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jeudi 27 septembre 2018

L'idéologie du Contrôle Ouvrier

L'idéologie du Contrôle Ouvrier
Une lecture d’un document d’époque d’une grande actualité.

https://www.mediafire.com/download/hlubmu3wn6rh3gz

Ce texte a essentiellement pour but de compléter le propos que nous développons dans le texte De la Falsification ou du Trotskisme Universitaire. Il tente de répondre à deux assertions que l’on considère pour notre part comme fausses et manipulatrices et proposées par Raquel Varela, ses groupies et relais d’idiots institutionnels  et qui soutiennent que “Dans les années 1970, le contrôle ouvrier constituait une revendication commune aux jeunes libertaires, aux sociaux-démocrates et aux syndicalistes réformistes » et que les  « désaccords » terminologique sur la notion de contrôle ouvrier se fondait sur le faite qu’il n’aurait jamais été convenablement défini.”
Mais l’arnaque néo-léniniste plus précisément des enfants du prophète consiste aussi à défendre  sous nos latitudes que le contrôle ouvrier et l’autogestion furent ou sont synonymes.
Comme nous le rappelions soutenir ce propos n’est pas qu’un mensonge car au delà des divergences fondamentales c’est d’une lutte plus vaste entre  les moyens et les fins dont il est question c’est à dire de philosophies politiques et dont le questionnement remonte déjà à la Ière  internationale. [1]
D’un côté nous avons donc une option stratégique idéologisée (ou l’inverse) prise par le marxisme orthodoxe et de l’autre un moyen qui s’est transformé en une fin et qui se révèle hélas tout aussi idéologique.
Pour illustrer notre propos nous avons exhumé une de ces archives du fameux spectacle du Pouvoir [2] qui n’en finissait plus de vouloir être populaire (Poder Popular) dans une période particulière d'effervescence à savoir celle du 25 avril 1974 au Portugal.
Elle nous permettra de dégager à minima ce qu’entendait par contrôle ouvrier une organisation quasi typique de cette époque et de conjecturer sur les lignes de forces de ce projet “politique” dans l’acception la plus rédhibitoire du mot.
Rien de meilleur pour cela que ce premier cahier de seize pages et de seconde main, au titre cristallin, explicite et prometteur - CONTROLO OPERARIO - PODER POPULAR (Contrôle Ouvrier - Pouvoir Populaire).
Il fut imprimé en janvier 1976 par une organisation qui avait pour nom MES - Movimento de Esquerda Socialista (Mouvement de la Gauche Socialiste) qui fut comme beaucoup d’organisations d'extrême gauche composée de syndicalistes, de militants issus du milieu associatifs  ou en provenance du catholicisme progressiste, de divers  et vagues intellectuels  dont l’influence fut importante au sein des structures militaires (La gauche dite militaire) et dont l’évolution fut clairement marquée à partir de son second congrès par des options léninistes.
Il est possible que certains trotskistes orthodoxes nous rétorquent que le MES ne fut pas spécifiquement trotskiste. Cela importe peu car il nous faut rappeler ici lapidairement que le trotskisme fut quasi inexistant au Portugal. En revanche la problématique du contrôle ouvrier fut soulevée par une flopée de groupuscules tous aussi léninistes les uns que les autres et après tout, le trotskisme, les trotskismes ne sont-ils pas un léninisme ?
Le MES annonce clairement la couleur dès le premier paragraphe, elle sera rouge. Rouge au point qu’il définit l’actualité du Contrôle Ouvrier comme étant de l’ordre de la nécessité de subordonner la lutte économique aux objectifs politiques c'est à dire le socialisme.
C’est même sa tâche fondamentale, que doit assumer la “classe ouvrière” et le reste des travailleurs.
Cette lutte “politique” est censée garantir la création des conditions chaque fois plus favorables pour la lutte vers  le socialisme.
Quelle est cette vérité du contrôle ouvrier propre au MES ?
Elle se dégage de deux  options que critique le MES  et qu’il qualifie de pernicieuses, c’est-à-dire celle des réformistes mais surtout celle des esquerdistas (les gauchistes) qui d‘après lui n’ont rien vu changer dans le pays et considèrent que les nationalisations servent fondamentalement la bourgeoisie.
Le MES nous martèle donc que la tâche la plus importante est celle du contrôle ouvrier sur la production posée par les travailleurs dans les assemblées et dans les commissions et que ces tâches essentielles sont d’assurer le contrôle politique et économique de la classe ouvrière et du prolétariat rural sur les nationalisations.
Le MES définit également ce qu’est le Pouvoir Populaire (Poder Popular). Pour lui il s’agit du pouvoir organisé des masses populaires, de la classe ouvrière et de ses alliés. Bien sûr le MES indique qu’il s'agit de la seule voie possible pour le socialisme.
La lutte économique doit donc pour le MES s'articuler obligatoirement à la création du pouvoir populaire pour ne pas sombrer dans l'économisme le plus plat comme le font d’après lui les gauchistes.
Posé ainsi on avouera ne pas avoir avancé d’un pas particulier si ce n’est remarqué un certain goût pour les nationalisations économiques qui semblent baliser le chemin vers le socialisme. (Nous en discuterons plus loin)
Le document livre ici sans ambages son vieux jus léniniste, point de vue qui aura lumineusement échappée à Raquela Varela et ses aficionados qui tortillent du clavier et esquissent des circonvolutions d’un léninisme honteux ou qui ne veut plus s’afficher comme tel.
Ainsi le MES déclarait clairement :
Sans une avant-garde politique de classe qui dirige ses luttes, la classe ouvrière ne pourra vaincre le capitalisme et la bourgeoisie et mener la Révolution Socialiste jusqu'à ses ultimes conséquences. Ainsi toutes les expériences de pouvoir  des travailleurs et d’une manière générale, la construction du pouvoir populaire doit  avoir comme objectif l’unification de l’avant garde politique de classe du prolétariat portugais qui ne pourra se réaliser seulement dans les organes de lutte des exploités et des opprimés…[...]”
Cette déclaration programmatique interpelle pourtant car à la lecture de cette brochure on constate qu’à aucun moment cette organisation ne fait mention du fait d’être un Parti mais apparaît sous l’étiquette de mouvement comme son nom l’indique.
On le soulignait déjà dans notre texte précédent mais rappelons ici que la méfiance vis à vis des partis était très grande (apartidarisme). Même si le MES est bel et bien un parti au sens traditionnel on peut facilement avancer au-delà de notre problématique que l’avant-gardisme n’est en rien l’apanage des partis. Il est également présent d’une certaine manière et sous d’autres formes, dans le mouvement anarchiste ou dit non-autoritaire. Il s’y manifeste par exemple sous des comportements de types  élitistes et moralistes et dans ce que l’on peut désigner par un  “exemplarisme”.
Ainsi le Pouvoir Populaire c’est l’avant-garde politique qui dirige la lutte de la classe ouvrière du moins est-ce ainsi qu’il faut l’entendre. Mais qu’en est il du Contrôle ouvrier ?
Si l’on sait que le Contrôle Ouvrier se fait sur l’économie on sait également comme le précise le MES qu’il prend forme et s'intègre à l'intérieur des taches du Pouvoir Ouvrier. Autrement dit c’est à l’avant-garde qu'incombe le contrôle mais aussi la gestion de l'économie que le prolétariat s’occupera de faire bifurquer vers le chemin du socialisme par le “contrôle de la production”.
En effet seul le contrôle ouvrier annonce le MES peut-permettre de remettre en cause les critères de gestion capitaliste et dont il se désole du règne dans les entreprises nationalisées. On en saura pas plus sur le secteur “privé” dans toute la brochure.
Ce contrôle est le seul qui puisse réorienter l’économie vers l'intérêt des travailleurs.
L’inflation du mot pouvoir (poder) est au coeur de la brochure. Il est clairement performatif mais il est là pour mieux dissimuler qu’il s’agit d’une stratégie d’une avant garde organisée.
Le MES déclare bel et bien que son but, les ambitions, ses ambitions ne sont rien de moins que la prise et “l'exercice du pouvoir” et le développe sous la bannière du Populaire.
Si le coeur du contrôle dit ouvrier pour le MES ce sont les nationalisations (étatisation) c’est qu’elles sont pour lui un puissant moyen d’attaque contre le capitalisme. Ainsi jamais le MES n’analyse la nature de classe de l’Etat ou ne pointe la perspective de sa destruction sans même parler dans la langue léniniste et stratégique de “dépérissement”.
C’est pourquoi le moyen du contrôle ouvrier c’est le véto à l'intérieur de l’État sur les décisions qui vont à l’encontre des intérêts des travailleurs.
L'État, les nationalisations, la gestion est au cœur du projet du contrôle ouvrier.
Pour le MES il s’agit de surveiller et de contester la gestion capitaliste du pouvoir patronal.
Pour cela il décrète que les commissions de travailleurs sont les organes de base du contrôle ouvrier et qu’ils doivent être majoritairement composés d'éléments ayant “une conscience de ses intérêts de classe”.
On ne sait ici si le MES fournissait des brevets de d’évaluation de cette conscience, mais elle devait être garantie simultanément par une majorité ouvrière et tous les secteurs du monde du travail.
Le MES acte donc en creux la spontanéité de la naissance des commissions de travailleurs et intègre parfaitement et stratégiquement qu’elles sont au coeur de sa proposition de contrôle ouvrier. Sa méfiance vis à vis des syndicats qu’il intègre également dans sa perspective, s’exprime également au sujet de  l’autogestion déconnectée” d’une vision politique globale et qui fait  retomber les pratiques dans un pur économisme. D’une certaine manière le MES pouvait ne pas avoir tort si cette autogestion avait été “idéologique” mais cela fut très rarement le cas. Elle touchait des secteurs bien particuliers ainsi que des entreprises privées.
Le MES lui ne s’occupe dans son livret que de promouvoir le contrôle de la production des entreprises nationalisées, ceci grâce à l’hégémonie de la classe ouvrière sur le reste des couches de travailleurs. Il s’agit pour le MES de contribuer à ramener du côté de classe ouvrière le reste des travailleurs exploités et opprimés qu’il dispute à la bourgeoisie. On laissera à chacun le soin d'interpréter ici le sens du mot hégémonie et de disserter du sort des possibles égarés.
Pour étendre ce contrôle ouvrier,  “l'hégémonie” ne doit pas se retrouver qu’au niveau des organes de bases, le MES propose également de créer des instances de commissions régionales et sectorielles, nationales et d’y associer en les minorant les syndicats (réformistes) et les commissions de travailleurs composées rappelons le, des  éléments ayant “une conscience de ses intérêts de classe”.
Transformer l’économie le MES le fera avec des “alliés” dont on saura rien au final.
On y retrouve d’ailleurs tout une rhétorique archétypale d’un courant qui n’a pratiquement rien reformulé depuis l'époque, mis à par le travestissement ou la falsification. Ainsi il s’agira par exemple d’acter la transformation économique en cours  en obligeant le capital à payer sa propre crise” toujours en impulsant la prise de pouvoir par les travailleurs c'est à dire son avant-garde ne le perdons pas de vue.
Pour le “contrôle” à proprement parler il est question pour les travailleurs “d’inspecter et surveiller pas seulement la gestion des entreprises nationalisés” mais aussi de lancer de nouvelle relation de travail et de production. Cette transformation de l’appareil productif comme forme de combat sera “anti-impérialiste et pour l’indépendance nationale”. C’est à dire le vieux schéma tiers-mondiste du socialisme dans un seul pays.
Pour avancer encore plus dans son projet de “contrôle” pour le contrôle ouvrier, le MES pointe alors du doigt les limites des commissions de travailleurs qu’il trouve fermées sur elles-mêmes - et trop conciliantes ou en collaboration trop étroite avec le patronat.
Ainsi les limites du contrôle ouvrier seraient pour le MES dues au projet politique qui défend l’exclusivité du mouvement syndical et la critique faite de la dépendance des organes du  “contrôle ouvrier”  vis à vis de l’État.
C’est ici que le MES opère à notre avis une sorte de raccourcis dont on peut interroger la finalité. Il parle des “organes” du “contrôle ouvrier” pour ne pas dire les “commissions de travailleurs” car il n’y a pas de réalité du contrôle ouvrier au sens idéologique du MES. Mais une véritable activité des commissions de travailleurs. Pour nous il s’agit d’une manipulation qui veut faire acter que les commissions de travailleurs sont les organes du Contrôle Ouvrier pénétrée par son entreprise idéologique.
Certaines commissions de travailleurs sont elles bien en opposition et en rupture face à l’État. Même si plus tard certaines commissions furent contraintes de rechercher un financement étatique pour éviter la disparition de certaines entreprises.
C’est ici que le projet du contrôle ouvrier s’affirme un peu plus puisque le MES demande la reconnaissance par l’État, c’est-à-dire l’organe privilégié du pouvoir bourgeois des commissions de travailleurs !  Qui doivent être dépendantes non de l’État mais des assemblées de Travailleurs c’est à dire du Pouvoir ouvrier c’est à dire de son avant-garde.
À quelle fin ? Pour contrôler les nationalisations.
Pour consolider son idéologie du contrôle, le MES compte donc critiquer les limites de la lutte revendicative et refuser que le contrôle de la production se fasse par la voie syndicale même s’il compte donner son poids et sa part du gâteaux aux syndicats en les y intégrants comme on le soulignait déjà plus haut. On le comprendra d’autant mieux quand on sait quel poids avait le PCP [3] dans les syndicats.
Pour cela il compte donc baser les choses par le biais de commissions de travailleurs et la présence de ses militants à l'intérieur des structures.
Pour le MES contrôler la production c’est la production de “richesses” contre la salariat et la lutte économique doit s’articuler à la lutte politique. Le contrôle ouvrier étant vu comme politique.
Pris dans le bouillonnement de son temps et dans le vieux marxisme des forces productives [4] hérité de la IIe internationale, le MES reste encore au niveau du pathétique débat sur l’anti-monopolisme qu’il considère pour autant comme insuffisant (comme une autre concession au PCP certainement) et affirme que le contrôle ouvrier passe par les nationalisations.
Il s’en suit d’autres préconisations tout aussi typiques que cette équation Socialisme = Étatisation.
Ainsi le socialisme du MES est-il productiviste il s’agira “d’initier la bataille de la production” et d'augmenter la production, de “limiter le profit” et de “contrôler les prix”, d’abolir le secret techniques financier et commercial. Pour attaquer la reproduction de valeur on repassera.
D’ailleurs le MES n'entrevoit la remise en question des critères capitalistes de gestion que dans le secteurs  des entreprises nationalisées.
À toutes ces couches de nationalisations et de contrôles divers, laquées de pouvoir le MES ne propose que de rajouter d’autres couches mais de bureaucratie. Comme par exemple des “conseils” du contrôle ouvrier ! (sic) qui doivent contrôler les structures de restructurations créés au niveau de l’appareil d’État dans le secteur nationalisé.
On apprécie ici le programme bureautique léniniste du MES avec quelques décennies de distance. Il est une synthèse boiteuse et faussement franche prise dans une conjoncture bouillonnante faite de contradictions et de stratégie politique.
Mais la critique que nous en faisons pouvait être faite et fut faite en son temps par certains courants minoritaires de l’autonomie ouvrière, du mouvement libertaire ou de la gauche communiste.
Son socialisme de caserne dans un seul pays, son étatisme, son avant-gardisme, suffisaient amplement à le discréditer aux yeux du courant anti-autoritaire.
On peut à ce sujet citer par exemple un bureaucrate de l’organisation anarcho-syndicaliste qu'était Pierre Besnard qui signalait déjà en son temps à propos du contrôle ouvrier en Russie, que les Conseils d’ouvriers “jouèrent un rôle de premier plan. Ils furent l’âme de la révolution de novembre 1917. Malheureusement, dans ce pays où le syndicalisme n’existait pas, pour ainsi dire ; ils furent, de même que les syndicats, constitués par le gouvernement, bientôt asservis par ce dernier.[5]
De rajouter plus loin quele gouvernement n’acceptait les résultats de ces élections qu’autant que ses candidats étaient éluset de conclure enfin que déjà à l'époque “Aujourd’hui, en Russie, les Comités ouvriers, les Conseils d’usines sont devenus, comme les syndicats, des organes du Pouvoir nouveau.”
Donc le point de rupture évident avec le courant libertaire au sens large était déjà historiquement daté et consommé du point de vue politique. Il ne venait pas tant du fond que de la forme et des moyens. En revanche il existe un point de frottement évident qui se trouve à la croisée de la conception du “contrôle ouvrier” quelques fussent les courants, il touche à la notion de “gestion”.
Tous à quelques exceptions près se retrouvaient sur la question de ce qu’il y a à “gérer” et quoi et  même que produire dans une économie de crise et à la situation politique explosive.
La problématique du passage au communisme joue ici à plein sur cette question - contrôle Étatique et économie de transition contre autogestion et destruction de l’État.
Pour autant Pierre Besnard concluait son article sur le contrôle ouvrier par “C’est de l’expérience cumulatrice que surgira la meilleure forme du Contrôle de la production, l’organisation la plus efficace du travail.
Ce point de vue anarcho-syndicaliste daté mais pas forcement pour tous (il est hélas encore à la mode) ne fait que rejoindre ici le marxisme des forces productives. Il élude également toute critique du point de vue de la critique de la loi de valeur et de sa pérennité sous des critères de la meilleure forme du contrôle. Le “plus efficace” ici sera la perspective de l'émancipation d’un travail qui n’est pas aboli mais simplement organisé plus rationnellement.
Gérer, “faire tourner”, mais quoi et pour quoi faire au juste ? Contrôler la gestion de la saloperie marchande équitablement redistribuée ? Grâce à l’État ou le  grand syndicat anarchiste ?
Il reste à explorer comment ne pas retomber dans l’agitation et la praxis gestionniste, autogestionniste et localiste et ou de l'escroquerie du “contrôle” étatico-politicien et de toutes les idéologies de substitution.  
Surtout quand la mode est à la dissolution mystique des “catégories” du capitalisme sous l'opération de sa seule critique catastrophiste et érudite. De manière trop récurrente et dans une persistance à interroger, elle se débarrasse actuellement de tout sujet historique, plus précisément de celui qui puise dans une perspective universelle auto-émancipatrice la source de sa conscience de classe révolutionnaire.


VOSSTANIE
 Version du 28/09/2018

NOTES

[1] On ne peut s'empêcher de détourner le propos de Trotski tiré de Leur morale et la nôtre (1938) - Nous savons très bien que certains “souhaitent par-dessus tout que l'histoire les laisse en paix avec leurs bouquins, leurs petites revues, leurs abonnés, leur bon sens et leurs règles  mais nous ne les laisserons pas tranquilles dans leur situation de rente symbolique ou sonnante et trébuchante.
[2] Merci à João Bernardo qui nous signale et confirme les prétentions spectaculaires du MES par cette anecdote que l’on trouvera dans ce travail de thèse  Livros que tomam partido: a edição política em Portugal, 1968-80  de  Flamarion Maués Pelúcio Silva. Note 10 en page 208 :  “Quando o Sartre e a Simone de Beauvoir estiveram em Portugal, durante o processo revolucionário,  foram ao Porto e quiseram visitar fábricas ocupadas. O MES de quem eles eram próximos e que os guiava no terreno, não tinha contactos nenhuns nesse meio e foi a livraria Contra a Corrente do Porto para pedir contactos. Foi o José Elisio quem lhos deu. E assim o Sartre e a Simone de Beauvoir foram visitar as fábricas ocupadas, levados pelo MES, mas graças ao Combate"
[3]  Partie Communiste Portugais.
[4] Voir à ce sujet notre émission du 25 avril 2018 : 3 Entretiens avec João Bernardo autour de son livre Économie des conflits sociaux  (Economia dos conflitos sociais). 

[5]  Voir : Encyclopédie Anarchiste - quatre volumes édités entre 1925 et 1934. Article sur le Contrôle ouvrier.

vendredi 21 septembre 2018

[ DU NOUVEAU ] De la Falsification ou du Trotskisme Universitaire. À propos du livre (à paraître) de Raquel Varela aux éditions Agone sur le 25 avril 1974 au Portugal

De la falsification ou
du trotskisme universitaire

À propos de la sortie prochaine de l’ouvrage, 
Histoire populaire de la révolution portugaise de 1974-1975 de Raquel Varela aux Éditions Agone (2018) 




DU NOUVEAU au 18/10/2018

Nous venons d'apprendre que le titre de l'ouvrage annoncé depuis des mois sur toutes les bases et catalogues comme Histoire populaire de la révolution portugaise vient par on ne sait qu'elle opération (non sans frais on suppose) de se transformer en Un peuple en révolution - Portugal 1974-1975. Titre aussi consensuel et inter-classiste qu'un film de Maria de Medeiros (Capitaines d'avril).
Cela ne change pas grand chose à notre propos. Nous devons même bien avouer que cela conforte notre analyse sur le commerce de ce "Peuple" et du "Populaire" comme populisme chic et à la mode.
Comme nous l'écrivions en 2012 dans Peuple versus Prolétaire : "Le «peuple» c'est encore et toujours la négation des classes et de leurs affrontements, de la violence de l'exploitation et des conditions de survie." [...] Les histoires c'est bon pour le «peuple» masse indistincte et informe, malléable et dominée" 
           Ce titre sonne finalement vraiment très New-Age, comme une "révolution intérieure"...


De la falsification ou du trotskisme universitaire
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Ce texte aurait pu ne pas prendre forme, ce qu’il soulève aurait pu rester confiné dans les quelques minutes que nous y consacrons dans notre émission sur la Lutte des classes au Portugal (2014). Mais la publication prochaine d’un ouvrage aux éditions Agone, maison d'Édition considérée comme proche d’un milieu dit anti-autoritaire au sens aussi large que confus nous incite à nous saisir de notre clavier. Non pour rétablir une certaine « justice » ou critiquer une ligne éditoriale dont on se moque complètement. On laissera d’ailleurs au seul lecteur le soin d’évaluer sous quel angle, il s’agit d’analyser la publication de ce titre. Bêtise, inculture politique, copinage universitaire ou coup éditorial ?
Pour notre part, il s’agira plutôt de traiter ici de ce que cet ouvrage passe volontairement sous silence et des conséquences de la falsification historique sur le plan politique. Pourquoi est-ce que cela nous semble important ? Parce qu’il sera le seul ouvrage en France sur la question dite du 25 avril 1974 à être disponible pour un large public francophone.



Le business du populaire


L’ouvrage à paraître sous le titre de : Histoire populaire de la révolution portugaise de Raquel Varela (RV) est donc la traduction d’un ouvrage paru en 2014, année des 40 ans de la révolution dite des « Œillets » dans les fusils ou le 25 avril, il est paru chez Bertrand Editora au Portugal sous le titre História do Povo na Revolução Portuguesa 1974-75.

La première curiosité au risque de paraître fort pointilleux relève dont le titre a été traduit. História do Povo na Revolução Portuguesa ce qui peut se traduire littéralement, par Histoire du peuple dans la révolution portugaise devient chez Agone une Histoire populaire de la révolution portugaise.

Ainsi nous sommes passés du peuple au populaire. Si le « peuple » semble de plus en plus « populaire » pour le pire de ce concept aussi vague qu’inter-classiste, il n’en demeure pas moins que ce qui est « populaire » semble faire le consensus surtout dans le milieu de l’édition qui s’est très vite HowardZinnisée2.

La subalternité est à la mode. Elle permet autant de segments, de niches de publication que d’éclatement des sujets, pour cette lutte des places dans les universités. La course est à celui qui trouvera un objet d’étude original ou qui n’a pas été trouvé par son concurrent potentiel. On ne sait pas trop qui alimente qui dans cette circularité (université/Édition) en revanche elle se nourrit de la subjectivation bien concrète des sujets sans objets 3 dans la course aux marchés des identités et à leurs manipulations.

Il ne s’agit pas de développer ici que la révolte de ceux d’en bas n’est pas à privilégier, mais l’on assiste à un tel éclatement des champs interprétations par des cohortes d’entomologistes « du peuple » et du populaire appointés par les États, que tout ceci en vient à se dissoudre dans un vague magma émeutier et de revendications intégratrices, ou plus aucune perspective historique de remise en cause globale et totale du mode de production marchand et de ses médiations ne semble plus être questionnée.

Sans aucun doute, il s’agit ici d'une manne pour les spécialistes de l’hégémonie culturelle susceptible de leur offrir des postes de pouvoirs intellectuels et politiciens, mais aussi des rétributions sous forme de subventions.


Du Parti de la mémoire d'État 4 à l’Avant-garde de l’oubli.


Lors d’un débat organisé dans un local militant en 2014 où il était question de la situation sociale au Portugal et des dernières luttes de la fin des années 2000 un participant pouvait affirmer qu’il ne restait que des chansons de cette époque où l’on pouvait parler de 1974 à 1976 du Processus révolutionnaire en cours (PREC). Dans un autre cadre un participant du mouvement de cette époque plus pessimiste encore considérait que ces chansons ne faisaient écho à rien et qu’en toute logique il n’en restait plus rien.

Le refoulement et l’oubli ont été alimentés par la défaite et les désillusions des prolétaires. Le trauma des guerres coloniales est toujours présent et la vaste analyse à faire sur le sujet est susceptible de briser la liturgie commémorative du 25 avril ou de faire fuir le touriste qu’on évitera de faire passer pour un néocolon. Le livre de R.V sachons lui concéder au moins cela, part du « bas » et n'évite pas l’importance de la question coloniale, de la répression et du soulèvement des prolétaires noirs des pays colonisés par le Portugal et donc de ces répercussions sur son territoire.

Mais au fur et à mesure de notre lecture l’ouvrage, parsemé de chronologies toutes aussi inquiétantes que nécessaire s’invite la question de la critique de l'économie politique et des options idéologiques de l’auteure. Elles s’affirment ouvertement mais au prix de la falsification historique et de la censure structurée universitairement et éditorialement.

Il peut paraître ridicule de rappeler que le Portugal est un petit pays où l’on fait vite le tour des lieux et des individus. Le Portugal n’existe pas 5 pouvait même écrire João Bernardo. Recenser les idées et les pratiques peut-être assez aisées pour qui s’en donne la peine. Pour preuve de nos jours on y reconnaît même dans les rues les enfants des anciens fascistes qui ont su se reconvertir dans la finance et les « affaires » comme les anciens paysans pauvres émigrés qui reviennent à dates fixes pour s'enfermer dans des tombeaux granitiques en ruines sous un soleil de plomb.

S’il est bon de rappeler quelques évidences, c’est que pour quelqu'un qui se lancerait dans un travail d’archives et de manière professionnelle sur une question contemporaine comme celle qui nous intéresse, il est assez aisé de circonscrire son sujet même si l'entreprise demeure vaste. Le systématisme, l’accumulationnisme bibliomaniaque et référentiel étant un des traits les plus caractéristiques du travail universitaire, on ne peut être qu’étonné que deux références à notre avis majeures de la période révolutionnaire portugaise soient totalement absentes du travail de cette autorité médiatique qu’est R.V.

Nous n’en sommes pas si étonnés que cela puisque cette censure lui permet de débiter à la fois des options idéologiques aussi trotskistes que fausses, aussi autoritaires que manipulées et de défendre un point de vue aussi frelaté que son léninisme de chaire est aux ordres de l’État.

Notre interrogation est tout autre en ce qui concerne la publication au supplément au Dicionário de História de Portugal - O 25 de Abril et édité par Figueirinhas Editora et dirigé par António Reis, Paula Borges Santos et Maria Inácia Rezola et dont les nombreux volumes édités depuis 2016 6 ne mentionnent de quelque manière que ce soit le journal Combate ses acteurs et participants, les lieux et problématiques propres de cette initiative. La bêtise universitaire est décidément insondable.

C’est donc bien de cela dont il s’agit c’est-à-dire du Journal Combate mais avec celui-ci de ce qu’a été l’autonomie ouvrière et les pratiques radicales des prolétaires critiquant en actes, les partis et les syndicats, le capitalisme privé ou d’État.

Ce que fut le Journal Combate 1974-1978.7


Le premier numéro du Journal paraît le 21 juin 1974, on y trouve son Manifeste inaugural qui évoluera quelque peu. Le dernier ou le numéro 51, est daté de février 1978. Les dix premiers numéros furent hebdomadaires et bénéficièrent d’une large distribution. Du numéro 11 (22 novembre 1974) au numéro 47 (22 octobre 1976), la périodicité fut quasiment bimensuelle. Mais à partir du numéro 48 (février 1977) au 51 (février 1978) les tirages furent de plus en plus difficiles à faire paraître et donc la périodicité fut irrégulière.

Combate ne comptait ni permanents ni journalistes professionnels. Son objectif était de faire paraître un journal qui ne soit pas l’expression d’une idéologie particulière, même si elle avait une ligne politique et de relater les occupations et les expériences liées aux pratiques autogestionnaires. Des groupes de « camarades » parcouraient le Portugal pour interviewer les membres des commissions de travailleurs et des commissions d’habitants.

Il interrogeait le plus souvent les travailleurs de base et tous les numéros traitaient des problèmes des commissions de travailleurs.

Ce qui se dégageait des numéros et du propos du journal, c’est que le mouvement révolutionnaire portugais ne devait rien aux partis politiques de gauche et d’extrême gauche qui furent complètement surpris et dépassés par les événements. MRPP, UDP, PRP et MES aucun d’entre eux ne jouèrent un rôle majeur dans le mouvement autogestionnaire de l’époque. En fait, ces partis d’extrême gauche étaient le bras politique de certaines factions militaires.

Quant au Parti communiste, il essaya de renforcer la bureaucratie syndicale embryonnaire au détriment des commissions de travailleurs. Il tenta de mettre fin au mouvement autogestionnaire et de promouvoir sa politique favorable au capitalisme d’État, fondée sur les nationalisations.

Pour Combate, plutôt que les revendications particulières formulées par les travailleurs, ce qui importait (même si elles étaient importantes), c’étaient leurs formes réelles d’organisation spontanée, parce qu’il voyait en elles la base de la démocratie ouvrière et le moyen de détruire les structures d’encadrement du capitalisme d’État ou Privé.

Les 51 numéros de Combate offrent un panorama de tout ce qui s’est passé dans le mouvement ouvrier portugais entre 1974-1975.

C’est une source importante pour tous ceux qui s’intéressent au mouvement ouvrier de cette époque que les chiens de garde du savoir d’État s'évertuent à censurer, car c’est probablement l’une des dernières expériences les plus importantes de la fin du XXe siècle.

À ce sujet un recueil reprenant le Manifeste du Journal et les vingt premiers éditoriaux jusqu’au 28 mars 1975 fut publié chez Afrontamento. Les éditions Afrontamento crées en 1963 8 furent des éditions « progressistes » opposées au régime salazariste et elles existent toujours à l’heure actuelle.

Que l'ouvrage qui date de 1975 sous le titre Capitalisme privé ou Capitalisme d’État : Ce n’est pas un choix ! Ne soit pas cité bibliographiquement pourrait passer au mieux pour un acte manqué, mais nous en doutons compte tenu de l’importance des éditions dans le petit espace portugais. En revanche que la parution des 51 numéros ! ne fasse l’objet d'aucune mention voilà l’acmé du scandale et de la censure.

Il en va de même du titre de Phil Mailer qui fut publié en anglais (et en portugais9 ) sous le titre The impossible revolution ? Chez Solidarity en 1977. Phil Mailer fut l’un des collaborateurs étrangers du journal et il y participa très activement. Son ouvrage contient de nombreuses références et citations extraites de Combate 10.

Il en va de tout autant d’un participant non moins important qui fut à la fondation du journal et au parcours atypique et qui fut édité également chez Afrontamento on pense ici à João Bernardo11 dont la contribution au débat sur l’autonomie ouvrière, le fascisme, Marx, le Marxisme, reste à découvrir en France 12.


L’objet de la falsification


Toute l’histoire, la pratique relayée par le journal Combate s’oppose au point de vue de R.V. Rappelons tout de même ici que les organisations trotskistes étaient plus que groupusculaires voir inexistantes au Portugal. L’espace ayant été pris par le Parti communiste Portugais (PCP) et une pléthore de chapelles ibéro-maoïstes. L’effondrement du pouvoir ne fut pas uniquement dû selon la doxa philo-militaire et progressiste au putsch des capitaines d’Avril, mais doit beaucoup aux années de luttes qui ont précédé le 25 avril. Ceci va des révoltes dans les colonies à l'insoumission, aux désertions, grèves, et même jusqu’à la spectaculaire lutte armée, etc. La vacance a laissé la possibilité au « non-grand parti », c’est-à-dire à l’a-partidarisme de prendre sa place.

Il était d’ailleurs assez étrange à l'époque de voir les constructeurs de partis en tout genre tout faire pour ne pas passer pour des partidaires.

Au-delà des faits, des dates, RV ne peut s'empêcher dans son ouvrage de développer une position totalement idéologique et de plaquer le vieux mantra trotskiste tiré du programme de transition : le contrôle dit ouvrier ou « Le contrôle ouvrier » ceci aux événements portugais.

En 2015, une publication hors norme de 2368 pages (PDF) éditée par les Éditions Syllepses à savoir Autogestion. L'Encyclopédie internationale relayait son propos13. Il le fut également par les idiots professionnels de la revue Période 14.

On peut se demander dans un premier temps ce que peut bien faire ce texte sur le « contrôle ouvrier » dans une publication traitant d’autogestion et que R.V distingue très bien dans son ouvrage15.

Il faut croire que la dimension de l’escroquerie trotskienne dépasse le cadre lusitanien.

Mais contrairement à ce qu’affirme R.V dans cet article, il n’est bien sûr pas vrai que « Dans les années 1970, le contrôle ouvrier constituait une revendication commune aux jeunes libertaires, aux sociaux-démocrates et aux syndicalistes réformistes » et on voit plutôt mal le courant libertaire au sens large s’en revendiquer (ou alors par méconnaissance) comme elle le prétend dans l’introduction de ce texte. Ceci pour des raisons assez évidentes et que développe longuement Maurice Brinton dans Les bolcheviks et le contrôle ouvrier - 1917-1921 16.

Si elle parle de « désaccords » terminologique sur la notion de contrôle ouvrier en suggérant qu’il n’aurait jamais été convenablement défini, elle minore également la position de M.Brinton qu’elle récupère au passage en oubliant clairement de dire que ce dernier faisait plus que débattre de l’expression de « contrôle ouvrier » ou faisait plus que considérer que celui-ci pouvait « « détourner » les travailleurs de l’autogestion, seule revendication qui remet en cause le profit ». Il affirmait déjà et ceci bien avant l’année 1974 que tout devait être combattu dans cette idéologie du contrôle ouvrier.

Pourquoi une telle opération ? Qui pourrait passer d’ailleurs pour surannée puisque chaque moment est particulier et mérite son analyse propre au risque de virer au psittacisme politique et au dogmatisme.

C’est que derrière ce « contrôle ouvrier » jamais vraiment défini se cachent des objectifs politiques bien précis.


Du contrôle ouvrier au contrôle sur les prolétaires.


En faisant un historique confus de la notion et tout en ne la développant vraiment jamais, elle entretient le flou à son profit politique et tente de faire passer le contrôle ouvrier comme une forme radicale de lutte. Mêlant d’ailleurs à sa farce les conseils ouvriers. Ainsi sont convoqués dans son livre les noms d'Anton Pannekoek et de Karl Korsch deux grands critiques du/des Parti(s) et proches des idées communistes des conseils qui n’ont jamais été des apologistes du contrôle ouvrier ou de la théorie léniniste du double pouvoir surtout quand ils sont cités dans les années 60-70.

Si RV insiste tellement sur le contrôle ouvrier en dénigrant de manière retorse et ambiguë l’autogestion (aussi limitée, récupérée et critiquable que fut l’autogestion) c’est qu’elle est prise sous deux feux ambigus, ceux d’être l’idéologue d’un courant politique minoritaire et autoritaire. Comme à chaque fois chez les léninistes, l'autogestion n’est concevable qu'après la prise du pouvoir politique d’État (théorie du double pouvoir) pour l'instauration de l’État socialiste !

« En quoi consiste la dualité du pouvoir ? En ceci qu'à côté du Gouvernement provisoire, du gouvernement de la bourgeoisie, s'est formé un autre gouvernement, faible encore, embryonnaire, mais qui n'en a pas moins une existence réelle, incontestable, et qui grandit : ce sont les Soviets des députés ouvriers et soldats. »

Lénine, Sur la dualité du pouvoir « Pravda » n° 28, 9 avril 1917.

Si pendant la révolution portugaise il y a eu une « défense » toute relative de l'autogestion et de l’auto-organisation on constate rapidement qu'il ne s'agissait, la plupart du temps chez les léninistes que d'une position tactique de la part d'adversaires du Parti communiste Portugais qui essayaient, en défendant l'autogestion, de déloger le Parti Communiste Portugais de ses bastions.

Tout le pouvoir au soviet ! Ce célèbre mot d’ordre tactique léniniste qu’avait déjà décortiqué Oskar Anweiler avec précision dans Les Soviets en Russie (1905-1921) 17, indique parfaitement de quoi il en retourne stratégiquement.

« Le contrôle ouvrier est un processus de dualité de pouvoirs qui consiste dans l’organisation politique des travailleurs au niveau de la production - formalisée ou non - dans le but de prendre le pouvoir politique ».

Raquel Varela p. 274 de História do Povo na Revolução Portuguesa 1974-75.

En fait, la dualité du pouvoir n’est rien d’autre que la théorisation du gouvernement de substitution (éternellement provisoire) avec ses chefs et autres commissaires, qui se chargeront de structurer la transition sans fin vers le socialisme par la militarisation du travail si chère à Léon Trotski. En définitive un autre gouvernement bourgeois, ou le « pouvoir des travailleurs » est identifié, assimilé et récupéré au profit du Parti.

Pour des finalités assez pauvres, si on en croit d’ailleurs Trotski lui-même dans le Programme de Transition (1938).

Voici un extrait de cette sempiternelle litanie répétée encore de nos jours et jusqu'à l’écœurement par les fans toujours téléphiles et caméléon du Staline manqué :

« Les premières tâches du contrôle ouvrier consistent à éclairer quels sont les revenus et les dépenses de la société, à commencer par l'entreprise isolée ; à déterminer la véritable part du capitaliste individuel et de l'ensemble des exploiteurs dans le revenu national ; à dévoiler les combinaisons de coulisses et les escroqueries des banques et des trusts ; à révéler enfin, devant toute la société, le gaspillage effroyable de travail humain qui est le résultat de l'anarchie capitaliste et de la pure chasse au profit. »


Cet « éclairage » programmatique, dont la bourgeoisie n’a même plus peur, « ne peut être résolu que par la IV° Internationale », ou l’avant-garde des porteurs de vessies en forme de lanternes contre la spontanéité « trade-unioniste » des prolétaires c’est bien connu.

Rappelons par exemple ce que dit Lucia Bruno18 du contrôle ouvrier et qui a travaillé sur le journal Combate et « L‘expérience portugaise19 ».

« Le contrôle ouvrier, c’est quand un groupe de travailleurs est reconnu par la direction d’une entreprise, qui se transforme en cogestionnaire du capital. On parle de contrôle direct des ouvriers par d’anciens ouvriers. Il est légal dans presque tous les pays développés indépendamment de l’existence ou non de luttes.
Le contrôle ouvrier se fonde sur la délégation de pouvoir, et plus sur l’action directe. On élit des délégués qui vont représenter les travailleurs et participer à la gestion de certains problèmes de l’entreprise.
De manière générale, on les limite à des questions d’ordre interne, plus directement liées aux problèmes de main-d’œuvre.
La séparation des délégués élus de l’ensemble des travailleurs est inévitable, car ils ne font l’objet d’aucun contrôle par la base qu’ils disent représenter.
Ils finissent donc toujours par se constituer comme un pouvoir qui se situe au-dessus des travailleurs en reformalisant la relation dirigeants/dirigés qui caractérise toute société d’exploitation.
Pour qu’une entreprise autogérée se sépare de la logique du profit, en initiant le processus d’édification du socialisme, il ne suffit pas d’élire des représentants des travailleurs pour participer de la gestion.
Alors que gérer signifie prendre pour soi-même des décisions en tant que personne ou comme collectivité souveraine, ceci en pleine connaissance des informations nécessaires, contrôler ne signifie que superviser ou vérifier les décisions prises par d'autres.
Le contrôle ouvrier implique une limitation de la souveraineté où certains déterminent les objectifs, et les d’autres s’efforcent que soient appliqués les méthodes les plus appropriées pour les réaliser. »

La référence à Trotski et Gramsci comme théoriciens du contrôle ouvriers et admirateurs du modèle fordiste en dit long sur l’analyse proposée par RV du 25 avril. Au-delà d’être totalement idéologique et dictée par le logiciel bourgeois elle passe sous silence toute une problématique :

- Celle qui voyait dans les relations sociales nouvelles issues des luttes un l’élément possible d’abolition du monde de production capitaliste qui est un élément fondamental dans l’économie de la révolution. C’est de cela dont elle ne parle pas ou ne veut pas parler en ne parlant pas de Combate ou en déformant le propos de M.Brinton, ou de l’'autonomie ouvrière réellement existante au Portugal. Mais également d’un courant politique qui refusait les médiations bourgeoises, le double discours, et les avant-gardes.


L'autonomie ouvrière contre le contrôle ouvrier


Concevoir l’autonomie des prolétaires, c'était et c’est aussi entrevoir la critique pratique et théorique des partis et des syndicats. La volonté de ceux qui luttaient d’en finir immédiatement avec les rapports capitalistes sur les lieux de productions et dans toute la vie sociale et donc de détruire toutes les casernes.

Au-delà de son trotskisme universitaire, la problématique de RV s’inscrit dans la pure tradition du marxisme des forces productives (orthodoxe) qui réduit l’importance et la signification de la critique de la plus-value dans la critique du capital.

Comme l’indique João Bernardo, « le marxisme des forces productives est l’idéologie du pouvoir ou plus exactement une idéologie de la réorganisation et du développement du pouvoir capitaliste » 20

Concevoir l’activité révolutionnaire sur un mode bourgeois et séparé, c’est ne pas comprendre que « les relations sociales de production qui surgissent dans les luttes collectives et actives, ne sont pas seulement antagonistes au capitalisme, mais sont déjà, dès maintenant, le fondement d’un nouveau mode de production »21.

Autrement dit « ce qui importe ce n’est pas de créer préalablement les conditions strictement matérielles, vers un monde de production futur [nous précisons] comme le prétend le marxisme des forces productives »22 mais le développement de nouvelles relations sociales de production.

Il est évident que de ces propositions se dégage une autre approche de la question du pouvoir. Il ne s’agit pas de nier cette question, mais d’identifier que son approche est tout autre et bien différente de celle défendue dans le livre par R.V. Il ne s’agit plus de conquérir l’appareil d’État, mais d’acter sa destruction. Il s’agit dans le cours de la lutte de combattre le fonctionnement bourgeois de l’organisation du travail, sa militarisation, son hiérarchisme, son caractère fragmenté et aliéné.

Sans tomber dans l'illusion de la possibilité d'îles autonomes ou de l’autogestion dans un monde capitaliste ou de ne pas lier les moyens et fins, le fond et la forme.

Si le nombre des entreprises autogérées, des terres collectivisées fut conséquent et dictées le plus souvent par la nécessité plus que par des discours idéologiques il en va tout autant de l’intégration de ces expériences.

L’appel à l’État comme pourvoyeur, l’intégration par le marché et la normalisation de la situation par les élections ont fait le reste.

Mais toute la gauche et l’extrême gauche ont alimenté leurs discours et leurs pratiques d’un socialisme frelaté, d’un discours ambigu où la socialisation des moyens de production apparaît toujours comme synonyme d’étatisation ou la fin du capitalisme n’est que l'élimination de la propriété privée.

Cette démarche qui est celle de R. VARELA vise à intégrer d’une façon détournée les prolétaires dans le camp idéologique des nouveaux exploiteurs - les managers technocrates du capital étatisé, dont elle est une des représentantes actuellement de par ses fonctions de médiations dans l’appareil idéologique d’État Portugais.

Identifier la structure du mode de production capitaliste avec la validité des « lois du marché » établir que la disparition de ce marché signifie la disparition du mode de production comme un tout, c’est produire une zone de convergence idéologique entre ceux qui veulent mettre fin à toute exploitation et ceux qui pensent seulement la réaliser sous une nouvelle vielle forme – les nationalisations et le capitalisme d’État.
Le journal Combate et certains courants minoritaires du communisme antiautoritaire ou libertaire, anarchistes même furent les seuls à dénoncer ou à refuser le faux choix entre le capitalisme d’État et le Capitalisme Privé.
Mais de cela il ne sera pas question dans son livre car il s'agit d'un Autre Combat 23


Version du 16/10/2018






NOTES


1. Émissions de Radio Vosstanie sur La lutte des classes au Portugal (Sur la révolution dite des « œillets » ou la transition démocratique portugaise) 17h30 de son et d'entretiens avec Charles Reeve, Joao Bernardo, José Hipólito dos Santos, etc. https://vosstanie.blogspot.com/2014/09/la-lutte-des-classes-au-portugal.html


2. En référence à Howard Zinn auteur d'Une Histoire populaire des États-Unis. De 1492 à nos jours, Agone, 2002.


3. Franck Fischbach. Sans objet Capitalisme, subjectivité, aliénation. Vrin 2009.

4. Raquel Varela a été désigné par l’État Portugais comme « conseillère scientifique » pour les commémorations des 40 ans de la révolution dans le cadre d’un « Itinéraire sur le 25 Avril » http ://passapalavra.info/2014/04/94453




6. À cette date le volume VIII vient de paraître. Cette publication fait suite à l’ouvrage de référence entrepris et dirigé en son temps par Joel Serrão sous le nom de Dicionário de História de Portugal éditorialement il s'agit d'un supplément.


7. La collection complète du journal Combate peut-être consultée ici : https://www.marxists.org/portugues/tematica/jornais/combate/index.htm



9. Chez Afrontamento également puis ré-publié cette année dans une édition revue augmentée chez Antigona Editora (2018).


10. Ce paragraphe a été rédigé grâce à un texte édité en 2006 et tiré de http://jornalcombate.blogspot.com/ Jornal Combate Portugal, 1974-1978 et signé par João Bernardo, José Elísio Melo e Silva, José Paulo Serralheiro, Phil Mailer, Rita Delgado.


11. On peut en savoir bien davantage sur son parcours et ses idées en écoutant nos émissions sur Radio Vosstanie.


12. Notons que le journal Combate fait l’objet de travaux divers et universitaires au Brésil. Mais peut-être que les enjeux sont autres là-bas loin. On soulignera la traduction du travail de Danúbia Mendes Abadia dans Portugal, la révolution oubliée, tome I - « Combate et les luttes sociales pour l’autonomie (1974-1978) » Éditions Ni patrie ni frontières 2017.


13. Nationalisations et contrôle ouvrier dans révolution des Œillets. p 901-927



15. Voir plus précisément à la page 274 de História do Povo na Revolução Portuguesa 1974-75 ou l'édition portugaise de l'ouvrage de R.V.


16. Édité par le Groupe Solidarity en 1970. Traduit en français en 1973 dans la revue Autogestion et socialisme, Cahier 24-25 en 1973 puis en 2016 aux Éditions Les Nuits Rouges.


17. Oskar Anweiler, Les Soviets en Russie (1905-1921) Trad. De l'allemand par Serge Bricianer. Préface de Pierre Broué, Éditions Gallimard, 1972. Dans monde la marchandise tout est possible, promouvoir le léninisme puis sa critique, tout est dans tout et son contraire. Ainsi les éditions Agone annonce qu'ils feront paraitre une réédition de l'ouvrage fin janvier 2019. Rappelons que l'édition Gallimard avait été traduite par un militant proche des idées du communisme des conseils Serge Bricianer et préfacée par un trotskiste de l'OCI Pierre Broué. L'histoire se répète disait Marx, la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce...Il ne reste que le spectacle du nihilisme marchand.

18. In Qu’est-ce que l’autonomie ouvrière ? Vosstanie Éditions 2018.


19. En référence à L’Expérience portugaise La conception putschiste de la révolution sociale, Charles Reeve, Éditions Spartacus,1976.


20. In Economia dos Conflitos Sociais. Expressão Popular Editora 2009 (2e édition). On pourra écouter également 3 Entretiens avec João Bernardo autour de son livre Économie des conflits sociaux sur Radio Vosstanie.


21. Ibid.


22. Ibid.


23. PORTUGAL l'autre combat. Classes et conflits dans la société. F. Avila, Carla Ferreira, B. Lory, C. Orsoni, Charles Reeve. Editions SPARTACUS. Série B. nº61 - 1975. 220 pages. Disponible en PDF sur le site ArqOperaria https://arqoperaria.blogspot.com/2014/01/pour-une-bibliographie-engagee.html




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