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vendredi 26 janvier 2018

Nihilisme sociologique ou enquête ouvrière ?

Nihilisme sociologique ou enquête ouvrière ?

Autour de l’ouvrage de Jean-Pierre Durand
La fabrique de l’homme nouveau.


“Nous reconnaissons bien la nécessité, le caractère inévitable de tous les événements qui se passent, mais nous ne nous inclinons pas indifféremment devant eux”

Mikhaïl Bakounine 
Œuvres - Tome IV. FRAGMENT, formant une suite de


Vous êtes en route pour visiter un psychiatre (pourquoi pas ?) quand votre médecin référent vous appelle de toute urgence pour vous annoncer que vous avez une maladie incurable, 5 ans tout au plus.

Quand soudain il vous invite à vous arrêter net au prochain magasin de bricolage pour vous acheter prestement une pelle. Il vous incite alors à creuser immédiatement votre propre tombe.

En arrivant plus tard chez le psychiatre alors que vous êtes sous le sous le coup de la sidération, ce dernier vous conseil alors d’aller vous cacher en attendant de décéder lentement.

C’est à peu près l’effet que peut faire la lecture des ouvrages de sociologie de notre époque ou d’analyses de l’économie dite “libérale”. Le dernier en date que nous avons longuement feuilleté et plusieurs fois le soir très tard après une journée éreintante portait le titre : La fabrique de l’homme nouveau sous-titré travailler consommer et se taire, d’un certain Jean-Pierre Durand.

Outre le fait que l’on ne connaissait pas cet individu dont nous n’avions jamais entendu parlé, pas même sur notre sur notre lieu de travail (quel scandale !) on peut se demander alors pourquoi il est important de le lire son ouvrage (un de plus) dont la critique ne nous semble pas forcément obligatoire mais parce qu'elle nous indique encore les impasses d’un genre, certaines limites théoriques ou l'absence de perspectives, que l’auteur ne dégage pas pour des raisons que nous tenterons d’analyser. Mais surtout parce que tout ceci nous permet particulièrement d’avancer sur nos propres limites et insuffisances.

Mais avant….

Vivre les choses, ressentir ce qu’il se passe, être touché impacté par tout un tas d'événements plus ou moins conflictuels au travail ou au quotidien suscite un nombre de réponses assez différentes. Il n’en va de même pour les questions posées qui ne s’invitent plus forcément dans le débat.

Fuite, dépression, replis sur la sphère “privée” (ou se trouve est-elle actuellement ?) ou des loisirs, les alternatives ou stratégies d’évitements sont nombreuses et compréhensibles.

Ce qui ne fait plus vraiment “sens” c’est notre rôle, notre place dans ce commerce de relations et d'interactions dont on perçoit a minima si l’on est pas complètement dans une bulle qu’elles permettent à certains de s’enrichir et à d’autres de gagner laborieusement leur pitance et à d’autres encore de vivre tranquillement du moins le pensent-ils.

Mais que peut-il bien se dégager de cette répétition sisyphéenne ?

Que dit-elle sur nous-mêmes ou sur nos aspirations ? De l’ordre social dominant par exemple ? Ces questions dites “existentielles” semblent se noyer dans la nécessité de la survie et la quotidienneté. Payer son loyer ou occuper son temps dit mort d’ersatz de vie cellophané ne semble même plus être questionné.

A cela la sociologie n’a jamais proposé que l’implacabilité de faits moyens et une péremptoire scientificité dont nous verrons la fortune un peu plus tard.  Comme une forme de phénoménologie  au sens étymologique [1] du terme dont l'objet se trouve être destiné aux différentes instances de contrôle de l'ingénierie sociale étatique, la gouvernance (par le marché) ou pour alimenter le big data.

L’analyse de la répétition et des interdépendances, l’exposition de faits ne contiennent pas d'interprétations intrinsèques, n’indiquent rien de ce que nous alimentons. Ils ressemblent à des grands constats qui n’invitent plus à aucune mobilisation ou à la stimulation de notre imaginaire. Sauf peut-être de participer à l’ouverture de portes déjà grandes ouvertes d’une morne réalité que l’on nous demande d’accepter tantôt comme magique ou comme rationnellement morbide ceci en fonction des intérêts du moment.

Constater serait déjà un premier pas ?

Mais l’analyse des inégalités par exemple, ne dit plus rien du projet d’émancipation, puisqu’il ne s’agit que de discuter d’égalité “des chances” dans la concurrence ou du droit à être “différent” pour pouvoir se vendre comme un objet flexible et original.

Les inégalités économiques et sociales semblent maintenant aussi “injustes” que le salaire du footballeur, c’est à dire aussi incroyables qu’ indispensables pour que ce monde puisse tourner.

S’il est de moins en moins question d’avoir accès à la science de sa misère dans une optique de critique radicale du monde et donc d’abolition ou de destruction de l’ordre existant, et par la même de sa condition, c’est qu’il s’agit de plus en plus trouver des solutions pour une  harmonie douteuse dans un monde inquiétant, absurde pour certains plus certainement destructeur pour la majorité la population.

En ce qui concerne les “propositions” philosophiques (sans parler du politique) du moment, elles ne suscitent que des solutions de pacotilles spiritualistes aussi virtuelles qu’aux prétentions vertueuses et participent finalement de la résignation par l'intériorisation de problématiques qui ne sont plus que personnelles, ou des communautés aliénés au marché. Il n’y a qu’à constater la manière dont s'agglutinent et s’articulent les mots valises, creux et expiatoires comme des formes de prières.

Si les hommes pouvaient régler toutes leurs affaires suivant un dessein arrêté ou encore si la fortune leur était toujours favorable, ils ne seraient jamais prisonniers de la superstition ”
                                                                Spinoza -  Préface au Traité théologico-politique.

La pauvreté, la précarité, la fragilité a aussi fait de nous des êtres potentiellement dominés par des puissances qui nous dépassent. L’étude et la rationalisation de cette fragilité ou du malheur possible suscite aussi notre souhait de maîtrise des événements pour ne plus être le produit de la contingence, de l'arbitraire ou des discours sur la nécessité.

Il s’avère même possible dans cette recherche de “sens” que nous nous trouvions finalement dominés par nos propres constructions intellectuelles, nos propres fétiches.

Ce qui interroge au-delà du souhait légitime de “comprendre” c’est que du folklore réactionnaire au pantomime “progressiste” l’unique but soit finalement d’administrer la conflictualité et le marché de manière plus ou moins régulée. Finalement le consensus est total.

Il ne s’agit donc plus de “changer de base” et le sens de ce couplet [2] imposait ses objectifs et ses moyens d’y parvenir.

Comme on n’a jamais vu un marteau s’emparer d’un homme ou d’une femme.  On ne verra donc jamais la sociologie se préoccuper de révolution sociale, d’abolition de l’argent ou de tout ce qui permet la disparition du capitalisme.


Mais reprenons le fil après ces digressions d’ordre générale pour nous concentrer sur notre objet…


Le fameux livre, celui de Jean-Pierre Durand (J-P.D) prend le parti de se réclamer d’Antonio Gramsci. Il nous annonce sous son patronage que nous vivons le temps de la fabrique d’un “homme nouveau”, c’est à dire que nous vivons rien de moins qu’un changement anthropologique. (Alors que nous mangeons déjà du poisson radioactif !) On pense de suite à l’homme/femme des idéologies dites “totalitaires”. Sourcé par un tas de références de ses pairs J-P.D est sociologue au centre Pierre Naville.

Avant une analyse factuelle et de terrain, notre auteur déploie sa trame de départ celle de la “fabrique” de cette homme/femme qu’il tempère finalement par “modelage”.

Sandor Bortnyik - Geometrical Composition (1922)

Il nous semble tout à fait possible de suivre la démonstration de J-P.D à savoir que l’industrie automobile et la production de masse  a été un laboratoire du modèle productif capitaliste. La démonstration qu’il développe sur l’extension de ce modèle et de sa transposition sur la totalité des aspects de la vie, refuse l’explication fonctionnaliste au profit d’une “auto-poesis” du capital.

Le problème à notre avis c’est qu’il ne nous indique rien de la manière dont la classe ouvrière l’a combattu, c’est à dire que son propos ne dit rien de la praxis prolétarienne.

Il en va de même de la tendance historique du passage de la soumission formelle à la soumission réelle du travail sous le capital [3] , dont il élude totalement l’analyse et l’importance et ce n’est pas sans conséquences sur le reste de son propos.

Son explication sur le passage du modèle fordiste à la Lean production (Toyotisme) puis au Lean management ne tient pas plus compte des révoltes, que ce soit celles de l’ouvrier masse ou de celles qui se revendiquaient de l’anti-bureaucratisme structurellement lié au modèle fordiste. (Voir plus bas)

S’il traite plus que succinctement de la crise de la valorisation du capital à la fin des années soixante sans expliciter la configuration géopolitique particulière, (les deux blocs) n’est-ce pas finalement pour mieux éluder la dimension politique de cette contestation ?

On soulignera ici que:

Si les luttes (dont ne parle pas l'auteur) ont fourni l’élan de ce cadre “participatif”  et “travaillé” à ce souhait “d’autonomie” du “salarié” par sa “collaboration” c’est bien après l’échec de fond du projet radical d’émancipation et d’aspirations réprimées et subverties.

Nous pourrions par exemple discuter du  Conseil d’usine  si cher à Gramsci, qui n’a  jamais remis en cause le modèle hiérarchique ou l’organisation technique/scientifique du travail. Ironiquement on pourrait même avancer qu’il est la forme récupérée par le capitalisme du Lean production/management ?

Sa démonstration est pourtant intéressante sur ce qu'implique le Lean management c’est à dire l’objectivation de l’obligation de se mobiliser qui est imposée par le flux tendu à main d’œuvre réduite et qui par la subjectivation à conduit à adopter les objectifs managériaux et donc à intérioriser ce qui était hétéronome à savoir la domination par un déploiement de dispositifs de contrôle (techniques et managériaux).

La limite du Lean se trouve dans la fragilité du flux et dans ce qu’implique socialement, nerveusement, physiquement sur les “salariés” mais jusqu’à quel point ? Dans un monde où les hommes et les femmes sont des marchandises obsolètes ?

Mais aussi parce que le modèle productif trouve sa butée dans un monde de services fait d’humains et donc d'imprévisibilité. Voilà donc les limites du Lean.

C’est pourquoi J-P.D peut affirmer sans surprise que nous sommes à l’heure du post-fordisme. Sans pour autant avoir fait disparaître l’encadrement / production par Lean.

Toute la démarche de J-P.D pourrait d’une certaine manière faire  écho a minima à celle de Raniero Panzieri en son temps quand ce dernier énonce:
Il nous faut absolument repenser la façon dont le socialisme peut se servir de la sociologie ; les méthodes sociologiques doivent être étudiées à la lumière d’hypothèses fondamentales qui découlent d’un fait initial : les conflits peuvent se transformer en antagonisme et n’être plus dès lors fonction du système (les conflits étant fonction du système parce que le système progresse par eux). “

Publié en 1965 dans Quaderni Rossi, n° 5.  Conception socialiste de l’enquête ouvrière.

Surtout quand J-P.D affirme p.59 de son ouvrage qu’il s’agit de “mettre en œuvre une démarche dialectique, c’est à la fois reconnaître les interstices d’autonomies favorables aux ajustements et surtout rechercher les sources ou les leviers de résistances et d’opposition aux tendances dominantes afin qu’émergent des possibles

Mais la proposition de J-P.D se trouve être finalement inverse de la proposition de R. Panzieri, c’est à dire que :

La sociologie dans son “entreprise” peut se servir du “socialisme” et même partir de la théorie marxiste ! Mais d’un marxisme qui permet d’alimenter la production d’un savoir séparé, une théorie à usage institutionnelle toujours à renouveler dans un monde de capital/savoir qui a sa propre logique productive. Grâce à une “méthode” désubstantialisée c’est à dire dont on élude les fins, mais aussi ses moyens, c’est à dire la radicalité historique dans l’analyse. Autrement dit la compréhension jusqu’à la racine des choses et dont le but précis se trouve dans la perspective révolutionnaire mise en œuvre par les intéressés eux-mêmes.

La sociologie (ici la microsociologie) tant à lisser les antagonismes historiques pour les transformer en un moment de l’accompagnement, (Le conflit contre l'antagonisme), à cause d’un type de focale d’analyse mais aussi grâce à une naturalisation du marché ou de son l’apologie dans la régulation. 

Mais comment pour le cas présent  ?
- Par exemple en traitant de la “disjonction” comme d’un “symptôme” et en utilisant le vocabulaire hérité de la psychologie et en affirmant qu’il s’agit d’une forme de pathologie liée à un décalage, une désillusion ou d’une attente contrariée du corps social par rapport à une supposée “autonomie” dans le travail qui ne peut se réaliser réellement (?) . Celle-ci génère donc une forme de “clivage” dont les “ajustements“ se trouvent être dans des “leviers”. Il ne reste alors que la thérapie, la psychologie du travail, un management plus humain ou les électrochocs.  Notons de plus que l’utilisation ces derniers temps de ce type de registre a toujours la manie à déplacer  la “conflictualité”  dans l’individu.  Autrement dit elle ne sera traitée que de manière interne et non plus externe. Voila donc une autre manière de ne point discuter  des rapports sociaux de classes.
- En ne traitant pas des conditions par lesquelles le “producteur” s’est historiquement structuré depuis les premiers affranchissements de l’époque médiévale jusqu’au statut de l’auto-entrepreneur, c’est à dire en tant que “travailleur libre”, autrement dit en tant que travailleur considéré comme propriétaire de sa force de travail -  et donc contraint d’être un individu formellement “libre” à savoir une marchandise et comme toutes les marchandises avec une valeur d’usage et une d’échange. Cette “subjectivation” du prolétaire comme individu n’est donc pas nouvelle et elle ne doit rien particulièrement à une théorie originale du management sortie de la tête de Ford ou d’un prof du M.I.T, mais à la structuration du capital à son approfondissement et ses accélérations.

Si J-P.D nous parle de dépossession (des savoir-faire), il n’indique rien sur cette aliénation historique au fondement de la grande expropriation opérée par le capital ou/et de la séparation d’avec les moyens de production.

Ce grand scandale dont il n’est jamais question et dont on ne veut rien savoir et qui est au cœur même de la critique révolutionnaire de l’exploitation.

Contrairement à ce que peut laisser supposer l’auteur du livre, le prolétaire de par sa condition même a déjà tout à fait intégré le décalage entre ses aspirations et le réel. Celles qui sont soit disant proposées par la société marchande et sa position de dominé. Sa situation même lui dicte l’impossible comme le possible.

Il n’y a que le méritocrate qui prend des coups de plafond de verre sur le crâne.

Mais cela lui imposerait alors une critique sévère de la classe de l’encadrement et des illusions qu’elle entretient par le biais de sa fonction de sa reproduction et des idées qu’elle produit.

Bien avant de rentrer dans le cœur de l’activité économique le prolétaire est déjà séparé, pour le meilleur et pour le pire de ce qui a permis de voir “l'individu” émergé dans nos sociétés.

Cette catégorie “d’individu” est constitutive de l’économie marchande et du monde contemporain mais elle est aussi ne l’oublions pas la source de la subjectivité moderne c’est à dire d’une forme d’auto-conscience, d’une conscience réflexive mais aussi de formes contemplatives autrement dit du retrait.

La “subjectivitation” des prolétaires questionne toutes les philosophies politiques de la “réconciliation”.

Se “réconcilier” ? Mais avec quoi au juste ? Si nous  sommes “séparés” ne le sommes nous pas essentiellement d’avec les moyens de production ? Par la hiérarchisation (brutale, cachée , feutrée ou intériorisée ) pour l’exploitation ?


Soulignons un paradoxe peut-être éclairant pour comprendre ici les enjeux.


L’ouvrage de J-P.D s’inspire de Gramsci et d’une accroche historiciste à savoir celle de cet “’homme nouveau” qui s’annonce toujours plus nouveau que le précédent. Comme cette impression de vivre L'Époque la plus importante chaque fois plus charnière que les précédentes.

Mais rappelons ici que Gramsci était fasciné par le modèle fordiste. Ce que J-P.D ne souligne pas ou dissimule. Gramsci défendait donc un modèle qui n’était pas sans lien avec le hiérarchisisme, l’autoritarisme et le centralisme du parti bolchevik. Comme Trotski dans Terrorisme et communisme, (1920) il reste un défenseur de la militarisation du travail.

“ Le principe de la contrainte, directe ou indirecte, dans l'organisation de la production et du travail, est juste, mais! la forme qu'elle avait prise était erronée; le modèle militaire était devenu un préjugé funeste [...] se refuser la possibilité de comprendre l'importance, le sens et la portée objective du phénomène américain, qui est aussi le plus grand effort collectif qui se soit manifesté jusqu'ici pour créer, avec une rapidité prodigieuse et une conscience du but à atteindre sans précédent dans l'histoire, un type nouveau de travailleur et d'homme.”
Gramsci dans Américanisme et Fordisme [Notes extraites du Cahier V écrit en 1934.]

Or l’auteur est pensons nous un représentant de ce marxisme des rapports de production [4] ou orthodoxe, dont le modèle a été un échec aussi bien pratique que théorique.

Ce qui explique la perspective politique de son analyse comme de ses propositions ou de ses analyses. Elles se situent finalement au niveau de l'échec de ce courant et donc du “pessimisme” politique.

 
Cauchemar climatisé ou Barbarie ?


Il n’est alors point étonnant que les hypothèses et conclusions de l’auteur ne soient que d’ordre du binaire, de la partition ou du scénario, c’est à dire quelque chose écrit d’avance. Le noir, le pessimiste donc (et entendu) et le rose très pâlichon que l’on ne sait vraiment comment qualifier mais dont les propositions relèvent du :

- Partage du “travail” toujours aliéné. C’est à dire que la merde est toujours ramassée par les mêmes, la hiérarchie se trouve conservée.
- De la redistribution des “richesses” ? faites sur du travail manifestement exploité ? ou celles faites sur le pillage ou la fabrication d’armes ?
- D’une finance clairvoyante puisqu’il la trouve “aveugle” et absurde (pas pour tous)
- D’un “capitalisme de reconstruction” de la planète (sic)
- “Des entreprises aux finalités revisités” c’est à dire l’art et la manière d’aménager sa propre geôle.
?
 - etc...

N’en jetez plus…

Enfin de compte J-P.D ne compte que sur l’auto-poesis du capital et sur les réactions possibles qu’elle  suscitera (on comprends mieux pourquoi) chez les prolétaires tout en étant plus que sceptique sur sa capacité d'organisation. En affirmant par exemple que “les hommes participent à l'histoire mais ne la font qu’a de rares occasion” p 259.

On peut bien l’entendre, comme le fait que le "capital humain” ne soit qu'une “chose” et même obsolète mais les lignes ne bougent pas toutes seules sauf à considérer qu’il n’y a que des "objets" et pas de “sujet” et donc pas de capitalisme.

On peut même défendre l’idée que les hommes / femmes font l’histoire malgré eux et des fois contre eux -mêmes, mais ne doit-on pas aller dans le sens de cette nécessité de faire l’histoire consciemment ?

Si notre micro-sociologue déborde son objet pour rentrer alors dans l’historique c’est pour affirmer avec un certain mépris mécaniste (selon nous) qu’il ne s’agit que de “cris collectifs”, donc pour mieux éviter de parler de ce qui “pourrait être” ou de la nécessité de s’organiser par exemple ? De résister collectivement pour et par un combat de classe pour l’abolition de la société capitaliste et de ses catégories....

Il nous semble tout à fait incroyable que l’auteur puisse disserter sur ses propres propositions qualifiées “d’optimistes” et qui tournent autour d’un pathétique et dérisoire régulationnisme de ravalement de la misère (Étrange pour un marxiste !)  auquel il ne croit d’ailleurs pas alors que pendant une centaine de pages il est question de rien de moins que d’une transformation anthropologique !

Si le communiste, n’a pas à être “optimiste” ou “pessimiste” c’est qu’il ne se demande pas si son action est “indispensable” ou “inutile”. Il sait surtout qu’il ne peut plus vivre dans la société actuelle, il comprend également qu'une solution individuelle n’est qu’une illusion. Mais surtout ne compte sur aucun scénario écrit à l’avance. Ce n’est bien sûr pas le propos de notre auteur.

      L’agnosticisme sociologique — l'un des moyens de défendre des positions idéologiques devenues indéfendables devient par la-même un principe fondamental de méthode (agissant inconsciemment bien entendu). La sociologie se comporte ainsi tout comme la bureaucratie des pays capitalistes, ou des monarchies semi-féodales passant au capitalisme : elle « résout » les questions embarrassantes en renvoyant éternellement les dossiers un service à l’autre, aucun d’eux ne se déclarant compétent pour prendre une décision au fond

György Lukács, La Destruction de la raison. II, L'Irrationalisme moderne, de Dilthey à Toynbee Éditions de L’Arche 1959, p. 160.


Cette “décision de fond” dont parle Lukács pourrait s’appuyer dans un premier temps sur la dénonciation de ce que l’on peut qualifier ici même de nihilisme en sociologie, qui sous couvert d’une forme de “rationalité” mécaniste nous affirme que rien n’est plus possible et que tout court inévitablement vers le pire ou le rose de celui dont on use pour le capitonnage de cercueil.

La fatalité historique étant décryptée et analysée par le seul sociologue dans son petit bureau du centre Pierre Naville face à la puissance de l'imprévisibilité de l’Histoire !

Comme un vieux sketch de la deuxième internationale en inversé et en version anxiogène mais avec un fatalisme d’une autre nature, non de l'avènement du socialisme mais du parce que “tout est foutu”.

Quant au quiétisme il est toujours entretenu par ce capital automate qui liquide tout sur son passage.

Alors point besoin de s’agiter on ne bouge plus, ça ne bouge pas.

L’histoire n’est plus à faire, le pudding plus à manger parce qu’il est avarié. Mais avons-nous seulement le choix de ne pas le bouffer ?

On constatera donc l'abandon de la perspective révolutionnaire est le trait le plus saillant du livre. Il est alimenté par les limites de la subjectivité en politique. Parce que le volontarisme est impuissant à contrebalancer l’arrivée de la figure de “l’individu”, d’un individu qui plus est séparé (de son produit et des autres) et chaque fois plus des différents aspects de sa propre vie.

C’est aussi parce que celui-ci est toujours sommé de choisir entre la politique et la vie, la théorie ou la pratique, l’individu ou le collectif, ceci dans un monde ou le “calcul” du lendemain se trouve être la seule “action” possible.

S’il est difficile de proposer des solutions clés en main, il est en revanche impossible d’éluder la perspective révolutionnaire afin d’éviter l’agnosticisme sociologique qui peut virer au nihilisme.

Il s’impose également à notre but de renouer avec l’enquête ouvrière (par exemple) comme outil de combat/compréhension. Celui-ci nous permettra de briser l’atomisation et de renouer avec les logiques collectives du combat de classe. Pour ne plus laisser aux spécialistes (l’intellectuel organique et séparé) le soin d’éluder l’optique révolutionnaire ou de nous égarer dans les voies du compassionnelle ou du défaitisme.


Apprendre à nager
Pour ne pas être happé par le tourbillon de l’absurde
Construire un radeau
Plonger pour ne pas vaciller au niveau de l’écume
Rejoindre l’autre rive et repartir
Se saisir de l’horizon pour enfin quitter
Le bord de L’eau...[5]




NOTES

[1] Du grec : phainómenon, « ce qui apparaît » et logos, « étude ».

[2] Couplet 1 de L'INTERNATIONALE, Eugène Pottier en 1871.

[3] Voir à ce sujet : Un chapitre inédit du CAPITAL - Karl MARX : Résultats du procès de production immédiat https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-inedit/kmcapI-6-2G.htm

[4] Voir notre prochaine émission de Radio Vosstanie avec João Bernardo autour de son ouvrage : Economia dos Conflitos Sociais - (Économie des conflits sociaux).

[5] Nom de la maison d’édition de l’ouvrage dont il est question.

vendredi 19 janvier 2018

Discours du député Otto Rühle, Le 25 Octobre 1918, au Reichstag

DISCOURS DU DÉPUTE OTTO RUHLE (1),
LE 25 OCTOBRE 1918, AU REICHSTAG


Au nom des ouvriers et soldats sociaux-démocrates, qui ne se rattachent ni au parti des socialistes gouvernementaux et dépendants ni au parti des sociaux-démocrates indépendants, et qui sont pourtant des milliers et des milliers (2), au nom de ces hommes qui revendiquent le droit de se faire entendre du haut de cette tribune, et de dire leur mot dans une situation politiquement et historiquement importante, je veux, très brièvement, préciser notre point de vue sur les problèmes qui ont été au centre des débats de ces derniers jours.

Nous repoussons toute paix d'entente que les gouvernements bourgeois-capitalistes ont l'intention de conclure et sont sur le point de conclure sur le dos des peuples exsangues. A l'époque de l'impérialisme, une paix de compromis qui puisse servir le bien du peuple et les intérêts de la classe ouvrière est chose purement et simplement impossible. Un tel accord ne sera jamais réalisé qu'aux dépens du peuple. Car, la contradiction politique, économique, historique qui oppose le capital au travail, la bourgeoisie au prolétariat, n'a pas été supprimé : elle continue d'exister, et même cette guerre n'a fait que l'élargir et l'approfondir.

S'il est vrai que l'ennemi principal, l'ennemi mortel de la classe prolétarienne est [pour chaque prolétaire] dans son propre pays (3), on comprendra que le prolétariat ne puisse être d'accord, quand ces ennemis mortels s'entendent et s'allient dans le monde entier aux dépens du prolétariat et contre ses intérêts vitaux.

Dans la paix qu'on envisage, ce dont il s'agit, c'est uniquement de sauver de la catastrophe qui les menace les méthodes d'exploitation et d'asservissement des peuples pratiquées jusqu'ici avec tout ce qu'elles impliquent sur le plan de l'Etat, du droit, de la législation, de l'économie.

Pour la classe laborieuse, il n'existe pas de paix de compromis sur la base du régime capitaliste. Elle exige une paix fondée sur la force : c'est-à-dire que son ennemie mortelle, la bourgeoisie, doit être vaincue, le gouvernement bourgeois capitaliste, renversé, le militarisme mis en pièces ; alors le prolétariat révolutionnaire imposera la paix socialiste au régime bourgeois qu'il aura vaincu et jeté bas.

En second lieu, nous repoussons cette prétendue démocratie, ce parlementarisme (4) que le régime bourgeois capitaliste offre au peuple allemand au moment précis ou on ne peut plus nier que le militarisme, qui constituait jusqu'ici le rempart le plus solide de la domination de classe réactionnaire, s'effondre irrésistiblement, et ou le Haut Commandement lui-même acquiert la conviction que la guerre est définitivement perdue. Cette prétendue démocratie par la grace de Hindenburg n'est rien d'autre qu'un decor destiné à faire illusion, à égarer l'opinion et qui dissimule une tentative désespéré : en accordant des pseudo-réformes, des réformettes sur le papier, on veut mettre à l'abri l'essentiel, le coeur même de ce systême capitaliste, on veut le sauver en empêchant qu'il ne soit traduit devant le tribunal des masses. Il est des sociaux-démocrates pour accepter de tenir le rôle du sauveur de dernière heure, ou celui de bouclier chargé de protéger cette société bourgeoise qui craque de toutes parts : les masses ressentent cette attitude comme une honteuse trahison [...] (« Très juste  !  sur les bancs des sociaux-démocrates indépendants).

[...] Et elles se voient flouées et moquées par cette pseudo-démocratie qu'on tente de leur faire prendre pour un gouvernement du peuple.

Les masses, pour se sentir libres, ont besoin de tout autre chose : la démocratie du socialisme, la République fondée sur la révolution socialiste et à cet effet, elles exigent, en premier lieu, l'abdication de l'Empereur en tant qu'instigateur de cette guerre mondiale (5).

(Bruit prolongé. Le président agite sa sonnette).

Le Président «  Monsieur Rühle, vous avez exigé l'abdication de l'Empereur en invoquant des motifs inexacts quant au fond et qui contredisent au respect que l'on doit à l'Empereur. Je vous rappelle à l'ordre. »

« Bravo ! » (6).

Rülhe : « Ce rappel à l'ordre ne lui évitera pas le jugement qui l'attend  !...  »_

(Désordre dans hémicycle. Le président agite sa sonnette.)

Le Président : « Monsieur Rülhe je vous interdis toute remarque sur mon activité de président. Pour cette remarque, je vous rappelle à l'ordre une seconde fois.  »

« Bravo !  »

Rülhe : « Enfin nous repoussons la prétendue Société des Nations au sein de laquelle les gouvernements bourgeois capitalistes, avec l'aide une  fois encore, de certains sociaux-démocrates, veulent se retrouver après Ia guerre. Cette ligue d'Etats, cette Société des Nations, quel que soit son , ne saurait être qu'une coalition de puissances hostiles aux ouvriers ennemies de la liberté, une Sainte Alliance constituée pour écraser et étouffer la révolution sociale qui grandit déjà. Nous voyons bien comment les grandes puissances capitalistes s'entendent a merveille pour accomplir cette infamie : étrangler la révolution populaire en Russie, envers laquelle nous nourrissons une sympathie sans bornes. Ce n'est pas d'une Société des Nations du type Wilson (7) ou d'un modèle analogue, seule réalisable sur la base du régime capitaliste, que la classe laborieuse attend sa libération et son salut elle aspire à la fraternisation de tous les peuples afin d'établir une association qui garantisse durablement la paix et la civilisation sous le signe du socialisme victorieux.  »

(«  Très bien !  » sur les bancs des socialistes indépendants.)

« J'appelle toute la classe ouvrière, et en particulier la classe ouvrière d'Allemagne, à conquérir ce socialisme par la révolution (8) ! L'heure de l'action a sonné !  »

(Bruit prolongé sur tous les bancs. Sonnette du Président).



Extrait tiré de  Le Spartakisme - Les dernières années de Rosa Luxemburg et de  Karl Liebknecht  1914-1919 de Gilbert Badia

Notes

 (1) Otto Rühle est le premier député qui ait joint sa voix à celle de Karl Liebknecht pour refuser de voter le budget de guerre, le 20 mars 1915. Au sein des Spartakistes, Rühle incarnera une conception anarchisante. Il Participe activement au Congrès de fondation du K.P.D., mais sera exclu de ce parti en 1920. Toutefois, dans ce discours, sa position est celle de tous les dirigeants Spartakistes.

(2) Seul député Spartakiste en mesure de prendre in parole au Reichstag (depuis que Liebknecht est en prison), Rühle exprime ici, en gros, le point de vue des ouvriers et soldats d'extrême-gauche, politiquement organisés ou non.

(3) Rühle reprend la formule célèbre de Karl Liebknecht : «  der Hauptfeind steht im eigenen Land ».

(4) Rühle se prononcera, au Congrès de fondation du K.P.D., contre la participation aux élections à l'Assemblée nationale.

(5) Le 25 octobre, la majorité du Reichstag ne veut pas encore entendre parler d'abdication.

(6) Ces «  Bravo. ! » semblent être le fait des députés qui approuvent Président.

(7) Les Spartakistes ont, dés le début, combattu le programme wilsonien. Ils se séparent, sur ce point aussi, de la majorité des sociaux-démocrates qui, eux, l'approuvent en gros

(8) — Il faut que l'autorité de l'Etat soit déjà bien ébranlée pour qu'un Député - allemandpuisse ainsi, de la tribune du Reichstag, lancer on appel à la révolution. Ainsi avons-nous une idée du climat de l'Allemagne à l'avant-veille de la révolte des marins.

mercredi 3 janvier 2018

LES CONSEILS EN ALLEMAGNE 1918-1919 par Claudie WEILL

LES CONSEILS EN ALLEMAGNE
1918-1919

par Claudie WEILL


Note Vosstanie. Nous initions par ce premier texte un 


Le laboratoire macro-social d'expériences que fut l'Allemagne des Conseils d'octobre 1918 au printemps 1919 n'a pas fait l'objet d'études approfondies en France. On a privilégié l'épopée révolutionnaire, c'est-à-dire la description du processus dans ses différentes phases, en mettant l'accent sur les forces organisées — partis et syndicats (1) — qui se sont affrontées ou bien l'analyse théorique d'auteurs tels que Pannekoek et Korsch, sans interroger les réalités sur lesquelles elle se fondait. En Allemagne, en revanche, et singulièrement en R.F.A., la redécouverte d'Arthur Rosenberg (3) a incité les historiens à examiner la période des conseils sous un nouveau jour en donnant la priorité à l'étude de leur fonctionnement concret. On y dispose d'un grand nombre de monographies régionales, souvent accompagnées de documents — Bade, Wurtemberg, Brème, Bavière, Hambourg, Ruhr, Basse-Saxe (4) — et sectorielles — politique, économie, armée (5) — qui ont permis des réflexions de synthèse. Elles insistent toutefois sur les chances perdues de la démocratie, qui auraient pu éviter la catastrophe de 1933, plutôt que sur la diffusion du pouvoir dans une multitude d'organes, synonyme de démocratie directe (6). 

En Allemagne comme en Russie, l'Ancien régime s'est effondré pour avoir échoué dans cette guerre qu'il avait conçue comme une entreprise de sauvetage. Avec la vacance du pouvoir, l'anarchie en quelque sorte, les masses font aussi tomber le carcan de la servitude volontaire et les individus qui les composent prennent en charge leur propre destinée pour instaurer, à travers les conseils, une forme de démocratie directe qui, dans un cas comme dans l'autre, se révèle éphémère : les observateurs contemporains lucides se sont rendu compte que les soviets ont très rapidement perdu le pouvoir (7) tandis que les conseils allemands ont dans leur grande majorité perçu celui qu'ils incarnaient au moment où ils n'avaient déjà plus les moyens de l'exercer. Évoquer dans cet échec la résistance des anciennes structures ou le blocage des mentalités ne suffit pas. Il faut aussi interroger les faits.


L'émergence des conseils


La première question est celle de savoir d'où vient cette forme d'organisation étrangère à la tradition du mouvement ouvrier allemand. La révolution russe de 1905 avait déclenché un débat sur la grève de masse qui s'ancrait dans la réalité politique allemande. L'intérêt pour l'expérience des soviets était demeuré très limité (8). En 1917, en revanche, alors que les informations en provenance de Russie sont parcimonieuses, le modèle des soviets fait immédiatement tache d'huile. Mais il s'agit plutôt de l'adaptation d'une idée que d'une imitation fidèle : on ne sait rien, ou presque rien, à quelque niveau que ce soit, du fonctionnement réel des soviets. Ce qu'on retient, c'est la volonté de paix dont est porteuse la révolution russe. Le premier conseil ouvrier d'Allemagne qui apparaît à Leipzig en avril 1917 est le comité de grève qui revendique avant tout la paix. La même aspiration déclenche les mutineries de 1917 dans la flotte de la Baltique, également influencées par la révolution russe. Mais c'est surtout lors de la grande grève de janvier 1918, à Berlin principalement, que la structure du conseil ouvrier et ses revendications spécifiques apparaissent avec le plus de netteté. Les 400 000 ouvriers en grève se dotent d'un conseil ouvrier dont le slogan : « la paix, la liberté, du pain » se retrouve dans le programme en sept points qui n'a rien de socialiste, présenté par Richard Müller, délégué révolutionnaire (9).

L'inspiration du modèle russe est donc essentiellement spontanée et ne doit pas grand-chose aux organisations. Les prises de position militantes n'interviennent que durant l'été 1918 : « Les soviets sont l'un des phénomènes les plus importants de notre époque » déclare Kautsky, tandis que les dirigeants spartakistes voient dans le système des conseils la dictature du prolétariat (10). A la même époque, le mot d'ordre « tout le pouvoir aux Conseils d'ouvriers et de soldats » apparaît dans les tracts spartakistes (11) mais pas dans leur publications. Ce n'est qu'en octobre, lors de la réunion commune à Gotha des spartakistes et des communistes de Brème, que référence est nommément faite à l'expérience russe tandis qu'est lancé un appel à la constitution de conseils ouvriers et de soldats en Allemagne (12). Les délégués révolutionnaires, organisation syndicale d'opposition qui s'implante pendant la guerre essentiellement dans la métallurgie et surtout à Berlin où elle jouit d'appuis solides et où elle avait animé la grève de janvier 1918, se prononcent également pour la République des conseils sur le modèle russe (13). Avec l'intervention des organisations, la revendication des conseils acquiert un caractère plus politique. Mais il est difficile de faire la part de l'imitation spontanée et de l'influence des mots d'ordre dans le surgissement de ces institutions au début de novembre 1918.

Ce sont les ports qui donnent le signal de la révolte à l'annonce à Wilhelmshaven d'une ultime intervention contre la flotte anglaise. Lorsque cinq navires dont une partie de l'équipage a été arrêtée lors des manifestations de Wilhelmshaven arrivent à Kiel, la révolte est déclenchée pour la libération des mutins de 1917 et des jours précédents (14). La révolution se répand à l'intérieur du pays selon un scénario similaire à Hanovre, à Cologne, dans la Ruhr etc. : des soldats et des marins arrivent dans une ville, neutralisent la garde de la gare, occupent des bâtiments publics, libèrent les prisonniers politiques et parfois les prisonniers de guerre, font élire un conseil de soldats (15). Ailleurs, la nouvelle de la révolution à Kiel incite les ouvriers à prendre l'initiative. A Brunswick, l'influence des délégués révolutionnaires se conjugue à celle des spartakistes (16). A Stuttgart, un conseil ouvrier secret se constitue dans la nuit du 30 au 31 octobre et la révolution éclate dès le 4 novembre pour répondre à un mot d'ordre spartakiste, décommandé entre temps (17). A Munich enfin, le déclencheur de la prise de pouvoir prévue par Kurt Eisner est plutôt la capitulation de l'Autriche frontalière que la révolte de Kiel (18). En Allemagne centrale, la prédominance des social-démocrates indépendants (U.S.P.D.) contribue à la spécificité du mouvement (19) tandis que, dans la Ruhr, le déroulement des événements sera influencé par l'existence et le développement d'une organisation syndicaliste révolutionnaire (20). A Berlin, spartakistes et délégués révolutionnaires sont assez bien implantés, mais ce sont les social-démocrates majoritaires (S.P.D. ou M.S.P.), ceux-là mêmes qui en août 1914 ont conclu l'Union sacrée, qui sont appelés à participer au gouvernement dès la fin octobre avant de proclamer la République le 9 novembre (21). Berlin tient une place à part en tant que siège du gouvernement central, mais ailleurs le mouvement des conseils varie dans ses structures et ses prérogatives selon qu'il s'implante dans la capitale d'un État (Munich, Stuttgart, Karlsruhe, Darmstadt, Brunswick...) où la révolution connaît un premier aboutissement avec la chute des dynasties, dans une ville-État (Brème, Hambourg) ou dans une ville de province où l'interlocuteur des conseils est la municipalité ; dans une ville de garnison, siège d'un commandement général (l'exemple le mieux étudié est celui de Munster (22) ou dans une ville où les soldats sont de passage, déserteurs ou permissionnaires.


 Typologie et composition sociale 

Si les traditions du mouvement ouvrier ont une incidence sur la forme adoptée par les conseils, elles sont infléchies par les profonds bouleversements qu'apporte la guerre dans la composition de la classe ouvrière : la reconversion de l'industrie pour les besoins de la guerre, les déplacements de population lors de la création des usines champignons dont l'exemple le plus frappant est celui de l'industrie chimique dans la province de Saxe, les femmes et les jeunes entrant massivement dans la production industrielle du fait du départ des hommes pour le front contribuent à accentuer partout les différences de classes (23). Les jeunes en particulier qui ne sont passés par aucune organisation ou qui se sont regroupés dans les Jeunesses socialistes animées par Karl Liebknecht fourniront les contingents les plus radicaux du mouvement. Cependant, cette nouvelle classe ouvrière sera faiblement représentée dans les institutions. Les élections aux conseils ouvriers dont Eberhard Kolb a dressé une typologie en quatre rubriques en témoignent :

1. Le conseil ouvrier est un comité dont les membres sont désignés paritairement par les partis socialistes ou à la suite de négociations avec les syndicats. C'est alors souvent le M.S.P. qui prend les devants pour éviter d'être débordé par la révolution et de perdre le contrôle des masses dont il tire sa légitimité. Ces conseils ouvriers sont alors confirmés par acclamation lors d'un grand meeting convoqué par les partis.

2. Dans les grandes villes où la gauche (U.S.P. de gauche dont font partie des spartakistes et les délégués révolutionnaires) est mieux implantée, les élections ont lieu dans les entreprises. Toutefois, là aussi, la composition de l'électorat est matière à débats : faut-il faire voter l'ensemble des travailleurs d'une entreprise ou seulement ceux qui font partie d'une organisation ?, c'est-à-dire la classe en soi ou la classe pour soi, la carte du parti ou du syndicat servant de billet d'entrée dans le « prolétariat légitime » dont sont forcément exclus les non organisés qui ont participé au mouvement (à moins que les partis ne suscitent les adhésions aux abords immédiats des bureaux de vote). Le nombre des délégués variant selon la taille des entreprises, plusieurs petites entreprises sont appelées à se réunir pour élire des représentants communs. Ceux-ci constituent alors le Grand conseil ouvrier ou l'Assemblée générale des conseils ouvriers qui élit à son tour un Comité exécutif (ou comité d'action) de cinq à vingt membres. Cette forme vient souvent remplacer au lendemain du 9 novembre le conseil ouvrier surgi spontanément.

3. Mais ces élections peuvent aussi avoir lieu sur une autre base, là où le S.P.D. est majoritaire : elles se déroulent par quartier, selon les lieux d'habitation, l'électorat étant alors défini selon des critères sociaux semblables à ceux qui ont été adoptés pour l'assemblée constituante dans la Russie des soviets.

4. Dans les communes rurales ou les petites villes, un comité est généralement élu après le 9 novembre lors d'un grand meeting, la plupart du temps sur proposition des dirigeants locaux des partis et/ou du syndicat (24). Dans l'ensemble, constate Peter von Oertzen, les conseils ouvriers élus paritairement se considèrent davantage comme les représentants de leurs organisations que de leurs mandants (25). La structure régionale et nationale des Conseils, bien qu'en principe préalable au premier congrès qui se tient à Berlin du 16 au 20 décembre 1918, ne se fera que très lentement et même pas du tout (26) : la volonté politique du gouvernement, du S.P.D. et du Haut commandement de l'armée d'y faire obstacle constitue le frein essentiel. Le Congrès élit toutefois un Conseil central (Zentalrat) — pour remplacer le Conseil exécutif berlinois élargi qui en faisait office jusqu'alors — composé exclusivement de social-démocrates majoritaires, les indépendants ayant refusé d'en faire partie. Mais faute d'une délimitation nette de ses prérogatives et victime des empiétements constants du Conseil des commissaires du peuple qu'ont également déserté les indépendants, le Conseil central est condamné à l'impuissance (27).

La composition des conseils de soldats, souvent antérieurs aux conseils ouvriers, n'est pas étrangère à cette évolution. Comme le souligne Ulrich Kluge, la typologie n'est alors pas fonction des configurations locales entre les différentes composantes du mouvement ouvrier, mais des relations entre la troupe, la hiérarchie intermédiaire et les officiers. Il distingue deux modèles pour l'armée de l'arrière (le problème se pose différemment pour les soldats du front) : 1. La désignation par les mutins dans leurs formations d'origine ou dans les unités où ils propagent la révolution, là où le commandement a disparu. Parmi eux, les militants socialistes sont rares. 2. Les élections sur une base homogène (compagnie, escadron, etc.). ou hétérogène là où l'édifice de l'armée s'est effondré. La liaison se fait alors immédiatement avec les ouvriers grévistes (28).

Sur le front, si un conseil où la hiérarchie est représentée se crée au Grand quartier général, les tentatives de coordination se heurtent à des difficultés dues pour une grande part à la résistance du Haut commandement. A l'Ouest, en vue de la réunion des conseils du front à Bad Ems le 1er décembre, un conseil de soldats d'au moins trois membres doit se constituer dans chaque compagnie. Sur le front de l'Est, les conseils n'apparaissent qu'après le 9 novembre. Comme pour les conseils ouvriers, la coordination est laborieuse, d'autant plus que les conseils sont inégalement répartis selon les corps d'armée dont le Commandement général est habilité à être le siège d'un Conseil central. Des conflits de compétences se produisent d'ailleurs sur le front de l'Est entre Kovno et Grodno, dans la marine entre la côte et Berlin. L'exemple le plus achevé de coordination est celui du VIIe Corps d'armée dont le Conseil central siège à Munster, la composition des conseils devant correspondre aux structures de l'armée (unités, garnisons, commandement général) (29).

A l'échelon local, la coordination entre le conseil ouvrier et le conseil de soldats peut varier : soit la fusion est organique, soit la composition paritaire du comité exécutif inclut les soldats comme partie contractante, le conseil de soldats conservant alors une certaine autonomie comme le prouve l'exemple de Berlin.

Si le terme de conseil ouvrier implique — partiellement à tort — une certaine homogénéité sociale de l'organisation qu'il désigne, la composition sociale des conseils de soldats est naturellement hétérogène comme le démontrent les études de cas de Gunther Mai concernant le Wurtemberg. Il chiffre à 370 membres le conseil ouvrier du Grand Stuttgart où l'industrie métallurgique s'était considérablement développée pendant la guerre (30). Élus dans les entreprises, ces délégués n'ont pas tous exercé leur mandat. Sur 345 membres pour lesquels il dispose de données, il dénombre 174 salariés (50,4%), 87 cadres (25,2%), 40 travailleurs sans autre précision que leur appartenance à une entreprise (11,6%), 33 permanents d'organisations (9,6%) et 11 indépendants (3,2%). Pour les 134 cas recensés, l'âge moyen est de 39,4 ans, le plus jeune ayant 21 ans et le plus âgé 65, les plus jeunes délégués étant les métallurgistes. Le conseil comporte 19 femmes. Un tiers des délégués est originaire de la région de Stuttgart, un autre tiers du Wurtemberg. Les délégués issus des classes moyennes (1/4) ne sont pas une spécificité des États du Sud jusqu'alors moins industrialisés. Pour les 75 cas connus, 36 délégués sont membres du S.P.D., 32 de l'U.S.P.D. incluant Spartakus, un est membre d'une organisation communiste locale, 2 du D.D.P. (Parti démocrate allemand), 4 du Zentrum (Parti catholique) et 29 sont des syndicalistes. Parmi les permanents des partis, on compte 13 S.P.D., 3 U.S.P./Spartakus et 2 Zentrum, tandis que 11 membres sont permanents du syndicat des métallurgistes et 3 du syndicat du textile. Le comité exécutif comporte 10 S.P.D., 4 U.S.P./Spartakus et un travailleur intellectuel, également S.P.D.

Les données dont dispose Gunther Mai sur les conseils de soldats ne comprennent pas l'importante garnison de Ludwigsburg, ni la totalité des membres des autres conseils (31). Il estime donc que son échantillon de 614 représente 30 à 40 % de l'ensemble des conseils de soldats du Wurtemberg. A part le premier de Stuttgart qui ne fonctionne que pendant huit jours, ils ont tous été élus à bulletin secret. Selon les grades, sur 584 délégués, on compte 11 officiers, 285 sous-officiers, 268 hommes de troupe et 20 employés militaires : la confiance est donc massivement accordée au corps de commandement intermédiaire en raison de ses compétences. L'âge moyen pour 391 cas est de 32,1 ans, il baisse de novembre à janvier pour atteindre alors 23,4 et remonte à 31,6 entre février et juin 1919. Il y a donc au départ une forte représentation d'hommes mûrs, nombreux dans l'armée à l'arrière, la baisse de janvier étant due à la démobilisation des classes les plus âgées. Si les hommes mariés prédominent au début, il n'y en a presque plus en janvier contre 20 % de février à juin. La répartition selon les confessions correspond aux proportions habituelles au Wurtemberg. Sur un échantillon de 444, il y a : 1. 241 ouvriers salariés ou artisans dépendants (54,3 %), 2. 107 employés (24,1 %), 3. 35 « commerçants », catégorie floue qui peut comporter patrons et employés (7,9 %) et 4. 61 indépendants (13,7 %). Les agriculteurs, répartis entre les catégories 1,2 et 4 sont au nombre de 31 (7 %), c'est-à-dire sous-représentés par rapport à leur proportion dans la population du Wurtemberg, alors que le commerce et les services sont sur-représentés. Dans l'ensemble, 40 à 50 % des délégués appartiennent aux classes moyennes. Si l'on fait intervenir la profession des parents, on constate une tendance au déclassement. Cependant, les conseils de soldats sont relativement proches du mouvement ouvrier, même s'ils ne s'identifient pas avec lui. En fait, leur adhésion aux objectifs du S.P.D. leur sert à tracer la ligne de démarcation par rapport à la gauche, comme l'avait déjà constaté Arthur Rosenberg. On dénombre ainsi 42 S.P.D., 10 U.S.P., 7 Spartakus ou K.P.D. (Parti communiste fondé à la Saint-Sylvestre, en partie par une scission de l'U.S.P.), 1 Zentrum et un membre du Parti bourgeois qui deviendra le D.N.V.P. (Parti national populaire allemand).

Comme le souligne Gunther Mai, la révolte des soldats n'a pas pour seule origine la lassitude de la guerre, l'autoritarisme du commandement, les inégalités de traitement entre troupe et officiers. L'amertume des classes moyennes dont le statut social s'effrite pendant la guerre nourrit aussi un mécontement croissant équivalent ou supérieur à celui des ouvriers.

Dans plusieurs villes, les « bourgeois » (le terme de Bürger désignant à la fois le bourgeois et le citoyen est ici source d’ambiguïté) constituent des conseils et/ ou demandent à être représentés au conseil d'ouvriers et de soldats ; en Bade, par exemple, ils obtiennent gain de cause (32) et dans le cas contraire, ils adoptent un mode de fonctionnement calqué sur celui du conseil d'ouvriers et de soldats. Avec la création du Conseil de bourgeois du Reich à Berlin début janvier 1919, les tendances libérales de gauche initiales cèdent le pas au conservatisme (33).

Les conseils de fonctionnaires peuvent se constituer selon le même modèle, comme c'est le cas à Brunswick (34). Mais en Bade et en Bavière, voulant acquérir dans le sillage du mouvement des droits au même titre que les autres catégories, les employés des transports ou les fonctionnaires communaux, par exemple, demandent à être représentés au conseil d'ouvriers et de soldats (35).

Bien que l'Université soit en règle générale un « bastion de la réaction », les partis socialistes favorisent dans bien des cas la création de conseils de travailleurs intellectuels qui témoignent alors des divisions au sein de l'intelligentsia. En Bade deux conseils, celui des travailleurs intellectuels de tendance corporatiste et celui pour l'art et la culture plus positif à l'égard du nouveau régime sont représentés par un délégué chacun au conseil d'ouvriers et de soldats de Karlsruhe (36). A Stuttgart, le conseil des travailleurs intellectuels fournit l'élément bourgeois du conseil d'ouvriers et de soldats avec cinq délégués au comité d'action (37). A Munich, la première République des conseils parvient à mobiliser les intellectuels et les artistes révolutionnaires (38).

Les réactions de la paysannerie, plus diversifiée dans les États du Sud, y sont aussi mieux connues : en Bavière, la Ligue paysanne (Bauernbund) où la gauche prédomine est dès le départ associée aux conseils. L'association paysanne chrétienne en revanche, qui n'acquiert sur eux aucune influence, décide de les boycotter. Mais les conseils paysans, hostiles à la socialisation de l'agriculture, abandonnent la République des conseils (39). En Bade, les conseils de paysans sont la poursuite sous une autre dénomination d'organisations préexistantes qui souhaitent être représentées dans les conseils d'ouvriers et de soldats ou se constituent en opposition par rapport à eux (40). Structurés comme au Wurtemberg selon les divisions administratives (commune, arrondissement, État), ils se dotent très tôt d'un Conseil paysan du Land qui proteste, contrairement à ce qui se passe au Wurtemberg (41), lorsque les conseils d'ouvriers et de soldats cherchent à susciter la création de conseils de paysans.

Mais une fois leurs objectifs atteints, c'est-à-dire la démocratisation au sens large et approximatif, ces conseils venus se greffer sur le mouvement (42) évoluent rapidement en s'opposant à lui.


Les tâches des conseils 

Si la passation de pouvoir entre l'Empire et la République s'est faite pratiquement sans effusion de sang, les nouveaux organes se sont immédiatement sentis investis d'une mission dans trois domaines prioritaires.
Déjà pendant la guerre, les restrictions imposées à l'approvisionnement des grandes villes avaient entraîné des mesures administratives et militaires de livraisons forcées. La pénurie des denrées alimentaires joue d'ailleurs un rôle important dans la lassitude de la guerre : les grèves de janvier 1918 en témoignent. L'une des premières tâches que se sont imposées les conseils a donc été de tenter de pourvoir aux besoins alimentaires. Pour les sous-commissions ad hoc des conseils qui se créent avec leur consolidation, il s'agit de lutter contre le marché noir, de débusquer les réserves, de procurer du matériel de chauffage et des vêtements ou même d'empêcher les médecins de prescrire abusivement certaines denrées à titre thérapeutique, par exemple le lait (43). Les perquisitions de dépôts civils et militaires doivent permettre également une répartition plus équitable. Avec la démobilisation qui concerne également l'économie devant opérer sa reconversion pour la période de paix, les conseils doivent faire face à l'accueil des soldats revenant du front — de passage ou de retour au pays —, soldats auxquels il faut procurer logement et emploi : le nombre de chômeurs croît avec la démobilisation ; des conseils de chômeurs demandant une représentation au conseil d'ouvriers et de soldats font leur apparition ; le départ des prisonniers de guerre ne suffit pas à libérer les emplois nécessaires pour ceux qui rentrent. Les conseils créent alors des bureaux de travail ou s'associent à ceux qu'ont instaurés les municipalités. La reconversion s'accomplit d'ailleurs souvent aux dépens des femmes (44).

Il est question, pour éponger au plus vite les problèmes de logement, par exemple de ne pas autoriser un propriétaire à occuper plus de six pièces, d'utiliser les châteaux ou tout bâtiment vide pour y faire des logements ouvriers (45). Mais aussi bien l'accueil des soldats du front que les réquisitions pour l'approvisionnement et l'incertitude de la situation générale sont propices à l'exercice de la délinquance, aux pillages dont les proportions ont d'ailleurs été considérablement gonflées par la propagande hostile aux conseils. Ainsi, l'un de leurs soucis essentiels, souci de respectabilité et gage de leur bonne foi, est le maintien de l'ordre. C'est dans ce domaine qu'ils se heurtent aux plus fortes résistances : les unités rentrant du front par exemple s'empressent de contester leur légitimité, arrachent ça et là les drapeaux rouges hissés sur les bâtiments publics et les conseils doivent avoir recours, comme à Brème, à la ruse d'une réception officielle pour désamorcer les potentialités de guerre civile (46). Les conseils cherchent donc dès les premiers jours à se doter d'unités de protection et à en exclure les éléments peu sûrs qui risquent de les compromettre, plus particulièrement les conseils de gauche, cible de toutes les calomnies (47). Dans certains cas, comme à Brunswick, le conseil crée une véritable garde rouge (48). Mais la plupart du temps, la gauche, cherchant à consolider les acquis de la révolution, craint de les voir compromis par des formations où des éléments bourgeois parviennent à se faire incorporer : le conseil d'ouvriers et de soldats ne réussit alors pas à imposer sa volonté aux milices, sauf au Wurtemberg où la collaboration avec le corps des officiers se passe sans heurts (49). Et surtout, à partir de mars 1919, les milices de citoyens remplacent les milices populaires jugées « spartakistes » et donc considérées comme hostiles au gouvernement. Pour endiguer cette évolution et s'opposer au recrutement des corps francs, la gauche avait revendiqué l'armement du prolétariat.

Outre les tâches immédiates qu'ils s'attribuent — ravitaillement, démobilisation, maintien de l'ordre —, dans d'autres domaines, les conseils tentent des avancées dont l'aboutissement présupposerait qu'ils exercent leurs prérogatives durablement. Mais la perception qu'ils ont d'eux-mêmes est l'obstacle majeur à une action en profondeur. Préoccupés d'assurer la démocratisation de l'Allemagne — ce dont témoigne l'acte symbolique préalable que constitue la libération des prisonniers politiques — ils se conçoivent comme des organes de transition dont la raison d'être disparaît avec la convocation d'assemblées élues au suffrage universel. C'est pourquoi le congrès des conseils vote massivement pour une date rapprochée (le 19 janvier) des élections à l'assemblée nationale, signant ainsi leur arrêt de mort. Pour les social-démocrates majoritaires qui gouvernent l'Allemagne et la Prusse, les conseils sont incompatibles avec les « principes démocratiques », ceux de la démocratie bourgeoise et parlementaire auxquels ils sont fermement attachés et au nom desquels ils saperont l'action du Conseil central des conseils (50). Cette évolution est particulièrement sensible dans les rapports des conseils avec l'administration. Ils collaborent avec les assemblées municipales — ou avec leurs députations dans les grandes villes — sauf dans les rares cas où elles sont dissoutes ou empêchées de siéger. Après s'être assuré que les fonctionnaires de l'administration acceptent le nouveau régime — ils demandent parfois à être dégagés du serment qu'ils ont prêté au souverain (51) — les conseils sont censés exercer le contrôle de leur activité : prendre connaissance de la correspondance, se livrer à un examen détaillé des affaires en cours, contresigner les documents émanant des administrations, participer aux séances importantes des assemblées (52). Mais cette activité de contrôle est sans cesse entravée ; la gestion financière des conseils est passée au peigne fin, on leur refuse les sommes destinées à payer les indemnités des conseillers ou des miliciens, les crédits de fonctionnement : ainsi le refus des banques de verser les fonds nécessaires à la République des conseils de Brème a contribué à hâter sa chute (53). Très vite, dès novembre-décembre, les conseils sur le terrain se rendent compte du pouvoir de l'administration dans la vie quotidienne, du fait que l'auto-administration locale, pendant de la démocratie parlementaire, doit être conquise autrement que par le bulletin de vote. Par ailleurs, ils se sentent mal à l'aise dans leur fonction de contrôle, persuadés qu'ils manquent des connaissances nécessaires à une bonne gestion et prêts à faire confiance aux « spécialistes ». Ceci explique aussi pourquoi le personnel judiciaire dans son ensemble reste en place. Dans les conflits entre conseils et fonctionnaires, le gouvernement défend ses fonctionnaires contre les « attaques injustifiées » des conseils (54). Ces derniers sont alors confrontés à un dilemme entre la prise de conscience de la nécessité d'une démocratisation immédiate et leur fidélité à la direction du S.P.D. qui les considère comme illégitimes. Ils n'ont alors d'autre alternative que la résignation ou la radicalisation.

Même si les entraves au fonctionnement des conseils se produisent également ailleurs, la Prusse est le terrain privilégié de l'émiettement de leur pouvoir. La volonté de démocratisation passe donc aussi par le souhait de briser la suprématie de cette entité hybride, pilier du Reich de Bismarck. L'hostilité à Berlin, manifeste dans les États du Sud, est également perceptible à Hambourg (55). En Rhénanie-Westphalie, les tendances séparatistes émanant des milieux industriels sont désavouées par les conseils, même si le souci de faire contre-poids à Berlin est par essence démocratique (56). Mais c'est en Bavière que les projets fédéralistes de Kurt Eisner, encouragé par les anarchistes Erich Mühsam et Gustav Landauer (57), rencontrent le plus d'écho : la Prusse devrait être scindée selon ses composantes qui rejoindraient alors les États-Unis d'Allemagne dont l'Autriche allemande (où des conseils se sont également créés) (58) serait l'une des républiques autonomes. Kurt Eisner présente le projet à la réunion des ministres présidents des États allemands le 25 novembre à Berlin et entame des négociations avec les autres États du Sud (Bade, Hesse, Wurtemberg) devant se doter de constitutions exemplaires et constituer le noyau du renouveau démocratique d'une Allemagne fondée sur le système des conseils qui ne serait plus soumise au diktat de Berlin (59).

Les conseils se rendent vite compte que la démocratisation générale à laquelle ils aspirent passe avant tout par celle de l'armée. Les premiers jours, l'accent est mis sur les signes extérieurs de la discrimination : le port des insignes (cocardes, fourragères, sabres) que les soldats veulent supprimer, le salut dont ils souhaitent être dispensés en dehors du service, l'intendance : ils revendiquent l'identité de traitement avec les officiers et donc la suppression des mess (60). Mais à l'arrière, les conseils de soldats destituent également des supérieurs particulièrement détestés, traduisant l'aspiration à une armée populaire où les chefs seraient élus et disposeraient donc de la confiance de leurs troupes. Les milices populaires, bien qu'assumant des tâches de police, préfigurent ce que devrait être cette nouvelle armée. Les projets débattus au gouvernement envisagent la création d'une armée populaire de volontaires où chaque section disposerait d'un conseil de confiance de cinq membres qui serait consulté sur les questions économiques, sociales, disciplinaires, élirait ses chefs intermédiaires qui à leur tour éliraient leurs supérieurs dont la destitution incomberait uniquement au Conseil des commissaires du peuple. Mais ces dispositions ne concernent que la milice populaire, qui comptera tout au plus 600 hommes en février 1919, la configuration de l'armée de paix restant du ressort de l'Assemblée nationale (61). En Bavière, au Wurtemberg, en Saxe — en dehors de la Prusse en règle générale — sont élaborées des politiques militaires à moyen et long termes qui témoignent de l'activité constructive des conseils en collaboration avec les ministères compétents (62). Les décisions prises à Berlin saperont ces projets. La confrontation se produit autour du programme adopté par le congrès des conseils, connu sous le nom de « Points de Hambourg » : « 1. Le commandement de l'armée et de la marine est exercé par les Commissaires du peuple sous contrôle du Conseil exécutif [le conseil central n'est pas encore élu] ; 2. Suppression de tous les insignes de rang et interdiction de porter les armes en dehors du service ; 3. Responsabilité des conseils de soldats pour la fiabilité des troupes et le maintien de la discipline, suppression des rapports hiérarchiques en dehors du service ; 4. Suppression des attributs d'uniforme par les Conseils de soldats et non par des personnes isolées ; 5. Droit d'élire les chefs pour les conseils de soldats ; 6. Les officiers des autorités militaires administratives et les employés ayant rang d'officiers doivent rester en place dans l'intérêt de la démobilisation, mais ils doivent proclamer leur loyauté envers les nouveaux pouvoirs ; 7. Suppression accélérée de l'armée permanente et création d'une milice populaire » (63).

La critique du Haut commandement porte sur un point essentiel : l'élection des chefs, susceptible — estime-t-il à tort — d'introduire le chaos dans la démobilisation. Le changement de personnel à la tête du ministère de la Guerre de Prusse et l'arrêté du 19 janvier contribuent à enterrer définitivement les projets de démocratisation de l'armée, laissant le champ libre aux corps francs (64).

Une autre décision du congrès des conseils, celle de procéder immédiatement à la socialisation des « industries mûres », se heurte aux mêmes résistances, suscite de vastes luttes mais ne pourra être totalement enterrée : la loi sur les conseils d'entreprises de janvier 1920 présentée comme modèle spécifique à l'Allemagne a été conquise de haute lutte et reste très en deçà des aspirations des conseils (65). Comme pour l'armée, c'est l'autoritarisme dans la gestion des entreprises que les ouvriers mettent en cause et là encore, c'est de démocratisation qu'il s'agit comme en témoigne le renvoi de quelques chefs détestés. Le Conseil des commissaires du peuple est plutôt favorable à la socialisation mais il est confronté à la résistance des « spécialistes » de l'administration et la commission scientifique de socialisation qu'il désigne, en butte à toutes les entraves, sera contrainte de démissionner en février 1919 sans avoir rien accompli (66). Dès décembre pour les conseils ouvriers, les conseils d'entreprises sont la condition sine qua non de la socialisation de l'économie. Le mouvement dont les foyers principaux sont Berlin, la Ruhr et l'Allemagne centrale s'articule autour des points suivants : 1. Lutte contre la hiérarchie traditionnelle, l'« absolutisme d'entreprise » ; 2. Contrôle ouvrier des conditions de travail (sécurité), des salaires, de l'embauche et des licenciements ; 3. Droit de regard illimité sur tous les documents de l'entreprise ; 4. Participation aux bénéfices, répartition plus équitable des revenus entre patrons et salariés (67). Si à Berlin, ce sont les spartakistes — d'abord favorables uniquement à la nationalisation — et les délégués révolutionnaires qui lancent le débat, dans la Ruhr et en Allemagne centrale le mouvement naît en janvier dans les mines avec la décision du conseil d'ouvriers et de soldats d'Essen de procéder à la socialisation, confirmée par tous les conseils du bassin industriel qui nomment un commissaire du peuple à la socialisation, Ruben, assisté de la « Commission des neuf pour préparer la socialisation dans la zone industrielle de Rhénanie-Westphalie », composée de trois membres de chacun des partis socialistes (S.P.D., U.S.P., K.P.D.) (68). La commission intervient contre les destitutions arbitraires de directions d'entreprises, mais son rôle essentiel est de veiller à la bonne marche des élections aux conseils d'entreprise devant comprendre 7 ouvriers et 6 employés (3 techniques et 3 commerciaux) destinés à collaborer avec la direction (69). Dès lors, « la socialisation, c'est remettre la propriété des mines... à la collectivité représentée par l'Etat et confier la gestion de l'extraction aux conseils ouvriers » (70). Les conseils d'entreprise doivent à leur tour être coordonnés, les tâches étant réparties selon les niveaux : les conseils centraux sont chargés de contrôler les organisations patronales et de préparer la socialisation. En Allemagne centrale, le mouvement démarre à Halle où le conseil d'arrondissement d'ouvriers et de soldats cherche à contrôler l'Office supérieur des mines et fait procéder à l'élection de conseils d'entreprises sur le modèle d'Essen pour maintenir la production et accélérer la socialisation. Comme la commission des neuf, le conseil d'arrondissement joue le rôle de médiateur avec les directions récalcitrantes. Agitant la menace de grève en accord avec les Berlinois, ces deux organisations se rendent à Weimar pour obtenir du gouvernement la reconnaissance des conseils d'entreprise. Les concessions gouvernementales étant trop minces, la grève éclate en effet, mais dans la Ruhr, elle est déclenchée par la décision du gouvernement de faire intervenir les corps francs et l'arrestation du conseil général de soldats de Münster (71). Huit jours plus tard, en Allemagne centrale, la grève est presque générale et isole gouvernement et Assemblée nationale à Weimar du reste du monde. Le S.P.D. joue alors sur plusieurs tableaux : il dépose une résolution sur la socialisation à l'Assemblée nationale, le gouvernement fait intervenir la troupe tandis qu'il négocie avec les grévistes sans élargir considérablement ses concessions (72). La grève cesse alors qu'elle vient de commencer à Berlin : la coordination souhaitée entre les trois foyers qui aurait pu donner une tout autre ampleur au mouvement échoue. En même temps qu'il se radicalise — des grèves bien plus suivies que celle de février éclatent dans la Ruhr en mars et avril — le mouvement des conseils se transforme comme à Berlin en organisation parallèle aux syndicats (73).

Les interrogations sur le devenir des conseils ouvriers, une fois leur première tâche accomplie : assurer la démocratie parlementaire, sont le fondement à la fois du mouvement de socialisation et des tentatives théoriques pour élaborer un système des conseils. Celles-ci se multiplient dès lors, comme en témoigne le deuxième congrès des conseils qui se tient sans grand retentissement en avril 1919. Les délégués révolutionnaires autour de E. Däumig et de Richard Müllier ont créé un organe, der Arbeiterrat (le conseil ouvrier), où ils exposent leurs conceptions ; le communiste J. Marchlewski-Karski qui remplace Ruben fin janvier à la tête de la Commission des neuf dresse le bilan de son expérience, l'analyse de Karl Korsch se fonde sur celle de Berlin et même le S.P.D. compte dans le conseil central ou autour de lui des partisans d'un système des conseils (Sinzheimer et Max Cohen) (74). L'abondante élaboration théorique a, certes, pour source la conscience grandissante des carences du parlementarisme pur et simple. Mais on peut aussi se demander si elle n'était pas destinée à compenser un échec : ce sont davantage les brèches apparues dans le cours des événements que l'on a cherché à combler, plutôt que le bilan des accomplissements qui a servi de tremplin. Les rares expériences de républiques des conseils — ainsi Brême et Munich — ont d'ailleurs été écrasées par la force armée en dépit des manifestations extérieures de solidarité réduites à l'impuissance.

Invoquer la faiblesse ou la trahison des partis, comme le fait l'historiographie d'inspiration léniniste, ne fournit pas une explication satisfaisante, une fois admis que le S.P.D. majoritaire, dans sa crainte de perdre le contrôle des masses, a tout fait pour les domestiquer et que les spartakistes puis les communistes ont été débordés par une base qu'ils n'ont pas pu et sans doute pas voulu contrôler : le rôle du parti n'était-il pas, selon la tradition marxiste orthodoxe revendiquée par Rosa Luxemburg, de donner un sens au mouvement spontané du prolétariat qui ne se décrète ni par conséquent ne s'endigue ?

La volonté d'unité à la base du mouvement ouvrier allemand qui avait été favorable au S.P.D. alors que l'U.S.P.D. était le véritable héritier du parti d'avant-guerre avec son langage révolutionnaire, son attentisme et ses divisions, a fait naître l'utopie d'un mouvement réconcilié sur l'élaboration d'un modèle de société dont les contours, cependant, restaient à définir. L'audience croissante de l'U.S.P.D. dans les années 1919-1920 témoigne d'une prise de conscience : en misant sur le « bon vieux parti qui a fait ses preuves », les militants s'étaient trompé de fidélité. Mais le poids des traditions, de la confiance accordée à ce parti qui, plus qu'un contre-pouvoir, avait été une contre-société encadrant les ouvriers dans leur vie quotidienne, conforta le fétichisme de l'organisation, cet objet de fierté du S.P.D. face à tous les autres partis de la IIe Internationale. La discipline de parti — celle là même qui avait incité le groupe parlementaire social-démocrate à voter en bloc les crédits de guerre le 4 août 1914 — explique aussi en partie l'adhésion aux objectifs du S.P.D. et constitue une des sources du freinage que les conseils ont imposé à leur propre activité. Leur mode d'élection avec l'intervention massive des partis et des syndicats déniant toute représentativité aux non-organisés, l'âge moyen relativement élevé des conseillers, le petit nombre de femmes sont aussi révélateurs des mentalités des acteurs eux-mêmes : confiance accordée aux gens d'expérience, y compris aux « spécialistes » de l'administration, défiance envers leur propre capacité à assumer un rôle actif dans la démocratisation. On retrouve, mutatis mutandis, dans la composition des conseils d'ouvriers et de soldats, les critères de la démocratie représentative traditionnelle (75). Comme pour celle-ci, le développement d'un système qui se serait dégagé des contraintes et des habitudes acquises eût exigé un apprentissage que seule la durée pouvait assurer : c'est ce qu'avaient perçu, sans être en mesure de le formuler immédiatement ou d'en convaincre les protagonistes, les partisans d'un report des élections à l'Assemblée nationale.


NOTES


[1] C'est notamment le cas de G. BADIA qui me confirmait, lors d'une conversation récente, son opinion selon laquelle le rôle des conseils est négligeable dans la révolution allemande ; la place restreinte qu'il leur accorde dans Les Spartakistes 1918 : l'Allemagne en révolution, Paris, Julliard, 1966, 298 p., résulte donc d'une option méthodologique fondée sur sa conception du processus révolutionnaire. Quant à P. BROUÉ, Révolution en Allemagne 1917-1923, Paris, Éditions de Minuit, 1971, 988 p., il attendait d'un accès aux archives la possibilité de réaliser son projet d'histoire sociale de la révolution allemande : elles étaient pourtant partiellement accessibles à l'Ouest.

[2] Voir notamment Pannekoek et les conseils ouvriers, textes choisis, traduits et présentés par S. BRICANNIER, Paris, E.D.I., 1969, 301 p.

[3] A. ROSENBERG, Entstehung der Weimarer Republik, réédition, Francfort/Main, E.V.A., 1961.

[4] Ces études régionales s'inscrivent dans les divisions administratives actuelles ; cf. P. BRANDT et R. RORUP (Hg.), Arbeiter-, Soldaten- und Volksräte in Baden 1918/19, Diisseldorf, Droste Verlag, 1980 ; E. KOLB et K. SCHÔNHOVEN (Hg.), Régionale und lokale Rateorganisationen in Wüttemberg 1918/19, Diisseldorf, Droste Verlag, 1976, LXXVI-504p. ; P. KUCKUCK (Hg.), Révolution und Raterepublik in Bremen, Francfort/M., Suhrkamp, 1966 ; K. BOSL (Hg.), Bayern im Umbruch. Die Révolution von 1918, ihre Voraussetzungen, ihr Verlauf und ihre Folgen, Munich/Vienne, R. Oldenbourg, 1969, 603 p., et plus récemment le catalogue de l'exposition : R. HERZ, D. HALBRODT, Révolution und Fotografie. Miinchen 1918/19, Berlin/Munich, Verlag Dirk Nishen, 1988, 326 p. ; F. BOLL, Massenbewegungen in Niedersachsen 1906-1920, Bonn, Verlag Neue Gesellschaft, 1981, 353 p. ; R.A. COMFORT, Revolutionary Hamburg. Labor politics in the early Weimar Republic, Stanford, Stanford University Press, 1966, 226 p. ainsi que H. LAUFENBERG, « La révolution à Hambourg » in D. AUTHIER et J. BARROT (dir.), La gauche communiste en Allemagne 1918-1921, Paris, Payot, 1976, p. 245-275 ; R. RORUP (Hg.), Arbeiter- und Soldatenrëte im rheinisch-westfälischen Industriegebiet. Studien zur Geschichte der Revolution 1918/19, Wuppertal, Peter Hammer Verlag, 1975, 403 p.

[5] E. KOLB, Die Arbeiterrëte in der deutschen Innenpolitik 1918-1919, Düsseldorf, Droste Verlag, 1962, 432 p. ; P. von OERTZEN, Betriebsrate in der Novemberrevolution. Eine politikwissenschaftliche Untersuchung über Ideengehalt und Struktur der betrieblichen und wirtschaftlichen Arbeiterräte in der deutschen Révolution 1918/19, Düsseldorf, Droste Verlag, 1963, 377 p. (réédition en 1976) ; U. KLUGE, Soldatenrëte und Révolution. Studien zur Militärpolitik in Deutschland 1918/19, Gôttingen, Vandenhoeck und Ruprecht, 1975, 518 p.

[6] La bibliographie est considérable ; c'est pourquoi, même si j'ai consulté de nombreux autres ouvrages, je me contente de citer ceux qui m'ont réellement servi à élaborer cette tentative de synthèse et concernent spécifiquement le problème des conseils, ce qui n'est pas le cas des ouvrages publiés en R.D.A. Même si des travaux ont été effectués antérieurement, tel celui de W. TORMIN, Zwischen Rëtediktatur und sozialer Demokratie. Die Geschichte der Rëtebewegung in der deutschen Révolution 1918-1919, Düsseldorf, Droste Verlagk, 1954, la floraison des études sur les conseils en R.F.A. a coïncidé avec l'apparition du courant politique qui s'est exprimé dans le S.D.S. exclu du S.P.D., l'opposition extra-parlementaire puis la nouvelle gauche, sans que les historiens en fassent nécessairement partie, certains de leurs travaux donnant lieu à controverses et polémiques. Son déclin à partir de l'arrivée des nouveaux mouvements sociaux sur le devant de la scène s'est bien évidemment accompagné d'un ralentissement de la production historique : même s'il ne disposait pas encore de tous les éléments du dossier, D. LEHNERT dressait déjà un bilan en 1979, « Rätealltag und Regionalismus in der deutschen Révolution 1918/19 », Jahrbuch Arbeiterbewegung 1982, p. 73-109. 
[7] Sur les conseils en Russie, voir l'ouvrage très stimulant de M. FERRO, Des soviets au communisme bureaucratique. Les mécanismes d'une subversion, Paris, Gallimard/Julliard, 1980, 264 p.

[8] Cl. WEILL, « La révolution russe de 1905 et le mouvement ouvrier allemand » in F.-X. COQUIN et C. GERVAIS-FFRANCELLE (dir.), 1905. La première révolution russe, Paris, Publications de la Sorbonne/Institut d'études slaves, 1984, p. 437-449.

[9] Cf. P. LÔSCHE, Der Bolschewismus im Urteil der deutschen Sozialdemokratie, Berlin, Colloquium Verlag, 1967, p. 93, 114-115 ; cf. aussi G.D. FELDMAN, E. KOLB, R. RORUP, « Die Massenbewegungen der Arbeiterschaft in Deutschland am Ende des Ersten Weltkrieges (1917-1920) », PolMsche Vierteljahresschrift, août 1972, p. 93-94.

[10] P. LOSCHE, Der Bolschewismus..., op. cit., p. 148.

[11] lb., p. 156-157.

[12] lb., p. 187 ainsi que E. KOLB, Die Arbeiterräte..., op. cit., p. 52.

[13] P. LÔSCHE, Der Bolschewismus..., op. cit., p. 188.

[14] U. KLUGE, Soldatenräte..., op. cit., p. 32-37 ainsi que du même auteur in R. RORUP (Hg.), Arbeiter-und Soldatenräte..., op. cit., p. 39-41.

[15] R. RÛRUP, ib, p. 21, U. KLUGE, ib., p. 46 ainsi que F. BOLL, Die Massenbewegungen..., op. cit., p. 254.

[16] lb., p. 258-263.

[17] E. KOLB et K. SCHÔNHOVEN (Hg.), Régionale und lokale Rateorganisationen..., op. cit., p. XLVII-LII.

[18] F. WlESEMANN, « Kurt Eisner. Studie zu einer politischen Biographie », in K. BOSL (Hg.), Bayem..., op. cit., p. 406 sq ; H. HlLLMAYR, « München und die Révolution von 1918/19. Ein Beitrag zur Strukturanalyse von Miinchen am Ende des Ersten Weltkrieges und seiner Funktion bei Entstehung und Ablauf der Révolution », ib., p. 471.

[19] E. KOLB, Die Arbeiterräte..., op. cit., p. 93 ; P. von OERTZEN, Betriebrsräte..., op. cit., p. 133.

[20] I. STEINISCH, «Linksradikalismus und Ratebewegung im westlichen Ruhrgebiet. Die revolutionâren Auseinandersetzungen in Mülheim an der Ruhr » in R. RÛRUP (Hg.), Arbeiter..., op. cit., p. 155-237.

[21] Cf. G. BADIA, Les Spartakistes..., op. cit.

[22] U. KLUGE, « Der Generalsoldatenrat in Munster und das Problem der bewaffneten Macht im rheinisch-westfalischen Industriegebiet » in R. RORUP (Hg.), Arbeiter-..., op. cit., p. 315-392.

[23] G. FELDMAN, E. KOLB, R. RÜRUP, « Die Massenbewegungen... », art. cit., p. 86.

[24] La classification est ébauchée dans E. KOLB, Die Arbeiterräte..., op. cit., p. 91 et complétée in G. FELDMAN, E. KOLB, R. RÛRUP, « Die Massenbewegungen... », art. cit., p. 95.

[25] P. VON OERTZEN, Betriebsrëte..., op. cit., p. 77.

[26] EKOLB, Die Arbeiterräte..., op. cit., p. 99-113 et U. KLUGE, Soldatenräte..., op. cit., p. 145-159.

[27] E. KOLB avec la collaboration de R. RÜRUP (Hg.), Der Zentralrat der deutschen Republik, 19.12.1918-8.4.1919, vom ersten zum zweiten Raterkongress, Leyde, E.J. Brill, 1968, LXXVII, 830 p. ; sur la composition du conseil central, cf. E. KOLB, « Zur Sozialbiographie einer Führungsgruppe der S.P.D. am Anfang der Weimarer Republik : Die Mitglieder des "Zentralrats" 1918/19 » in Otto Brenner Stiftung, Herkunft und Mandat, Francfort/M., E.V.A., 1976, p. 97-109.

[28] U. KLUGE, Soldatenräte, op. cit., p. 108-109.

[29] lb., p. 145-159.

[30] G. MAI, « Die Sozialstruktur der württembergischen Arbeiter- und Bauernrate 1918/1919 », Internationale wissenschaftliche Korrespondenz zur Geschichte der deutschen Arbeiterbewegung (IWK), septembre 1979, p. 375-404.

[31] G. MAI, « Die Sozialstruktur der wurttembergischen Soldatenrate 1918/1919 », IWK, mars 1978, p. 3-28.

[32] P. BRANDT et R. RORUP (Hg.), Arbeiter-..., op. cit., p. LXXXI-LXXXII.

[33] Cf. par exemple H.-U. KNIES, « Arbeiterbewegung und Révolution im Wuppertal. Entwicklung und Tâtigkeit der Arbeiter- und Soldatenrate in Elberfeld und Barmen », in R. RÜRUP (Hg.), Arbeiter-..., op. cit., p. 130-131 ou I. MARSSOLEK, « Sozialdemokratie und Révolution im östlichen Ruhrgebiet. Dortmund unter der Herrschaft des Arbeiter- und Soldatenrates », ib., p. 258.

[34] F. BOLL, Massenbewegungen..., op. cit., p. 265.

[35] En Bade, cf. P. BRANDT et R. RÛRUP (Hg.), Arbeiter-..., op. cit., p. LXIX : en Bavière, cf. G. KALMER, « Beamtenschaft und Révolution. Eine sozialgeschichtliche Studie über Voraussetzungen und Wirklichkeit des Problems », in K. BOSL (Hg.), Bayern..., op. cit., p. 202-261.

[36] P. BRANDT et R. RÜRUP (Hg.), Arbeiter-..., op. cit., p. LXXXII-LXXXIII.

[37] G. MAI, «Die Sozialstruktur... » [1979], art. cit., p. 388.

[38] U. LlNSE, « Die Anarchisten und die Münchener November-Revolurion » in K. BOSL (Hg.), Bayern..., op. cit., p. 58-60.

[39] H. HlLLMAYR, « Munchen... », art. cit., p. 476, 482 sq.

[40] P. BRANDT et R. RÜRUP (Hg.), Arbeiter-..., op. cit., p. LXXX-LXXXI.

[41] G. MAI, « Die Sozialstruktur... » [1979], art. cit., p. 392-393.

[42] H. LAUFENBERG énumère aussi les conseils qui se créent parmi les différentes catégories à Hambourg et souhaitent s'intégrer dans le Conseil d'ouvriers et de soldats, « La révolution... », art. cit., p. 253.

[43] H.-U. KNIES, « Arbeiterbewegung... », art. cit., p. 97 sq, 116-117, I. STEINISCH, « Linksradikalismus... », art. cit., p. 180 ; E. KOLB, Die Arbeiterräte..., op. cit., p. 402 ; U. KLUGE, Soldatenräte..., op. cit.. p. 12, 118-119 ; Stenographischer Bericht über die Verhandlungen des Kongresses der Arbeiter, Bauern- und Soldatenrate vom 25. Februar bis 8. März 1919 in München, reprint, Berlin, s.d., p. 146-150.

[44] Cf. R. RÜRUP (Hg.), Arbeiter-..., op. cit., p. 21 ; H.-U. KNIES, ib., p. 115-118 ; G. FELDMAN, E. KOLB, R. RÜRUP, « Die Massenbewegungen... », art. cit., p. 89-90 ; E. KOLB, Die Arbeiterräte..., op. cit., p. 319.

[45] Compte rendu sténographique du congrès des conseils à Munich..., op. cit., p. 163.

[46] Témoignage de Josef MILLER in P. KUCKUCK (Hg.), Révolution..., op. cit., p. 149-150.

[47] Cf. par exemple pour la Ruhr H.-U. KNIES, « Arbeiterbewegung... », art. cit., p. 119 ; I. MARSSOLEK, « Sozialdemokratie... », art. cit., p. 255 ; U. KLUGE, «Der Generalsoldatenrat... », art. cit., p. 335-352.

[48] E. KOLB, Die Arbeiterräte..., op. cit., p. 294.

[49] R. RÜRUP (Hg.), Arbeiter-..., op. cit., p. LXVII-LXIX.

[50] E. KOLB, R. RÜRUP (Hg.), Der Zentralerat..., op. cit. ; E. KOLB, Die Arbeiterräte..., op. cit., p. 362-363 ; R. RÜRUP, Probleme der Révolution, op. cit., p. 34-35.

[51] Voir par exemple G. KALMER, « Beamtenschaft... », art. cit., p. 201-202 ; I. STEINISCH, « Linksradikalismus... », art. cit., p. 183.

[52] E. KOLB, Die Arbeiterräte..., op. cit., p. 262-270.

[53] P. KUCKUCK (Hg.), Revolution..., op. cit., p. 28-30.

[54] R. RÜRUP, Probleme..., op. cit., p. 35-40.

[55] H. LAUFENBERG, « La révolution... », art. cit., p. 259 ; P. BRANDT et R. RÜRUP (Hg.), Arbeiter-..., op. cit., p. LIV.

[56] 1. STEINISCH, « Linksradikalismus... », art. cit., p. 183 ; L MARSSOLEK, « Sozialdemokratie... », art. cit., p. 251, 260.

[57] U. LlNSE, «Die Anarchisten... », art. cit., p. 53-55.

[58] Cf. O. BAUER, Die österreichische Révolution, Vienne, Volksbuchhandlung, 1923, 294 p.

[59] WlESEMANN, « Kurt Eisner... », art. cit., p. 410-415 ; W. BENZ, « Bayern und seine sùddeutsche Nachbarstaaten. Ansätze einer gemeinsamen Verfassungspolitik im November und Dezember 1918 » in K. BOSL (Hg.), Bayern..., op. cit., p. 505 sq.

[60] I. STEINISCH, « Linksradikalismus... », art. cit., p. 176 ; E. KOLB et K. SCHÖNHOVEN (Hg.), Regionale und lokale Räteorganisationen..., op. cit., p. 314.

[61] R. RÜRUP, Probleme..., op. cit. ; U. KLUGE, Soldatenräte..., op. cit., p. 326 sq. ; art. cit., p. 316-317, 352-353.

[62] Cf. par exemple E. KOLB et K. SCHÖNHOVEN (Hg.), Regionale und lokale Räteorganisationen..., op. cit., p. LXX. 0

[63] KLUGE, Soldatenräte..., op. cit., p. 250 sq.

[64] U. KLUGE, «Der Generalsoldatenrat... », art. cit., p. 371-372.

[65] C'est à l'ensemble de ce processus qu'est consacré l'ouvrage de P. von OERTZEN, Betriebsräte..., op. cit. ; cf. aussi G. FELDMAN, E. KOLB, R. RÛRUP, « Die Massenbewegungen... », art. cit., p. 101.

[66] E. KOLB, Die Arbeiterräte..., op. cit., p. 176-177; P. von OERTZEN, Betriebsräte..., op. cit., p. 238-248.

[67] Ib., p. 83, 139-140.

[68] R. RÜRUP (Hg.), Arbeiter-..., op. cit., p. 24-25 ; I. STEINISCH, « Linksradikalismus... », art. cit., p. 206-207 ; I. MARSSOLEK, « Sozialdemokratie... », art. cit., p. 280-282 ; U. KLUGE, « Der Generalsoldatenrat... », art. cit., p. 373.
 
[69] Cité d'après F. BOLL, Massenbewegungen..., op. cit., p. 286.

[70] P. von OERTZEN, Betriebsräte, op. cit., p. 131.

[71] 1. STEINISCH, « Linksradikalismus... », art. cit., p. 208-213 ; I. MARSSOLEK, « Sozialdemokratie... », art. cit., p. 282-289, 292 sq.

[72] Sur le mouvement en Allemagne centrale, cf. P. von OERTZEN, Betriebsträte..., op. cit., p. 133-153.

[73] Ib.

[74] lb. 245-246, 260, 303-305 notamment.

[75] On trouve un certain nombre de biographies dans J. DROZ (dir.), Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier international : Allemagne, Paris, Éditions Ouvrières, 1990.


  
Extrait de Le Mouvement social n°152 Juillet - septembre 1990.