Diffusion: LA LUTTE DES CLASSES PENDANT LA LA RÉVOLUTION FRANÇAISE (1ere partie 1789)

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mardi 16 juillet 2013

Les limites de l'intégration par Paul MATTICK (1969)

L’homme unidimensionnel dans la société de classe
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Origine: de la page 145 à 208 du volume.

Intégration capitaliste et rupture ouvrière


Choix de textes traduits par Serge Bricianer. Études et documentation internationales, 1972.

Version Texte à suivre
 

Traduit de : One-Dimensional Man in Class Society, traduit sur le manuscrit anglais. (Une première version de cet essai a été publiée en français, dans une traduction de Louis Evrard, sous le titre : « Les Limites de l'intégration », Cahiers de l'I.S.E.A., série S, Etudes de marxologie, août 1966, n° S bis, pp. 173-200. La version définitive, nota­blement augmentée, a été traduite en allemand par Hermann Huss : P. Mattick, Kritik an Herbert Marcuse. Der eindimensionale Mensch in der Klassengesellschaft, Francfort-sur-le-Main, 1969, 68 p. C'est cette version définitive qui a été retenue ici.)


                       « Un marxiste ne devrait se laisser abu­ser par aucune sorte de mystification ou d'illusion. »  Herbert MARCUSE


A l'occasion d'un colloque, réuni à Korcula, en Yougoslavie, Herbert Marcuse se demandait si « la révolution est concevable dès lors qu'elle ne correspond pas à une nécessité vitale ». Et de pré­ciser que cette nécessité-là « n'a strictement rien à voir avec des besoins vitaux tels que des conditions de travail meilleures, des revenus plus élevés, une liberté plus grande, etc., toutes revendi­cations que la société présente est en état de satisfaire. Pourquoi donc des gens qui ont de bons vêtements, un réfrigérateur bien garni, un poste de télévision, une voiture, une maison et le reste, ou qui peuvent espérer avoir tout cela bientôt, songeraient-ils à renverser l'ordre établi ? » (1). Marx, dit Marcuse, comptait sur une révolution ouvrière parce qu'à ses yeux les masses laborieuses repré­sentaient la négation absolue de l'ordre bourgeois. L'accumulation du capital vouant les travailleurs à une misère sociale et matérielle toujours accrue, ceux-ci se trouvaient et enclins et poussés à se dresser contre la société capitaliste en vue de la transformer. Mais, selon Marcuse, si le prolétariat ne représente plus la négation du capitalisme; il cesse du même coup « de différer qualitativement des autres classes et, par suite, d'être capable de créer une société qualitativement différente » (2).

Marcuse n'ignore nullement que les pays capitalistes avancés sont en proie au malaise social tandis que bien des pays sous-développés passent ou ont de fortes chances de passer par une situation révolutionnaire. Cependant, les mouvements subversifs des pays avancés n'aspirent à rien d'autre qu'à l'obtention des « droits bourgeois », ainsi de la lutte des Noirs américains, tandis que les mouvements des pays sous-développés ont une nature non point prolétarienne, mais indiscutablement nationaliste : ils visent à rejeter le joug de l'étranger et à éliminer cette arriération qui reste le lot de leur nation. Le concept marxien de révolution n'est plus conforme aux conditions réelles, soutient Marcuse, car le système capitaliste a réussi, malgré ses contradictions persistantes, à « canaliser les antagonismes de telle sorte qu'il puisse les mani­puler. Sur le plan matériel comme sur le plan idéologique, les classes mêmes qui incarnèrent jadis la négation du capitalisme y sont de plus en plus intégrées » (3).


C'est la signification, et l'ampleur de cette « intégration » que Marcuse expose en détail dans son ouvrage, L'Homme unidimen­sionnel (4). La société où vit l'homme intégré est une société sans opposition. Certes, la bourgeoisie et le prolétariat en constituent toujours les deux grandes classes fondamentales, mais leur structure et leur fonction se sont modifiées au point que « désormais elles ne semblent plus être historiquement des agents de transformation sociale » (5). Tout en soulignant que la société industrielle avancée est « en mesure d'empêcher une transformation qualitative de la société dans l'avenir prévisible », Marcuse n'en admet pas moins l'existence « de forces et de tendances capables de passer outre et de faire éclater la société » (6). Il lui paraît pourtant évident, que « la première tendance est la dominante et, quelles que soient les conditions propices à un renversement de la situation, elles sont utilisées pour le prévenir » (7). Cette situation, un événement fortuit peut sans doute la changer, mais « si l'homme n'est pas bouleversé dans son comportement en prenant conscience de ce qui est fait et de ce qui est empêché, même une catastrophe n'apportera pas de changement qualitatif » (8).
     Voilà supprimés d'un trait, en tant qu'agents de transformation historique, non seulement la classe laborieuse, mais aussi son antagoniste bourgeois. Tout se passe comme si une société « sans classes » émergeait au sein de la société de classes, « car un intérêt puissant unit les anciens adversaires pour maintenir et renforcer les institutions » (9).


La cause en est, dit Marcuse, que le progrès technologique — qui transcende le mode de production capitaliste — tend à créer un appareil de production totalitaire, lequel détermine non seulement les emplois, les qualifications et les attitudes socialement nécessaires, mais aussi les besoins et les aspirations des individus. Ainsi « il n'y a plus d'opposition entre la vie publique et la vie privée, entre les besoins sociaux et les besoins individuels. La technologie permet d'instituer des formes de contrôle et de cohésion sociale à la fois nouvelles, plus efficaces et plus agréables (10). Par son truchement, dit Marcuse, « la culture, la politique et l'économie s'amalgament dans un système omniprésent qui dévore ou qui repousse toutes les alternatives. Ce système a une productivité et un potentiel croissant qui stabilisent la société et enferment le progrès technique dans le schéma de la domination » (11).
 

Notre auteur admet sans doute qu'une partie du globe échappe aujourd'hui encore à la tendance au pouvoir et à la cohésion sociale de type totalitaire; voilà qui ne saurait toutefois durer longtemps, attendu que cette tendance est en train de gagner « les régions du monde moins développées et même pré-industrielles et de créer des similitudes entre le développement du communisme et celui du capi­talisme » (12). En effet, « le changement politique ne peut devenir lui-même un changement social et qualitatif que dans la mesure où il transformerait le sens du progrès technique — c'est-à-dire dans la mesure où il peut développer une nouvelle technologie » (13).

Assurément, Marcuse ne se livre pas à une description réaliste des conditions existantes; il cherche plutôt à dégager les tendances qu'on peut observer au sein de ces conditions. C'est parce que les virtualités du système actuel prennent corps sans rencontrer d'oppo­sition qu'on semble devoir aboutir à une société totalitaire complètement intégrée. Pour mettre obstacle à ce mouvement, il faudrait que les classes opprimées « se libèrent à la fois d'elles-mêmes et de leurs maîtres » (14). Transcender des conditions établies, voilà qui présuppose une transcendance au sein de ces conditions : tour de force que la société unidimensionnelle interdit à l'homme unidimen­sionnel. Et Marcuse de conclure en ces termes : « La théorie critique de la société ne possède pas de concepts qui permettent de franchir l'écart entre le présent et le futur; elle ne fait pas de promesses; elle n'a pas réussi; elle est restée négative » (15). Autrement dit, la théorie critique — ou marxisme — ne mérite plus guère qu'un coup de chapeau en passant.


II 



         Par le refus qu'il oppose aux conditions, en apparence peu susceptibles de changer, de cette nouvelle « barbarie », arrogante au point de se présenter comme la fleur de la civilisation, Marcuse transforme son négativisme en une critique sociale efficace, laquelle demeurerait valide même si les tendances qu'il en dégage ne se réalisaient pas, ou se réalisaient autrement qu'il ne le prévoit. Quand bien même son « pessimisme » au sujet de l' « avenir prévi­sible » paraîtrait excessif, force cependant est de reconnaître que ce pessimisme n'est pas sans justifications dans les conditions actuelles.
        De nos jours, comme dans le passé, on cesse habituellement de compter sur une révolution ouvrière dès lors qu'on s'attend à voir les problèmes sociaux résolus par voie de réforme dans le cadre du capitalisme. Ceci admis, en effet, la révolution non seulement semble hautement improbable, mais aussi apparaît totalement dépourvue de nécessité. Cet essor de la société unidimensionnelle, cette naissance de l'homme unidimensionnel, on ne les déplore pas; mieux, on les célèbre comme un accomplissement commun du travail et du capital, pour le plus grand bien de tous. Marcuse se distingue, quant à lui, de pareils « critiques » du marxisme et de la révolution prolétarienne en prenant position contre les résultats « finals » des efforts réfor­mistes. Il tient que le monde est dans un état misérable et désespéré justement parce qu'il n'y a pas eu de révolution prolétarienne (et que tout porte à croire qu'il n'y en aura pas); justement parce que le marxisme n'a pas fait le poids, face à un capitalisme d'une élasticité éprouvée, et capable par surcroît non seulement de maîtriser les virtualités révolutionnaires de la classe ouvrière, mais encore de les utiliser à son profit.
       Etant donné la situation présente des pays capitalistes avancés, l'histoire paraît donner raison au révisionnisme « marxiste » plutôt qu'au marxisme révolutionnaire. Ce dernier fut le produit d'une période de développement où l'accumulation du capital signifiait, de fait, une misère croissante pour la population laborieuse. Vers le début de ce siècle, cependant, on put s'apercevoir clairement qu'il y avait divergence entre le pronostic marxien, pris dans ses aspects fondamentaux, et le cours réel du développement : le capitalisme n'impliquait nullement la paupérisation continue des ouvriers; et les travailleurs eux-mêmes, loin d'arriver à un degré plus élevé de conscience de classe, étaient de plus en plus satisfaits de l'amélioration régulière de leur condition. La guerre de 1914 révéla que la classe ouvrière avait cessé d'être une force révolutionnaire.
           Les misères de la guerre et de la dépression prolongée qui s'ensuivit réveillèrent un tant soit peu la volonté d'opposition de la classe ouvrière; le spectre de la révolution sociale revint hanter le monde. Or le capitalisme se montra capable, une fois de plus, de canaliser les énergies révolutionnaires ainsi mises en mouvement et de les plier à ses fins propres. La deuxième guerre mondiale et ses répercussions de tous ordres ont provoqué, sur le plan de l'action pratique comme sur celui de l'idéologie, une éclipse à peu près totale du socialisme prolétarien. Contester un fait aussi évident ne servirait de rien. Mais il est tout aussi évident que le système capitaliste se trouve contraint d'améliorer de jour en jour la condition des classes laborieuses, faute de quoi une opposition efficace ne manquerait pas de surgir. Et, s'il n'y parvenait pas de façon continue, sa « cohésion » actuelle pourrait bien disparaître de nouveau. Cela s'est déjà vu lors de certaines crises de longue durée.
       Pour justifier son pessimisme, Marcuse fait valoir que le capi­talisme a recouvré la faculté de résoudre les problèmes économiques par des moyens politiques. Selon lui, le régime du laissez-faire, avec son cortège de crises cycliques, a cédé la place à « une économie de profit dirigée par l'Etat et les grands monopoles, à un capitalisme organisé » (16). Il considère comme chose établie que ce système est à même d'assurer la croissance régulière de la production et de la productivité, grâce à l'automation notamment, et par là, de continuer à garantir un niveau de vie élevé à ceux qu'il emploie. Dans l'immédiat comme dans le médiat, il existe — pense Marcuse
une « abondance » qui, tout assortie qu'elle est d'une « concen­tration sans précédent à ce degré des pouvoirs culturel, politique et économique », satisfait assez les besoins matériels des hommes pour éteindre en eux la soif de changement social et pour faire apparaître un « monde de l'identification ».
       Nombre de théoriciens sociaux ont évoqué, qui pour s'en réjouir, qui pour la déplorer, l'éventualité d'un « capitalisme organisé ». Cette idée se trouve, par exemple, à la base de la théorie du cartel général que professait Hilferding (17), cartel où la production était totalement intégrée, la distribution conservant seule un caractère antagonique. Mais, tout en étant peut-être concevable à l'échelon national, un système de ce genre ne l'est pas du tout à l'échelle mondiale, et c'est pourquoi d'ailleurs il ne serait réalisable que d'une façon partielle à l'intérieur d'un seul pays. Dans la mesure où elle s'est mise en place, la forme organisée du capitalisme fut en premier lieu une réaction aux pressions de la concurrence inter­nationale; et plus cette « planification » entrait dans les faits. et transformait les mécanismes du marché, plus le système capitaliste s'enfonçait dans le chaos et la destruction. Les rapports de propriété capitalistes barrent la voie à toute véritable organisation sociale de la production; c'est là seulement où ces rapports ont été anéantis, en Russie par exemple, qu'il s'est révélé possible d'organiser centralement la production, du moins jusqu'à un certain point, le système de distribution demeurant antagonique. Même en ce cas toutefois, le caractère de l'économie reste également déterminé par la concur­rence internationale et, dans cette mesure, ce type d' « organisation » contribue à perpétuer l'anarchie générale de la production de capital.
         Aux yeux de Marcuse, cette situation se ramène à la « coexis­tence du capitalisme et du communisme », par laquelle il explique « tout à la fois les métamorphoses du capitalisme et la défiguration que l'idée originelle du socialisme a subie dans la pratique » (18). Non seulement la coexistence empêche la réalisation complète du socialisme, mais encore elle apparaît comme la « force motrice » de la croissance générale de la productivité et de la production. Elle accélère, dit-il, « la stabilisation du capitalisme et, par là, l'intégra­tion sociale à l'intérieur de la société capitaliste; il y a suspension des antithèses et des contradictions au sein de cette société » (19). Nul ne songe à contester que la productivité s'est accrue et dans les pays dits « communistes » et dans les pays capitalistes, au sens classique du terme, et qu'elle va continuer à progresser au rythme des progrès de la technologie. Mais cela, loin d'aboutir forcément à une stabilisation plus grande et à une intégration sociale plus poussée, peut avoir — et à notre avis doit avoir — des résultats absolument contraires.


III



      Outre le fait que l'accumulation du capital, induite par la concurrence, engendre une « force motrice » suffisant à elle seule, même en l'absence de toute « coexistence », à élever la productivité du travail, une chose devrait être bien claire, à savoir : que la dynamique de la production de capital ne s'identifie pas au progrès technologique. En effet, ce n'est pas la production et la productivité k` comme telles qui font avancer le capitalisme, mais la production de profit, en tant que condition préalable à l'accumulation du capitaI. Ainsi, la chute de la production en temps de crise provient non d'une incapacité matérielle à produire, mais d'une incapacité à produire du profit. Qu'il y ait à ce moment pléthore de marchan­dises, voilà qui rend manifeste la différence entre production tout court et production capitaliste. Ce qui détermine l'état de l'économie capitaliste n'est donc pas l'aptitude technique à créer de l' « abondance »; c'est bien plutôt, et au premier chef, la capacité (ou l'incapacité) de produire une abondance de profit. La technologie de l' « abondance » — effective ou virtuelle — n'implique en rien une- abondance réelle, propre à couvrir les besoins sociaux actuels.
    Il est indéniable qu'à l'époque moderne les salaires réels ont augmenté. Mais seulement dans le cadre de l'expansion du capital, laquelle suppose que le rapport des salaires au profit demeure cons­tant en général. La productivité du travail devait alors s'élever avec une rapidité permettant à la fois d'accumuler du capital et d'accroître le niveau de vie ouvrier. Mais, pendant les phases de dépression, il y avait renversement passager de cette tendance. Quand l'accu­mulation subissait un temps d'arrêt, les niveaux de vie ou bien baissaient, ou bien demeuraient ce qu'ils étaient avant l'émergence du capitalisme. Selon Marx (et l'on présume ici que le lecteur connaît sa théorie du développement du capitalisme), l'accumulation aboutit nécessairement à un déclin du profit par rapport à la masse toujours accrue du capital et, au-delà, à des crises suffisamment profondes pour déclencher des convulsions sociales, voire même la subversion du système dans son ensemble. Mais la « loi générale de l'accumulation capitaliste », telle que Marx la tira de considé­rations tout abstraites sur la structure et la dynamique du système, ne fixe pas un calendrier précis : un jour, tôt ou tard — et plus probablement même : très tard — les contradictions inhérentes à l'accumulation du capital pourraient atteindre un seuil critique.
      Pour aplanir concrètement les obstacles rencontrés par la valo­risation du capital, tous les moyens susceptibles de rétablir la renta­bilité requise sont bien entendu mis en oeuvre. S'ils font effet, ces moyens prolongent l'existence du capitalisme. Cependant, un simple accroissement de la production n'est pas un indice d'expansion véri­table; il faut encore que cet accroissement assure la formation de capital et l'assure à un rythme accéléré. On voit en temps de guerre des augmentations énormes de la production, mais qui s'accom­pagnent d'un taux de formation du capital excessivement bas. Le surtravail, au lieu d'être transformé en capital sous forme de moyens de production additionnels et générateurs de profit, est dilapidé dans la production de guerre et sert à détruire le capital déjà accumulé. De même, en temps de « paix », la production peut augmenter malgré un taux de formation du capital en stagnation, voire en baisse, grâce aux effets compensateurs de la production induite par l'Etat (government-induced production). L'essor du système d' « éco­nomie mixte » fait la preuve que le capitalisme se trouverait en état de dépression, n'était l'expansion du secteur sous emprise étatique.
      Marx a prédit, on le sait, le déclin et la fin du capitalisme du laissez-faire. Manifestement, l'évolution effective du système n'a pas encore démenti cette prédiction. Marcuse, lui aussi, dit et redit que « l'économie ne fonctionne que grâce à l'intervention directe ou indirecte de l'Etat dans des secteurs vitaux » (20). Mais quelles conséquences a donc cette intervention sur l'économie du secteur privé ? Il est hors de doute qu'elle stimule la production et, par là, entraîne une croissance de l'appareil de production, supérieure à ce qu'elle serait en l'absence de ce type d'intervention. Dans la mesure où l'accumulation du capital se poursuit, c'est l'Etat qui se trouve à son origine. Celui-ci met en œuvre des ressources produc­tives, qui ne lui appartiennent pas en propre, en achetant certains produits aux entreprises privées. Si ces transactions ont pour but de stabiliser l'économie de marché, il faut que la production induite par l'Etat ne soit pas concurrentielle. Car si l'Etat achetait des articles de consommation ou des biens durables pour en faire don, il réduirait d'autant la demande privée de ces marchandises. S'il fabriquait des uns ou des autres dans des entreprises à lui et les mettait en vente, il aggraverait du même coup les difficultés de ses concurrents privés, ceux-ci voyant diminuer leur part d'un marché sur lequel la demande n'est pas infinie. Les achats d'ordre gouver­nemental, et la production qu'ils induisent, doivent avoir lieu hors du système du marché et venir s'ajouter à la production destinée à ce dernier. Ils concernent donc avant tout des biens et des services qui n'ont pas leur place dans l'économie de marché, à savoir les travaux publics et toutes sortes d'autres dépenses étatiques.
       Cette division des productions publique et privée n'a rien d'absolu, il va de soi. Des nécessités politiques peuvent pousser le gouvernement à intervenir dans la sphère de la production privée, en subventionnant par exemple la fabrication de certaines marchan­dises, ou en achetant des excédents en vue de les distribuer au titre de l'aide à l'étranger ou à ses propres nationaux. Il y a parfois imbrication des entreprises publiques et privées dans certaines branches de l'économie, au niveau tant de la production que de son écoulement et de son financement. Mais il n'en reste pas moins qu'en règle générale on peut parler d'une division de l'économie en un secteur privé, mû par le profit, et un secteur public, plus res­treint et échappant aux impératifs de la rentabilité. Le premier doit réaliser ses profits sur le marché; le second n'a pas à s'en soucier, mais n'est pas sans affecter, du fait de son existence et de ses activités, les rapports de marché au sein du secteur privé.
       L'État accroît la « demande effective » en achetant à l'indus­trie privée, et finance ses achats soit par l'impôt, soit par des emprunts émis sur le marché des capitaux. Dans le premier cas, il ne fait que transférer au secteur public de l'argent gagné dans le secteur privé, ce qui peut modifier à certains égards l'orientation de la production, mais sans l'augmenter nécessairement. Dans le second, ces achats peuvent avoir le même effet, mais à cette aug­mentation de la production correspond un accroissement de la dette publique, consécutif au « financement par le déficit budgétaire ».
        Le capital existe sous deux formes : soit « liquide », l'argent, soit fixe, les moyens de production et les matières premières. L'argent emprunté par l'Etat met en oeuvre des ressources produc­tives. Ces ressources sont propriété privée; pour fonctionner comme capital, elles doivent être reproduites et élargies. L'amortissement des installations et les profits retirés de la production liée à des contrats passés par l'Etat — laquelle n'est pas réalisable sur le marché — sont « réalisés » grâce à l'argent emprunté par ce der­nier. Cet argent, quant à lui, reste propriété privée; il est prêté à un certain taux d'intérêt. Ainsi, la dette publique s'alourdit régulièrement des coûts de la production induite par l'Etat.
     Afin de payer ses dettes, principal et intérêts, celui-ci doit recourir à l'impôt ou lancer de nouveaux emprunts. Le coût de la production liée .à des commandes étatiques est donc à la charge du capital privé, quand bien même cette charge se trouve répartie sur l'ensemble de la société et sur une longue période. Autrement dit, les produits que l'Etat « achète » ne sont pas vraiment achetés, mais lui sont fournis gratis, car il n'a rien à donner en échange, si ce n'est sa garantie laquelle, à son tour, n'a d'autre base que la somme des impôts qu'il est à même de lever et de l'inflation monétaire qu'il peut se permettre. Inutile d'entrer ici dans les détails complexes de ce processus. En effet, de quelque façon que le volume du crédit est accru, de quelque façon qu'on s'y prenne pour augmenter la production induite par l'Etat, une chose est claire : le seul moyen d'honorer les échéances de la Dette et de ses intérêts, c'est de restreindre le revenu actuel et futur que sécrète le secteur privé.
     Si elle n'est pas causée par la guerre, l'intervention de l'Etat trouve sa raison d'être dans un fonctionnement défectueux de la production privée. Cette dernière ne fait pas assez de profit pour, financer sa propre expansion, condition préalable pourtant au plein emploi de ses ressources productives. Seule une production non ren­table peut accroître la rentabilité globale; et, dans la mesure où le capital produit sans souci de rentabilité, il ne fonctionne pas comme capital. Même si ses capacités productives inutilisées sont mises en oeuvre grâce à des contrats passés par l'Etat, les « profits » réalisés de la sorte et le « capital accumulé » dans ce processus ne sont pas autre chose que des données comptables afférentes à la dette publique, et non des moyens de production effectifs et générateurs de profit, et cela lors même que la croissance de l'appareil. matériel de production suit l'augmentation de la production. Quand la production induite par l'Etat augmente relativement plus vite que l'ensemble de la production sociale, il y a baisse proportionnelle de la formation de capital privé, baisse que dissimule l'accroisse­ment de la production effectuée pour le compte de l'Etat, et dont les « profits » prennent la forme de créances sur ce dernier. 

        Attendu que la production induite par l'Etat est elle-même un indice de la baisse du taux de formation du capital (au sens traditionnel), il est exclu qu'elle puisse servir de véhicule à une expansion du capital privé suffisamment ample pour garantir le, plein emploi et la prospérité générale. Loin de là, elle freine l'expansion, étant donné que les exigences du gouvernement en matière économique, tout comme le service de - la dette publique, détournent du chemin de la capitalisation à titre privé une part croissante des profits qui viennent d'être réalisés. 
      Certes, le gouvernement peut décider de répudier ses dettes, et les « profits » réalisés grâce à la production induite par l'Etat se révéleraient dès lors ce qu'ils sont en réalité : des profits imaginaires. Quand bien même cette mesure sera peut-être inévitable un jour, les gouvernements font tout pour en retarder l'échéance, d'autant que la répudiation de la Dette ne saurait à elle seule faire redémarrer l'accumulation privée du capital. En attendant, on assiste, il va de soi, à une dépréciation lente mais régulière des revenus et des titres d'emprunts par suite de l'inflation — conséquence obligée de l'essor de la production induite par l'Etat au moyen d'un finan­cement par le déficit budgétaire. 
     Malgré la prospérité toute relative que les pays industriels avan­cés viennent de connaître en longue période, rien ne permet d'affir­mer que la production de capital a réussi à surmonter, grâce aux interventions de l'Etat dans l'économie, les contradictions qui lui sont inhérentes. Ces interventions elles-mêmes dénotent la persis­tance d'une crise de la production, et la croissance du secteur sous emprise étatique constitue un sûr indice du déclin de l'économie d'entreprise privée. Pour mettre un terme à ce déclin, il faudrait non seulement donner un coup d'arrêt à l'énorme expansion de la production induite par l'Etat, mais aussi restaurer la faculté d'essor spontané qui caractérisa un temps la production de capital; bref, ce serait renverser totalement la tendance générale du développement capitaliste au xxe siècle. Et comme la chose est singulièrement impro­bable, l'Etat se verra contraint d'empiéter de plus belle sur le sec­teur privé et de se faire ainsi l'agent d'une liquidation de l'économie de marché. Mais, dans tous les cas où l'Etat représente le capital privé, il ne s'y résoudra pas sans mal et devra affronter l'opposition de plus en plus acharnée du capital privé. Ces tergiversations inévi­tables risquent fort de provoquer un passage brutal de la prospérité apparente à la crise économique. 
      Marcuse ne conteste certes pas l'existence « d'un conflit entre secteur public et secteur privé », mais ne pense nullement que « ce conflit soit explosif au point de porter au renversement du capita­lisme », notamment, dit-il, parce que de tels conflits « ne sont pas choses nouvelles dans l'histoire du système » (21).

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(1) H. MARCUSE, « Le Socialisme dans la société industrielle », Revue internationale du socialisme, II, 8, avril-mai 1965, p. 159.
(2) « Le Socialisme dans la société industrielle », loc. cit., p. 158.
(3) Id., p. 148.
(4) H. MARCUSE, L'Homme unidimensionnel. Essai sur l'idéologie de la société industrielle avancée, trad. Monique Wittig, Paris, 1970, (1" éd. française, 1968; 1" éd. américaine, 1954).
(5) Id., p. 21.
(6) Id., p. 23.
(7) Ibid.

(8)  Ibid.
(9) Id., p. 21.
(10) Id., p. 24.
(11) Id., p. 25.
(12) Id., p. 24.
(13) Id., p. 280.

(14) Id., p. 305.
(15) Id., p. 312.

(16) « Le Socialisme dans la société industrielle », loc. cit., p. 149.
(17) Cf. R. HILFERDING, Le Capital financier, trad. M. 011ivier, Paris, 1970.
(18) « Le Socialisme dans la société industrielle », loc. cit., p. 147.
(19) Ibid.

(20)  « Le Socialisme dans la société industrielle », foc. cit., p. 149.