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lundi 25 septembre 2017

L'objectivation, une forme d'extériorisa­tion qui ne peut être dépassée. Matériaux pour une émission (15)

L'objectivation, une forme d'extériorisa­tion qui ne peut être dépassée.*
Matériaux pour une émission (15)

Extrait de la Postface (1967) à Histoire et conscience de classe : Essais de dialectique marxiste de György Lukács p. 398-402



Nous publions ici un document qui viendra alimenter notre émission sur la Conscience de classe. Si l'étude philosophique de ce texte reste encore en débat,  il nous parait nécessaire de réfléchir profondément et politiquement sur ce que celui-ci implique. Il est donc à la base de notre réflexion actuelle sur l'aliénation, la réification (débat et limite du concept) et la conscience de classe.

À propos de son  ouvrage Histoire et conscience de classe, György Lukács précise:

Il est impossible, dans cet aperçu nécessairement sommaire, d'exercer une critique concrète sur tel ou tel détail du livre, de montrer par exemple quelle interprétation de Hegel était positive et quelle interprétation semait la confusion. Le lecteur d'aujourd'hui, s'il est capable de critique, trouvera sûrement bien des exemples de ces deux types. Mais pour l'influence que ce livre exerça à l'époque, comme pour son éventuelle actualité, un problème, au-delà de toutes les considérations de détail, est d'une importance décisive : c'est celui de l'aliénation, qui est traitée ici, pour la première fois depuis Marx, comme la question centrale de la critique révolutionnaire du capitalisme et dont les racines, tant du point de vue de l'histoire de la théorie que de la méthode, sont ramenées à la dialectique de Hegel. Naturellement, le problème était dans l'air. Quelques années plus tard, en 1927, L’Être et le temps de Heidegger allait en faire le centre des discussions philosophiques et il l'est aujourd'hui encore, essentiellement sous l'influence de Sartre et de ses disciples comme de ses adversaires. On peut se dispenser ici de répondre à la question de philologie, posée notamment par Lucien Goldmann qui voyait dans l'ouvrage de Heidegger une réplique polémique à mon livre, bien qu'il n'y fût pas mentionné. La constatation que le problème était dans l'air suffit parfaitement aujourd'hui, surtout lorsque les fondements ontiques de ce fait sont analysés en détail — ce qui n'est pas possible ici — pour mettre à jour l'influence ultérieure, le mélange de motifs marxistes et existentialistes surtout en France, immédiatement après la deuxième guerre mondiale. Les priorités, les « influences », etc., ne sont d'ailleurs en cela pas très intéressantes. Ce qui reste important, c'est que l'aliénation de l'homme a été reconnue par les penseurs tant bourgeois que prolétariens, tant de droite que de gauche, comme un problème central de l'époque où nous vivons. Histoire et conscience de classe a ainsi eu une action profonde dans les cercles de la jeune intelligentsia ; je connais toute une série de bons communistes qui furent gagnés au mouvement par là. Sans aucun doute, la nouvelle prise en considération de ce problème hégéliano-marxiste de la part d'un communiste a été une des raisons de l'action exercée par ce livre, bien au-delà des frontières du parti.

Le problème lui-même est traité, il est aujourd'hui assez facile de le voir, dans le plus pur esprit hégélien. Avant tout, son fondement philosophique dernier est constitué par le sujet-objet identique se réalisant dans le processus historique. Il est vrai que chez Hegel lui-même le sujet-objet naît d'une manière logico-philosophique, l'esprit absolu atteignant le degré suprême dans la philosophie, avec la reprise de l'aliénation, avec le retour à soi-même de la conscience de soi, réalisant ainsi le sujet-objet iden­tique. Pour Histoire et conscience de classe, au contraire, ce processus doit être social et historique, il culmine dans le fait que le prolétariat réalise ce degré dans sa cons­cience de classe, en devenant sujet-objet identique de l'histoire. Ainsi Hegel semble être effectivement « mis sur ses pieds » ; il apparaît que la construction logico-métaphysique de La Phénoménologie de l'esprit a trouvé une réalisation ontologiquement authentique dans l'être et la conscience du prolétariat, ce qui semble à son tour donner une justification philosophique au tournant histo­rique apporté par le prolétariat : fonder par sa révolution la société sans classes, clore la « préhistoire » de l'huma­nité. Mais le sujet-objet identique est-il en vérité plus qu'une construction purement métaphysique ? Le sujet-objet identique peut-il réellement être produit par une connaissance de soi, aussi adéquate soit-elle, même si celle-ci a pour base une connaissance adéquate du monde social ? autrement dit, peut-il être produit dans une conscience de soi, aussi achevée soit-elle ? Il suffit de poser cette question précise pour y répondre par la négative. Car le contenu de la connaissance peut bien être rapporté au sujet connaissant, l'acte de connaissance n'en conserve pas moins son caractère aliéné. C'est à juste titre que, précisément dans La Phénoménologie de l'esprit, Hegel a refusé l'« intuition intellectuelle » de Schelling, réalisation mystique irrationnelle du sujet-objet identique, et a exigé une solution philosophiquement rationnelle du problème. Son solide sens de la réalité maintenait cette exigence ; sa construction universelle la plus générale culmine certes dans la perspective de sa réalisation, mais il ne montre jamais concrètement à l'intérieur de son système comment cette exigence pourrait parvenir à s'accomplir. Le prolé­tariat comme sujet-objet identique de l'histoire humaine réelle n'est donc pas une réalisation matérialiste qui sur­monte les constructions intellectuelles idéalistes, c'est bien plutôt du super-hégélianisme, c'est une construction qui vise objectivement à dépasser le maître lui-même en s'élevant encore plus au-dessus de toute réalité.

Cette prudence de Hegel a son fondement intellectuel dans le caractère téméraire de sa conception de base. Car chez Hegel, pour la première fois, apparaît le problème de l'aliénation comme question fondamentale de la position de l'homme dans le monde, envers le monde. Mais elle est en même temps chez lui, sous le terme de Entäusserung (extériorisation), la position de toute objectivité. C'est pourquoi l'aliénation, pensée jusqu'au bout, est identique avec le fait de poser l'objectivité. C'est pourquoi il faut que le sujet-objet identique, en supprimant l'aliénation, supprime aussi l'objectivité. Mais, comme l'objet, la chose n'existent chez Hegel que comme extériorisation de la conscience de soi, la reprise de ceux-ci dans le sujet serait la fin de la réalité objective, de toute réalité par conséquent. Or Histoire et conscience de classe suit Hegel dans la mesure où l'aliénation y est identifiée avec l'objec­tivation (pour reprendre la terminologie des Manuscrits économico-philosophiques de Marx). Cette grossière erreur fondamentale a certainement beaucoup contribué au succès d'Histoire et conscience de classe. Démasquer en pensée l'aliénation était dans l'air à l'époque, nous l'avons dit ; cela devint bientôt la question centrale pour la cri­tique de la civilisation qui étudiait la situation de l'homme dans le capitalisme d'aujourd'hui. Pour la critique philo­sophique bourgeoise — que l'on pense seulement à Heidegger —, il était très tentant de sublimer la critique sociale en une critique purement philosophique, de faire de l'aliénation, sociale par essence, une aliénation éter­nelle liée à la « condition humaine (1) », pour employer un terme né ultérieurement. Il est clair que le mode d'exposition d'Histoire et conscience de classe répondait tout à fait à une telle attitude, quoique le livre eût des intentions autres, et même opposées. L'aliénation identi­fiée avec l'objectivation était certes conçue comme une catégorie sociale — le socialisme devait supprimer l'aliénation — mais son existence insurmontable dans les sociétés de classes et surtout sa justification philosophique la rapprochaient de la « condition humaine ».

Cela résulte directement de la fausse identification, soulignée à maintes reprises, entre les concepts fonda­mentaux opposés. Car l'objectivation est effectivement, dans la vie sociale des hommes, une forme d'extériorisa­tion qui ne peut être dépassée. Si l'on se rend compte que, dans la praxis, surtout dans le travail même, il y a sans cesse objectivation, que toute forme d'expression humaine, par exemple le langage, objective les pensées et les senti­ments humains, etc., il devient évident que nous avons affaire ici à une forme humaine générale du commerce des hommes entre eux. En tant que telle, l'objectivation n'est évidemment ni bonne ni mauvaise : ce qui est juste est tout autant objectivation que ce qui est faux, la libération tout autant que l'asservissement. Le rapport objectivement social d'aliénation et toutes les marques subjectives de l'aliénation intérieure qui en sont la conséquence nécessaire ne surgissent que lorsque les formes objecti­vées assument dans la société des fonctions qui mettent l'essence de l'homme en opposition avec son être, qui oppriment, déforment, défigurent, etc., l'essence de l'homme par l'être social. Or cette dualité n'a pas été vue dans Histoire et conscience de classe. D'où ce qu'il y a de faux et de bancal dans sa conception fondamentale de la philosophie de l'histoire. (On notera en passant que le phénomène de la réification, étroitement apparenté à l'aliénation, sans lui être identique ni socialement ni conceptuellement, a été également employé comme son synonyme.)

Cette critique des concepts de base ne saurait être complète. Mais même si on se limite strictement aux questions centrales, il faut parler brièvement du refus de la connaissance-reflet. Ce refus avait deux sources. La première était une aversion profonde pour le fatalisme mécaniste qui recourait d'habitude à cette théorie dans le matérialisme mécanique et contre lequel mon utopisme messia­nique d'alors, la prédominance de la praxis dans ma pensée, protestaient passionnément — et là aussi ce n'était pas entièrement injustifié. Le second motif provenait encore de ce que la praxis était reconnue avoir son origine et s'ancrer dans le travail. Le travail le plus primitif, le ramassage de pierres par l'homme préhistorique, pré­suppose que la réalité immédiatement concernée est correctement reflétée. Car une visée téléologique ne peut s'accomplir avec succès sans une reproduction de la réalité pratiquement visée, aussi primitivement immédiate que soit cette reproduction. La praxis ne peut être accomplissement et critère de la théorie que parce qu'elle prend pour fondement ontologique, présupposition réelle de toute visée téléologique réelle, une reproduction tenue pour correcte de la réalité. Il ne vaut pas la peine d'entrer ici dans les détails de la polémique surgie à ce sujet, ni de revenir sur la justification d'un refus du caractère photographique du reflet dans les théories courantes.

Il n'y a, je crois, pas de contradiction à ne parler que des aspects négatifs d'Histoire et conscience de classe et à penser quand même que l'ouvrage a eu à son époque et à sa façon une certaine importance. Déjà le fait que les erreurs énumérées ici sont dues moins aux particu­larités de l'auteur qu'aux grandes tendances souvent objectivement fausses de la période, confère au livre un certain caractère représentatif. Une grande période de transition, à l'échelle de l'histoire universelle, cherchait alors son expression théorique. Quand une théorie exprimait, non certes l'essence objective de cette grande crise, mais simplement une prise de position typique face aux problèmes fondamentaux soulevés par elle, elle pouvait acquérir historiquement une certaine importance. Et je crois aujourd'hui que c'était le cas pour Histoire et cons­cience de classe.

* Le titre est de notre initiative.

(1) En français dans le texte (N. d. T.).

Extrait de la Postface (1967) à Histoire et conscience de classe : Essais de dialectique marxiste de György Lukács p. 398-402.

Guerre de classe (Version Youtube)



Voir aussi
Émission du 13 avril 2013


Version web-radiophonique de

  Guerre de classe 

 Travail • Communauté • Politique • Guerre

voir aussi prole.info

 

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  Connaissez-vous Josef Dietzgen ? (Son du 2/01/16)

Qu'est-ce que l'Autonomie Ouvrière ? (Son  du 1/08/17)

 

vendredi 22 septembre 2017

Autogestion ouvrière et marché capitaliste (6)

Autogestion ouvrière et marché capitaliste
Extrait de : Qu'est-ce que l'Autonomie Ouvrière ? (1985) 
Traduction modifiée 2017.

Quand les travailleurs d'une entreprise commencent à gérer la production, un des premiers obstacles auxquels ils sont confrontés touche à l’approvisionnement en matières premières. La question s’aggrave quand les matériaux sont importés. L'expérience a montré qu’ils subissent immédiatement le boycott des capitalistes, qui ne leur fournissent pas les matériaux nécessaires.

En plus de cela il existe le problème du manque d'argent pour les acquérir. Quand cela arrive, les travailleurs sont forcés de faire appel à l'État pour tenter d’obtenir des fonds. C’est la première étape vers la perte d’autonomie conquise par l'action d'occupation de l'entreprise.

En se servant de cette nécessité de l’argent, le gouvernement ou les propriétaires du capital, vont chercher à encadrer et contrôler les ouvriers en leur imposant des restrictions, des buts et des objectifs.

Un autre problème non moins difficile à résoudre est celui de la distribution des produits de ces entreprises autogérées. De très nombreuses fois elles n’arrivent pas être aussi compétitives que les entreprises capitalistes du marché.

S’il existe une situation révolutionnaire généralisée dans le pays, il est possible d'établir un système d'échange direct entre les usines en autogestion et entre l'industrie et l'agriculture.

Mais si les luttes sont isolées, cela n’est possible qu’au moyen du marché capitaliste. La pression qu'il exerce force l’usine à revêtir des formes capitalistes de gestion, pour restaurer la rentabilité et la compétitivité nécessaires.

A ce moment-là s’imposent les critères capitalistes fondés sur les indices de productivité et d’efficacité.

Le retour de ces critères aboutit par engendrer l'apathie entre les travailleurs, et donc la bureaucratisation des comités d'usine est inévitable. Quand les comités d’usine bureaucratisés ne disparaissent pas, ils deviennent les nouveaux managers du capital. C’est ce qui est arrivé au Portugal par exemple, avec diverses entreprises industrielles et agricoles qui se mirent en autogestion après la chute du régime salazariste en 1974.

En août 1975, on estimait à 308 environ le nombre d’entreprises en autogestion dans le secteur urbain. Dans le sud, région des latifundiaires, de vastes espaces ont été occupés et collectivisés par des salariés agricoles, donnant naissance aux Unités Collectives de Production (UCP).

Dans tous les cas ce fut une solution trouvée par les travailleurs pour éviter le chômage. A cette époque de nombreuses entreprises fermaient parce que déficitaires, ou parce que le patron s’enfuyait à l’étranger avec l’argent par peur du “communisme”.

Ces pratiques autogestionnaires auraient été une grande menace pour le capitalisme portugais si elles ne s’étaient pas limitées à des secteurs relativement périphériques de l'économie. Elles se sont produites principalement dans l'industrie textile, graphique, l'hôtellerie et le tourisme. Les initiatives qui ont émergé dans l’agriculture sont restées isolées du reste du pays et n'ont pas eu d'autre choix que de faire appel à l'État.

La liaison entre les différents secteurs de l’économie était fondamentale pour créer une réelle autonomie de ces entreprises dépendantes du capitalisme portugais, cela aurait permis l’expansion vers d’autres niveaux de la société et bien plus, par-delà les frontières portugaises.

Cependant, comme le capitalisme portugais se réorganisait avec le reflux du mouvement révolutionnaire, la situation de ces entreprises était devenue de plus en plus difficile. La dépendance qu’elles avaient vis-à-vis des institutions capitalistes correspondait à la fragilité du mouvement qui s’était généralisé mais pas unifié, au point de créer un réseau de relations sociales fondé sur des critères de lutte prolétariens qui pouvaient être imposés pour la réorganisation globale de la société dans une perspective socialiste.

L'expérience portugaise, parce que contemporaine, est d'une grande importance. Elle nous permet de voir que l'un des plus grands obstacles du processus révolutionnaire est aujourd'hui le marché capitaliste.

Lorsque les luttes restent isolées, les expériences autogestionnaires finissent par être encerclées de tous les côtés ; par le marché de capitaux, le crédit, de produits finis et aussi par le marché des moyens de production (machines, semences, engrais, etc.).

L’internationalisme des luttes se pose dans ce contexte comme un impératif pratique et non comme un slogan que l’on lance au moment des grandes dates commémoratives. L'internationalisation de la révolution n’est pas une nécessité à long terme, mais une question de survie immédiate.

L’autogestion comme expression de l’autonomie de la classe ouvrière face au capitalisme ne peut être vue comme une particularité de telle ou telle usine. Elle ne peut être réduite non plus à une solution provisoire pour des temps de crise.

Autogérer ne signifie pas seulement gérer d’une manière différente un capital productif afin que son produit soit distribué de manière plus équitable entre les travailleurs.

Les pratiques autogestionnaires doivent profondément modifier les relations de travail et détruire la logique de valorisation du capital.

Ce n’est pas un but à atteindre dans la société capitaliste. L'autogestion est un moyen de lutte à travers lequel les travailleurs prennent conscience qu'ils sont capables de gérer la production, de créer de nouvelles formes d'organisation du travail, et de mettre la démocratie ouvrière en pratique.

Il est nécessaire de distinguer le mouvement des travailleurs des commissions qui en surgissent mais qui se bureaucratisent à chaque fois que le cours de la lutte n’est pas ascendant. C’est la vivacité du mouvement autonome conjugué à la désagrégation des centres de pouvoir - deux aspects d’un même phénomène qui peuvent permettre la survie des pratiques autogestionnaires.


L'Autonomie ouvrière: Une pratique de classe
La lutte Autonome
Les institutions Autonomes
La dynamique du processus
Luttes revendicatives et révolution
La transformation des relations sociales dans la lutte en de nouvelles relations sociales de production.
Autogestion ouvrière et marché capitaliste.
La légalisation de la lutte
Autogestion et technologie.
Autonomie ouvrière et partis politiques
Autonomie ouvrière et syndicats
Autonomie et socialisme


Vosstanie propose une traduction d'un ouvrage de Lúcia Barreto Bruno édité en 1985 au Brésil. Elle sera le support d'une émission de la Web Radio Vosstanie et d'un débat sur la question posée. Il va de soi que nous ne sommes pas en accord avec certains propos, approches du livre (ambiguës sur la question de la "gestion" et "d'auto-gestion" ou de qui a à "gérer") qui a donc 30 ans. Ils posent néanmoins en creux de nombreuses questions, critiques (à faire), de manière très stimulante, dans un débat complexe. Il s'agit donc d'un écrit qui nous permettra de dégager pas mal de perspectives.


O que é Autonomia Operária - Lúcia Bruno. Editora Brasiliense - 1986 . 91p.

VOIR AUSSI LA VERSION AUDIO DE:
 Qu'est-ce que l'Autonomie Ouvrière ? 
 (Le son de Radio Vosstanie du 1/08/17)
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Voir aussi notre émission
et la publication de la brochure.

lundi 18 septembre 2017

Point de vue image de classe (19) - Ça ne vous est jamais arrivé ?

Point de vue image de classe (19)
 Ça ne vous est jamais arrivé ?


Ça ne vous est jamais arrivé en vous réveillant ou au boulot de vous dire qu'on a pas envie de “changer le monde” avec certaines personnes ? Des “gens” que l'on peut côtoyer au quotidien ou même certains militants. Pas avec eux ! Qu’on n’a pas envie de le penser, de le faire de le vivre avec eux. Que ça ne changerait rien.

On a beau se projeter, que tout serait reconfiguré par l’opération de la sainte révolution, la connerie en moins mais rien à faire ça ne marche pas, on y arrive pas.

On se pensait un passe-muraille et puis finalement il ne reste sur les étales que des dissertations sur les faïençages possibles.

On croyait en la perfectibilité humaine et puis les discussions commencent ou se terminent toutes sur des questions de contre-pouvoir, de dispositifs anti, de parades contre la bêtise, et les différentes formes d'autoritarismes à l’intérieur des luttes ou des cercles en rotation sur eux-mêmes.

On cesse peut-être alors de “croire” pour se coltiner vraiment le réel. Ce fameux bon réel qu’on dit rationnel et qui finalement se déploie d’une manière trop “réactionnaire” à notre goût.

On l'ausculte alors, on en fait l’anatomie, on en devient le physiologiste pour oublier trop souvent ce qui faisait le fondement de sa révolte.

La défense de vérités théoriques prend alors le pas sur la tension de la vivre. Jusqu’à en oublier ce que le quotidien peut dégager de profondeurs et de nuances.

Exister peut devenir simplement difficile, on se raccroche alors à des absolus mais cela n'empêche pourtant pas de plier les genoux comme une gymnastique obligatoire.

Avec le dressage quotidien, on trouve des tas d'aménagements, des belles justifications à n’en plus finir.

Pourtant chaque journée à sa piqûre de rappel... de rage.

Il n’est pas rare que cette lueur qu’on avait dans les yeux, et qui était capable d’éclairer toutes les pénombres intérieures disparaisse pour quelque temps.

Une de ces lueurs qui ressemble à un feu qui se consume dans la nuit sans personnes autour.

On s’habitue à tout.

Notre horizon a-t-il été asséché par la critique quasi exclusive (même si elle reste fondamentale) de l’économie politique pour se caricaturer elle-même ? et sombrer dans une forme d’économisme vulgaire ou exclusif.

Où sont donc passés les matériaux qui fondaient et attisaient notre engagement ? Ce dernier était alimenté à minima par cette volonté de construire immédiatement de nouvelles relations sociales, ou la bienveillance et l’échange auraient remplacé la concurrence, l’entraide la démerde voir même le cynisme.

Peut-être qu’à trop attendre on s’impatiente et que l'on piétine. Il n'y à la rien de plus idéal pour que les injonctions aux génuflexions cadencées et quotidiennes se fassent sans se poser trop de questions, et donne la possibilité à la porte du pessimisme et de la soumission de se refermer pour un temps trop long. 
  
Il s’agit donc de cesser de se bercer d’illusions tout en restant disponible (ce qui n'est vraiment pas facile) pour reprendre le mouvement vers le possible et une forme de poésie de l’existence. C'est à dire de critiquer dans un premier temps et au plus vite le racket militant et sa pratique sclérosée. Une gageure ?

vendredi 8 septembre 2017

Qu'est-ce que l'Autonomie Ouvrière ? (Le son de Radio Vosstanie du 1/08/17)

Son de Radio Vosstanie !

du 1 août 2017

Qu'est-ce que l'Autonomie Ouvrière ?
(O que é Autonomia Operária)

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93 minutes


Nous proposons un son (version audio de la brochure) avant la publication au format pdf/papier*. Suivra également mais plus tard une émission dont l'objet sera un commentaire critique du texte de Lúcia Bruno. Lucia Bruno interviendra / participera à cette émission ou l'on discutera de sa préface inédite, 30 ans après la première publication de l'ouvrage.

Si sur certains aspects le propos doit être critiqué car il semble même dépassé, il reste riche en débats et questionnements. Il repose quelques fondamentaux concernant l'utilisation abusive du mot Autonomie tout en restant accessible.


* Traduction (Vosstanie) du portugais du brésil de : O que é Autonomia Operária - Lúcia Bruno. Editora Brasiliense - 1986 . 91p. Titre que l'on pouvait traduire littéralement par: Ce qu'est l'autonomie ouvrière.


Qu'est-ce que l'Autonomie Ouvrière ?
-
L'Autonomie ouvrière: Une pratique de classe
La lutte Autonome
Les institutions Autonomes
La dynamique du processus
Luttes revendicatives et révolution
La transformation des relations sociales dans la lutte en de nouvelles relations sociales de production.
Autogestion ouvrière et marché capitaliste.
La légalisation de la lutte
Autogestion et technologie.
Autonomie ouvrière et partis politiques
Autonomie ouvrière et syndicats
Autonomie et socialisme



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93 minutes

- NOTE -

Pelegas : Vient de “Pelego” : Le terme a été popularisé dans les années 1930 au Brésil . Dirigeant syndical - corporatiste proche du gouvernement Getúlio Vargas - est passé dans le langage courant comme traître et allié du gouvernement et des patrons .



VOIR
 L'introduction et la première partie.
 Qu'est-ce que l'Autonomie Ouvrière ?


Transcription de l'introduction au son.

Un son comme on a l'habitude de la faire depuis quelques temps qui donne la possibilité d'accéder à un texte d'une manière différente.

Celui-ci à pour titre : Qu'est-ce que l'Autonomie Ouvrière ? il est tiré d'un ouvrage traduit du portugais du brésil par nos soins, et a été rédigé au début des années 80 par Lúcia Bruno.

Littéralement on pouvait le traduire par: Ce qu'est l'autonomie ouvrière, mais on a préféré ce titre qui relève de notre seul choix....comme en forme de Que sais-je ? en quelque sorte.

Alors pourquoi ce texte ? Malgré ce qui nous semble être certaines limites, ou même des problématiques peut-être obsolètes, et dont on discutera d'ailleurs dans une prochaine émission avec l'auteur elle-même.

On fera cette émission d'ici quelques semaines, ou on rentrera à ce moment là dans le coeur du texte pour souligner surtout et aussi ce qui fait sa force.

Car ce texte est riche, dense même, et simple d’accès, il ouvre de multiples d’interrogations, de possibles débats. C'est ce qui a motivé notre traduction, et ce son.

On publiera le texte d'une manière ou d'une autre, avec une introduction de Lúcia Bruno et probablement aussi avec notre propre critique qui sera mise en relation avec la situation du capitalisme dans notre réalité actuelle.

On a aussi voulu édité ce texte, et faire ce son parce que l'on entend beaucoup le mot Autonomie....

On décortiquera aussi ce terme dans la prochaine émission.
Car il est devenu un mot valise dont on ne sait plus trop de quoi au juste il s'agit d’être Autonome ?

On peut certainement l'entendre comme l'inverse d'hétéronomie bien sûr, L'hétéronomie étant le fait de vivre selon des règles qui lui nous sont imposées, selon une "loi" subie.

Mais est-ce que cela est suffisant....?

Ce qui est certain dans ce son, c'est que s'exprime Notre conception de l'Autonomie...qui au delà d'être ouvrière est Prolétaire. Mais surtout dont la finalité la perspective est le communisme.

Et n'a rien à voir avec:

L'Autonomie désirante et flottante...

L'Autonomie intellectualiste et léniniste ou L'Opéraïsme stalino-armé et manipulé.

Ce que Miguel Amoros en (2005) dans son texte Que fut l'autonomie ouvrière ? a qualifié de conception "retardataire et spectaculaire liée à la décomposition du bolchevisme"

Bien sûr il en va de même de:

L'Autonomie fourre tout "des luttes"...et de sa fameuse convergence des moi-je et des débats merdiques de ce que l'on a appelé les thématiques de l'extrême gauche de la saloperie et qui permet d'ailleurs mêmes aux freaks nationaux socialistes et à l'Indigente Nouvelle Droite de s'en réclamer, tant ce mot n'est jamais développé conceptuellement mais surtout pratiquement.

On a envie de conclure en laissant la parole à Benjamin Peret au travers de certains de ces mots extraits de : Toute une vie (1950).  


Il serait inutile de parler de la vérité si l’on ne lui avait
tant craché au visage
que son regard en étoile polaire obstinée à marquer le la
s’est aujourd’hui effacé comme une ville rasée par les
barbares que déjà la brousse envahit
Ils l’ont même livrée à tous les appétits de la troupe
Je nomme ici la tourbe de la steppe comme la pègre en
costume de gratte-ciel et le fouille-merde à cervelle d’eau
bénite
le chevalier des menottes
le rampant à moustaches d’épaulettes
la valise bourrée de clefs qui ne vont sur aucune serrure
et son chien l’aveugle hypnotisé par un bocal à cornichons
Tu as toujours cherché à dégager ses traits en arc-en-ciel sur
les champs de boutons d’or
des ecchymoses qui transformaient un nez en groin à hostie
la plage des lèvres découvrant le lamé des dents en corps de
garde infesté de râteliers d’armes
et écrasaient d’une bouffissure canaille le regard d’horizon
en jardin après la pluie de printemps
C’est cela André qui nous rassemble en grains d’un même épi
que ne courbe aucun équinoxe à rage de rat prisonnier dans
son égout
et ne brûle nul solstice en lance-flammes dévorant un paysage
à ramage d’oiseaux libres
répercuté par les mille échos des eaux en yeux de fée
puisque la vérité sauvage au regard d’évidence qui fait
tressaillir les ventres à gousset
ne chante que les hymnes en rafales chassant les monastères
de nuages contre les montagnes qui les éventrent
les chants en poings dressés des éternels rebelles avides de
vent toujours neuf
pour qui la liberté vit en avalanche ravageant les nids de
vipères de la terre et du ciel
ceux qui crient de tous leurs poumons ensevelissant les
Pompéi

La société communiste se passera-t-elle d'ascenseurs et de motocyclettes ?

La société communiste se passera-t-elle d'ascenseurs et de motocyclettes ?

A PROPOS DE A FABRICA DE NADA de PEDRO PINHO
(L’USINE DE RIEN) - 2017




Faire part de quelques impressions sur un objet cinématographique de 177 minutes n’est pas une tâche aisée. S’il s’agit de le faire, c’est que d’une certaine manière nous ne sommes pas restés insensibles. Même si les commentaires ne sont pas forcément que positifs. Pour autant l’objet touche son objectif à savoir interroger, se questionner jusqu’au point de se faire critique de la critique du point de vue ou des idées exprimées.

D’une certaine manière une forme de comparaison s’impose presque avec un autre film, celui de Miguel Gomes (2015) - Les Mille et Une Nuits (As Mil e Uma Noites) sur fond de cette fameuse “crise”, de poésie, de bouffonnerie nihiliste et dépressive, d’interviews d’anonymes face caméra, ou les déroulements de vies nous indiquent que derrière cette inexorable désagrégation se trouve des individus brisés par le capitalisme.

La similitude, de certains procédés entre les deux films (On pense au 1er film de la trilogie de M.Gomes L'Inquiet ( O Inquieto ) questionne donc bien au-delà de l’esthétique. Car une forme du réel s’invite donc dans la fiction. Alors que la tonalité du moment serait plutôt à ce que la fiction s’invite dans un pseudo réel.

Le film, vendu par son distributeur pendant cette première diffusion aux Forum des Images à Paris le 10 juin 2017, comme une sorte de produit quasi total ou s'entrecroiserait comédie musicale (pour les fans de La La Land ?) documentaire, film d’auteur, voir politique ou “engagé” nous a laissé perplexe pour différentes raisons qui sont principalement politiques, de par son parti-pris esthétique.

La question s’était déjà posée d’une certainement manière pour le film de M. Gomes dont le discours politique ne décollait pas de l’arrière-train social-démocrate - type Bloco de Esquerda, et lui permettait de broder une métaphore aussi grosse que viriliste sur l'absence de “couilles” des politiques pour réguler le folklore local et l’économie.

Nous ne cachons pas d’être allés voir le film de Pedro Pinho pour une raison qui a la fois relevait de notre intérêt sur la situation du Portugal contemporain mais aussi parce que la bande annonce déclarait de manière assez ouverte que ce film se plaçait sous le signe d’une démarche plutôt en rupture avec celle de M.GOMES plus particulièrement sous l’angle de la critique de la valeur. (Voir la bande annonce)

Mais son argument principal est à notre avis possiblement devenu son point de faiblesse voir même un sorte de cache misère, un mauvais alibi intello d’un cinéma d’auteur épuisé.

Qui lui permet d’ailleurs de ne pas interroger la “politique” c’est à dire les politiciens comme l’escroquerie / racket du Bloco par exemple, ou même l’intervention consciente de classe.

Notre première impression en sortant de la salle aura été de se demander ce qu’il s’était passé depuis Ossos de Pedro Costa, sorti en (1997) ? ou de Os Mutantes (1998) de Teresa Villaverde voire même depuis la mort de João César Monteiro.

Que peut bien nous apprendre ce type de production qui se présente comme collective ? Est-ce le signe de la décomposition ou de transformation d’un pays ?

A notre avis ce que nous avons pu noter est surtout marqué par une forme d'extériorité qui frise d’ailleurs, pendant une certaine scène qui se veut “conviviale” le tragi-comique. (Voir plus loin)

Pour ce qui est des thématiques ou pourra dire que tout est effleuré mais que l’on reste trop longuement (à notre goût)  au niveau de l’écume. Du “plan social” à la critique du travail et de son sens, d’Avril 74 et de ses illusions, de l’anomie sociale jusqu’au nihilisme consubstantiel au capitalisme.

On s’interroge quelque peu sur cette désindustrialisation filmée explicitement et comme ligne de force du film qui ne date pas vraiment de ces dernières années. En effet la crise du textile et de la chaussure a des racines bien plus anciennes par exemple. Mais finalement ce propos même s’il a peu d’importance n’a presque plus d'intérêt puisqu’il vient alimenter la problématique de fond, celle de la “crise” du travail, de la valorisation, et de l'obsolescence de l’homme comme “capital variable”.

Le temps du A cantiga é uma arma (1) est fort loin on le constatera et on ne s’en désespère pas. Pas pour la pugnacité et la rage des chansons. Mais pour l’état d’esprit que cela accompagnait, c’est à dire un certain dogmatisme aboyeur, matrice des autoritarismes, et qui ne se revendiquait pas forcément des théories de l’Avant-garde en politique.

C’est pourquoi on accordera facilement à ce film une forme de tonalité apaisée qui ne consiste pas à asséner mais à mettre en regard des problématiques avec une certaine honnêteté même si l’on entend bien le parti pris, évidement, qui est celui de la critique de la valeur. Cette dernière étant écartelée entre un radical-mécanisme théorique mâtinée de psychanalysme et par cette vieille critique moralisante du consumérisme modernisée sous la religion de la décroissance. Qui n’a pu déboucher ces dernières années que sur une forme de militance pédago-alternativiste "critique", aux velléités crypto-intersectionnelles.

De La scène à la Cène

C’est autour de ce vieux débat sur l’autogestion qu’a lieu une scène d’un vrai ? repas qui suscite chez nous donc un vrai problème d’ordre esthétique et qui n’est rien de moins qu’éminemment politique.

En effet au milieu du film (?) a donc lieu un repas, policé entre individus manifestement “éduqués” pouvant discuter sans cris, un verre de vin à la main et sans ce regard vide que l’on connait tous après une journée de labeur. Ils échangent tranquillement des propos sur ce que peut et doit faire la classe ouvrière. L’autogestion...ou pas ? Limites et possibilités. Ceci sans ce fameux problème de la barrière de la de langue que tous comprennent par on ne sait quelle “magie”.... L’internationalisme de salon à ses secrets…la réalisation aussi.

On y aperçoit le pape du rien-de-nouveau-sous-le-soleil-critique-de-la-valeur, filmé en gros plan de profil (pour éviter le côté énième conférence probablement) avec d’autres, dont un pseudo inconnu argentin ? de son état et protagoniste du film, et dont le rôle étrange, si extérieur pourrait donner lieu à de nombreux commentaires. Se joint à cette table d’autres inconnus dont une qui l’est moins peut-être pour des familiers du pays et qui n’est autre qu’Isabel do Carmo ancienne dirigeante du PRP ( Partido Revolucionário do Proletariado ) formation d’inspiration guevariste, active un peu avant pendant et après la dite “révolution des œillets”. Senhora Doutora, Isabel Do Carmo reconvertie depuis 20 ans dans la publication de très nombreux d’ouvrages à destination des personnes en surcharge pondérale.

C’est autour de ces personnages “extérieurs” de par leurs statuts finalement si étrangers à celui de la condition ouvrière, qu’a lieu une discussion où une forme de débat aussi dérangeant qu’aliéné, sur les limites et possibilités de l’autogestion. Celui-ci a d’ailleurs toujours été longuement discuté dans le mouvement révolutionnaire même s’il fut minoritaire. Mais cette séquence vient à notre avis souligner le fossé entre la théorie et la pratique. D’un côté les “théoriciens”, pour certains ayant fricoté problématiquement avec l’avant-gardisme, des pédagogues de la radicalité critique, séminarisant professionnellement ou pas, ici et là et même Debout, de l’autre les prolétaires dont la mise en lumière oscille entre accablement et misérabilisme, bouffonnades et interrogations.

Un monde si “extérieur” ou l’on frise très clairement le moralisme (dans cette scène) et le sous-baudrillard(isme), ou les ouvriers sont encore accusés de ne vouloir que “consommer” ! on se demande toujours avec quel non-salaire… Voilà les prolétaires sans idées, pratiques, combats propres, dont les perspectives finalement ne seraient que “pragmatiques”, le prolétaire ne penserait qu’avec son bide.

A la suite est égrené le chapelet de thématiques propre au courant de la valeur, débat sur le capital fictif, crise du travail, collapsus du capitalisme, ou la vieille thèse catastrophiste de l’effondrement, c’est à dire toute la panoplie plutôt anxiogène, avec une lucide et juste critique de l’autogestion certes, mais pour finalement nous inviter à la gestion des “jardins communs” (sic) ! Autant dire ici que la proposition peut paraitre presque survivaliste.

Toujours est -il que le projet n’en reste pas moins interclassiste et romantique et il permet d’évacuer bien des débats. Surtout celui de l’affrontement de classe. Notamment grâce à quelques pirouettes mécanistes ou l'immanence du capital donne la possibilité d’évacuer les individus (et individualités) et les groupes qui n’existent plus vraiment ! et bien sûr cela est dit très doctement et tranquillement et quasi explicitement d’un point de vue qui est celui d’une certaine hauteur sans mépris mais avec tellement de distance...

On attendra donc tous les convaincus par la démonstration, dans l’arrière-pays de la région du Minho ou sont disponibles les forêts et les terres en friches, mais aussi de vieilles maisons de paysans à retaper. A moins que le feu ne s'en occupe...

Le pragmatisme pro-autogestion s’il n’est bien sûr absolument pas satisfaisant pose malgré lui quelques questions à notre avis fondamentales. Pour le cas du film, ou il s’agit d'auto-gérer une usine de fabrication d'ascenseurs, il va de soi que la concurrence, le marché se chargera toujours de régler le débat en dernière instance, aussi utopique et même pratique-réaliste soit la démarche. En revanche elle pose une vraie question et fort sérieuse à notre avis : la société communiste, libertaire - se passera-t-elle d'ascenseurs ? Question qui n'est point travaillée dans le film et les débats. Cette usine ne fabrique-t-elle vraiment rien d’utile ? est-elle vraiment “l’usine de rien” ? L’ascenseur est-il bourgeois ou capitaliste ?

Si le débat sur l’autogestion reste encore accessible on se demande quand même ce que le spectateur moyen peut bien comprendre sur celui de la critique de la valeur, ou il faut le dire, A.Jappe reste inaudible voir même incompréhensible. Les thèses en voix off qui parsèment le film n’ajoutent qu’une forme d’intellectualité plutôt factice comme un mauvais collage, dont le film pouvait clairement se passer. Mais il en perdrait alors sa particularité marchande jusqu’au point de se noyer dans le magma du cinéma pour dépressifs qu’il n’est pas interdit d'apprécier à très petite dose.

Si la fin du film se termine sur une tonalité d’espoir, et qu’elle ressemble à une forme de “choix”, elle n’est pourtant pas sans ambiguïtés.

Le personnage qui se veut central se trouve être comme “convaincu” par cet individu argentin venu d’on ne sait ou pour tisser des relations inter-autogestionnaires dans un monde de marché, ceci comme une aventure possible. Cette extériorité n’est pas sans poser quelques interrogations. On laissera ceux qui verront le film y réfléchir pour se questionner sur son rôle mais aussi sur son “projet”.

Mais ce n’est pas la seule ambiguïté dans cette toute fin de film. Alors qu’il acte pour continuer “l’aventure”, peut-être la seule alternative finalement avec celle de quitter le pays, (entre 2011 et 2013, 300.000 portugais sont allés chercher leur “salut” à l'étranger. (2)) notre protagoniste principal qui roule à moto fait le choix de laisser celle-ci bord de la route. Est-ce par conviction ? (serait-elle en panne ?) Ceci pour rejoindre l'arrêt de bus et faire le choix du commun transport avec d’autres prolétaires.

Mais ce geste, s’il se révèle à nos yeux comme écolo-décroissant, par on ne sait qu’elle illumination, ferait presque écho à une imprégnation du discours sur l'austérité. Il serait son versant intégré et puritain. Puritanisme qui traverse tous les projets d’émancipation en crise parce que dévitalisés de perspectives. C’est bien le risque quand la morale (ou de l’éthique que l’on tente d’universalisée) s’invite dans le champ du politique, et qu’elle se substitue à la pratique collective de classe ou que la transformation radicale du monde devient une histoire de comportement personnel.

Le chemin n’est pas l’horizon sauf à considérer qu’être ensemble serait suffisant. Suffisant pourquoi faire au juste ? Le mythe du commun ou de la communauté comme possible qui viendrait résoudre toute une série d’interrogations est une approche trop mystique (3). Cette forme de parade contre l’Avoir par l'Être-ensemble, côtoie trop à notre goût une forme de cette morale des liens qui libèrent et qui se change trop vite quand elle devient une thèse, en oppression du collectif. C’est la seule que puisse nous proposer les apôtres de la simplicité volontaire (forcée pour les autres) de salle à manger, et qui fantasment la communauté des bonnes volontés par leurs isolements et leur mode de vie individualiste, réellement vécu et probablement coupable.

La société communiste pourrait bien nous permettre de rouler seuls en motocyclettes ...et si cela l’était pas le cas en vaudrait-elle seulement la peine ? Le communisme ne sera pas la fausse abondance capitaliste c’est certain, pas plus la pénurie joyeuse, mais encore moins un cours de botanique autogéré dans les jardins obligatoirement communs.

Au-delà d’un fantasme d’urbains, il serait intéressant d’interroger d’une manière plus générale pourquoi l’idéologie “ambientaliste” raisonne de cette manière dans ce pays ? Qu’annonce-t-elle ? que dit-elle ?

Malgré lui ce film qui se veut “collectif” reproduit ce qui devait être politiquement critiqué. Critiqué puisqu’il s’annonçait “critique”.

Rien sur la critique de la séparation au sens large. Séparation entre “intellectuels” et “ouvriers”, séparés par cette scène du repas (qui coupe le film en deux) jusqu’au point d’y retrouver une vieille figure de l’avant-gardisme portugais des années 70. - Il en va de même du questionnement sur la séparation d’avec les moyens de production. Cette catégorie devait également être mise en débat au risque de reproduire ce que l’on combat ou dénonce.

C’est aussi le regard du réalisateur ( de ceux qui ont participé à cette œuvre, mais pas forcement...)  qui doit aussi être questionné peut-être comme inconscient de classe, tempérament de groupie, peut-être même comme une forme de fascination théoriciste "critique".

La montagne a-t-elle encore accouchée d’une souris ? c’est bien possible.


Notes.

(Version du texte révisée le 29/6/2017)


Peut-être que le problème touche à cette manière de faire rentrer la critique de l'économie politique dans la création artistique ....

(1) A Cantiga é Uma Arma (1975) Interpretação: Grupo de Ação Cultural (GAC) – Vozes na Luta Letra: José Mário Branco

(2) http://www.lexpress.fr/actualites/1/actualite/en-depit-de-la-reprise-l-exode-des-jeunes-portugais-continue_1555581.html

(3) Par extension voir aussi l'étymologie du mot religion (religio)


Voir aussi