialistes chez des anarchistes, des décoloniaux d’ultra-gauche, des « appelistes » qui battent leur coulpe d’Occidentaux décadents, des réminiscences suprématistes de toutes les couleurs, des anciens trotskystes critiques qui nous disent qu’ « en France il y a une ethnie dominante », et que nier le concept de race c’est être un « négationniste de la race », il y a de quoi se dire qu’il n’y a plus de boussole, et que dans ces milieux groupusculaires, on est en train de recréer des lignes de fracture énormes autour de problématiques ethnoculturelles. Et que se substitue progressivement à la lutte des classes, la lutte pour la reconnaissance des identités.

Alors ce n’est pas ce qu’on pense, et on va le développer.

On pourrait s’en moquer, fuir, mais ce n’est pas le cas. A ce sujet-là, on accorde notre soutien politique aux camarades de la Discordia, qui ont organisé deux débats qu’il fallait absolument faire sur le concept d’islamophobie et de la théo-compatibilité de certains courants d’extrême-gauche et libertaires avec des religieux, mais aussi sur les mêmes accointances avec les « racialistes », à savoir ceux qui veulent se réapproprier le concept de race et qui nous servent la même vieille soupe anti-impérialiste des nations prolétaires, aux couleurs de la race bien sûr.

Il est certain que le débat est très épineux, parce que finalement nous sommes sommés de nous définir, ce que bien sûr nous refusons, entre l’universalisme marchand et l’ethno-différentialisme marchand.

Peut-être existe t-il une autre piste mais elle prend inévitablement le chemin de la révolution et de la destruction du capitalisme.

Cette émission c’est donc proposer des pistes de réflexion collectives sur ce qu’il se passe, pour revenir un peu sur le concret et la totalité.

Alors, le mot identité, c’est peut-être ce que l’on va essayer de dégrossir dans un premier temps. « identité » vient du mot grec qui signifie « le même ». Peut-on tenter de définir le concept d’identité – concept peut-être passe-partout – à partir d’abord de ce qu’il nous renvoie d’emblée sur ce qu’est l’identité et la figure du même.

Il est d’ailleurs étonnant que l’identité soit l’objet de débats et que le même fasse son retour en force.

Le débat sur l’identité n’est-il pas quelque chose qui nous serait en propre, et qui nous rendrait paradoxalement très différent des autres ?

Même si on est les mêmes, le concept d’identité nous permet aussi de nous construire une individualité, une forme qui nous distinguer des autres.

Il est très étonnant que l’on soit dans un éloge du même alors que cette notion construit du différent.
N’y a-t-il pas quelque chose de paradoxal à ce que ce débat s’invite sous cette égide du même alors que nous voulons nous différencier ?


LA RECUPERATION EN FRANCE DEPUIS 1968 par Jaime SEMPRUN
S'il est une lecture plus propre à persuader de l'inéluctable effondrement de cette société que celle des très nombreux ouvrages en exposant les diverses tares, c'est bien celle de ceux, plus nombreux encore, qui s'avisent d'y proposer quelque remède. Ma supériorité évidente, dont le lecteur appréciera bien vite tous les avantages, est de ne présenter aucune solution

Les limites de l'intégration par Paul MATTICK (1969)
Assurément, Marcuse ne se livre pas à une description réaliste des conditions existantes; il cherche plutôt à dégager les tendances qu'on peut observer au sein de ces conditions. C'est parce que les virtualités du système actuel prennent corps sans rencontrer d'oppo­sition qu'on semble devoir aboutir à une société totalitaire complètement intégrée. Pour mettre obstacle à ce mouvement, il faudrait que les classes opprimées « se libèrent à la fois d'elles-mêmes et de leurs maîtres ». Transcender des conditions établies, voilà qui présuppose une transcendance au sein de ces conditions : tour de force que la société unidimensionnelle interdit à l'homme unidimen­sionnel. Et Marcuse de conclure en ces termes : « La théorie critique de la société ne possède pas de concepts qui permettent de franchir l'écart entre le présent et le futur; elle ne fait pas de promesses; elle n'a pas réussi; elle est restée négative ». Autrement dit, la théorie critique — ou marxisme — ne mérite plus guère qu'un coup de chapeau en passant.

La mystification démocratique - Jacques CAMATTE (REVUE INVARIANCE N° 6 - 1969)  L’as­saut du proléta­ri­at aux ci­ta­del­les du ca­pi­tal ne pour­ra se faire avec une quel­con­que chan­ce de succès qu’à la con­di­ti­on que le mou­ve­ment révo­lu­ti­onn­ai­re proléta­ri­en en fi­nis­se, une fois pour tou­tes, avec la démocra­tie. Cel­le-​ci est le der­nier re­fu­ge de tous les re­nie­ments, de tou­tes les tra­hi­sons, parce qu’elle est le pre­mier es­poir de ceux qui cro­i­ent as­sai­nir, re­vi­go­rer le mou­ve­ment ac­tu­el pour­ri jusqu’en ses fon­de­ments.


Contre le mythe autogestionnaire par des prolétaires 
Ce texte est une tentative d’élaborer une critique de cette perspective largement répandue aujourd’hui dans les milieux militants qui se revendiquent, du moins formellement, de la nécessité de changer radicalement le monde. Outre le mensonge de leur discours, leur pratique montre clairement leur réel positionnement dans la guerre de classe. A travers l’analyse des exemples-phares autogestionnaires que sont l’Espagne en 1936, l’atelier Lip à Besançon en 1973 et l’Argentine depuis décembre 2001, notre volonté est de montrer en quoi la perspective de gestion des processus productifs et d’échange est un arrêt du processus révolutionnaire, un renforcement de l’ordre établi qui renvoie le prolétariat à la seule place que lui laisse le capital, celle de producteur de valeur quitte à lui laisser le rôle de gestionnaire pendant un temps ! Les expériences alter éco sympa en pleine paix sociale n’ont rien de contradictoire, elles sont des entreprises capitalistes sans ambiguïté. Ce qui nous questionne, c’est l’antagonisme qui traverse tout mouvement de classe dans sa dynamique combative, vivante et donc profondément contradictoire. Ces luttes sont l’expression d’une classe qui vit et combat contre la dictature de l’économie, et ont pu servir de vague sur laquelle ont surfé avec prestige les plus fieffés sociaux-démocrates, nous vendant leur soupe pour alimenter nos propres faiblesses et contradictions. Leur activité contre-révolutionnaire consiste précisément en cela.

Contre le racket abertzale ou les Insolences anti-patriotiques d'un métèque par Gaizki-Ikasi Maketo

Réflexions sur le travail théorique GLAT - Lutte de Classe - Mars 1978
Nous sommes au regret d’informer les collectionneurs de publications révolutionnaires que le présent numéro de Lutte de Classe est le dernier qu’ils recevront. Pour ceux qu’elle pourrait intéresser, l’analyse qui a conduit à cette décision est résumée ci-dessous.

La lutte de classe en Ulster de J.-Yves BÉRIOU
Les récents événements d'Irlande du Nord viennent par eux-mêmes, sans fard, de démontrer à quel point tous les mensonges sont solidaires. Les avatars de la pensée pourrissante moderne s'étalent sans fausse honte aux yeux de « l'opinion publique ›. La barbarie de l'armée d'occupation anglaise est dénoncée au profit de la barbarie de l'I.R.A. et de sa terreur exercée sur le dos du prolétariat. Dans la même sainte alliance, se trouvent réunis maoïstes, chrétiens de gauche, trotskistes, staliniens, anarchistes, socialistes, maspérisés de toutes sortes, « matérialisés pour une intervention », gaullistes, nationalistes, royalistes, « Ordre Nouveau », etc. A qui mieux mieux, ça grouille, ça parle, ça pue, et ça rote. Ça s'appelle l'extrême gauche, la gauche, la droite et aussi l'extrême droite. Bref, les Racketts.


"Bien que dans "Le Militantisme..." nous parlions d'action et d'organisation, il nous a été reproché de prêcher la démission et la passivité comme mode de salut. En variante, l'on nous a ac­cusé d'être en contradiction avec nous même et d'être les plus hypocrites des militants puisque nous critiquions le militantisme tout en continuant à agir.Nous n'avons pas fait la critique de l'action mais de la passivité.Ce n'est pas nous ce sont les militants qui ont proclamé leur activité distincte, complémentaire et supérieur à celle qui serait spontanément inorganisée de la classe. Ils l'ont appelé "militantisme". Nous n'avons fait que dire que l'activité prolé­tarienne spontanée, même si elle s'exprime encore bien timidement, est DEJA communiste et que, au contraire le militantisme ne l'est pas. C'est du délire que de prétendre contre nous, avoir le monopole de l'action et donc de se substituer totalement à la classe. Se poser la question « que faire? », courir après l'action, c'est montrer que l'on est séparé du mouvement communiste. Le communiste, même s'il a une stratégie consciente ou s'il s'occupe de théorie; ne sépare pas son activité des motivations, de la situation qui le pousse à agir. Le militantisme, du point de vue du commu­nisme, c'est à dire aussi du point de vue des besoins du militant ce n'est pas l'action, c'est s'agiter pour ne pas changer. Autant que les militants proprement dit, la brochure a dérangé cette couche de sympathisants qui baigne dans l'idéologie militante sans vouloir en payer le prix. On s'enrage d'autant plus de voir le militantisme mis en cause que l'on se sent coupable de ne pas militer."

samedi 11 juillet 2009

Bibliographie de base & et de combat

Voici donc une liste réduite de titres. Ils sont fondamentaux. N'hésitez pas télécharger les textes sur les différents sites internet ou à contacter votre bouquiniste préféré.

- Les oeuvres de Karl Marx et F.Engels et Rosa Luxembourg en version papier ou sur internet

- Révolution et socialisme / Sociologie critique pages choisies de Karl Marx : traduites et présentées par Maximilien Rubel - 2 volumes Editions Payot

- Michael Löwy. La théorie de la révolution chez le jeune Marx. éd. L'Harmattan.
 
- Jacques Camatte Capital et Gemeinwesen Le 6e chapitre du capital et l’œuvre économique de Marx éd. Spartacus.



- Karl Korsch, Karl Marx, Editions IVREA

- Pierre Souyri Le marxisme après marx


Rosa Luxemburg  Introduction à l’économie politique Ed. Agone / Smolny 

 
- MAI 1968 ET LE MAI RAMPANT ITALIEN Jacques Guigou, Jacques Wajnsztejn éd. L'Harmattan 2008

-  Richard Gombin, Les origines du gauchisme, Ed. Seuil,

- L'Essence du travail intellectuel humain de Joseph Dietzgen éd. IVREA

- Herman Gorter, Réponse à Lénine, éditions Spartacus. 
- Ni parlement ni syndicats : les Conseils ouvriers. Les communistes de gauche dans la révolution allemande (1918-1922).éd. NUITS ROUGE 
- La Gauche communiste en Allemagne, Jean Barrot, Denis Authier Ed. Payot
- La contre-révolution bureaucratique Recueil d'articles par KORSCH K. / MATTICK P. / PANNEKOEK A. / RUHLE O. / WAGNER H. Ed. U.G.E (10/18) 1973.


LE COURANT 'BORDIGUISTE' 1919-1999 Italie, France, Belgique (à lire pour les réflexions critiques du courant...et pour comprendre qu'il s'agit d'un ultra-léninisme)

- Anton Pannekoek, Les Conseils ouvriers, éditions Spartacus (2 vols.)
- Paul Mattick Intégration Capitaliste et rupture ouvrière éd. EDI
- Paul Mattick Marx et Keynes Ed. Gallimard Coll. TEL . 2010
- Serge Bricianer, Pannekoek et les conseils ouvriers, EDI, Paris, 1969 et 1977.

- Maximilien Rubel, Marx critique du marxisme, Petite Bibliothèque Payot, 1974 (republié en 2000).

- Jean Barrot Communisme et question russe (Société encyclopédique française et la Tête de Feuilles, 1972)

- Pierre Souyri La dynamique du capitalisme au XXème siècle. éd. Payot
 
- Karl Nesic et Gilles Dauvé Au-delà de la démocratie de  éd. L'Harmattan 2009

- Jean-Marie Brohm Les principes de la dialectique de Ed de la Passion

- Karl Nesic Crise sociale mythes et réalités éditions L'Harmattan 1996.
- Karl Nesic Un autre regard sur le communisme et son devenir ( Fragments d'analyse à l'usage des jeunes générations) éditions L'Harmattan 1996

-Tom Thomas Les communistes et le travail théorique aujourd'hui éd. Contradicitons 2008

- Roland Pfefferkorn Genre et rapports sociaux de sexe éd. Page Deux 2012

- Karl Korsch Marxisme et Philosophie Edition Allia 2012






- Certains textes que nous publions depuis 1997 disponibles sur notre ancien site ADEL (Barrot / Dauve, Korch, Mattick, Pannekoek, OJTR, Helmut Wagner, H.CANNE-MEIER etc...)

                                                    ADEL-SPARTACUS (ancien site)



Pour une bibliographie plus profonde et en constante évolution voir