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mardi 14 mars 2017

Lettre sur “l’abandon”

Lettre sur “l’abandon”

Autour de: "La progression du FN est la conséquence de l'abandon par la gauche moderne de toute critique cohérente du capital ".



Je peux bien sur te donner mon avis sur cette phrase ! Fera-t-elle pour autant avancer le “débat” je suis moins certain. Je sais qu’elle est le chapô d’un article tiré de Libération (1) et le pathétique inspirateur de X qui plus est. Tu sais ce que je pense de ce tartuffe qui vient s’exprimer, ô ironie ! dans ce journal de la gauche du capital. Tu comprendras donc qu’au niveau “cohérence” mon sourire est en coin.

Dans un premier temps ce que je peux te dire c’est qu’elle exprime un fantasme. Celui du dévoilement.

Celui du voile à déchirer pour que LA réalité dans toute sa dureté puisse mieux s’affirmer. Comme si la barbarie capitaliste ne s’affichait pas ou plus ! et que cela changerait quelque chose si on la comprenait un peu plus “rationnellement”. (je développe un petit peu plus loin ).

Je ne dis pas qu’il ne faut pas analyser le capital dans sa reproduction et ses mécanismes de brouillages, pour prendre du recul sur le jeu des idéologies et des intérêts de classe ceci pour comprendre ce qui in fine désagrège systématiquement la conscience de classe. Mais cette démarche quand elle reste contemplative zappe bien trop souvent à mon goût cette centralité de la conscience, son développement et sa structuration qui se manifeste par les luttes des classes ! et le regroupement de ceux qui, exploités, souhaitent une rupture totale avec  toutes les formes d’aliénations.

En disant cela je ne dis pas non plus que si les choses n'apparaissent pas (comme on l’affirme trop souvent et tu sais que je ne fétichise rien particulièrement) c’est que rien ne se passe, ou qu’il n’y a pas de luttes par exemple. Tu me diras on a tous un référentiel qui nous permet d’entretenir nos illusions ou nos déceptions.

Mais j’explicite simplement que des problématiques descriptives n’indiquent rien du fond ou d’objectifs. Comme les formes n’impliquent pas le fond, ou le mouvement le but si tu préfères. Elles ne dictent pas plus une praxis. A moins d’être dans une démarche qui confine à la révélation ! Et tu sais que je me passe volontiers des illuminés et des mystiques à ce sujet.

Je dois préciser avant de continuer, que ce travail de “sape” de la bourgeoisie ne doit pas être compris comme un “complot” mais comme un tout social en mouvement. Comme tendances ou contre-tendances de la reproduction du social et du capital. Les intérêts peuvent parfois être convergents ou contradictoires. Pour autant on ne peut pas éluder que la bourgeoisie est active dans la défense de ses intérêts historiques. Elle sait reproduire son monde et ses représentations (idéologies, modes de vie) c’est à dire “universaliser” son projet à coup de matraques comme en ce moment. Elle identifie donc son Être à celui de la marchandise. Mais il nous faut mettre dans la balance de l’analyse et pour être honnête jusqu’au bout le fait que certains prolétaires entrent dans la danse des “alliances stratégiques” dans ce que l’on considère comme quelque chose qui va à l’encontre de “leurs intérêts”. Notion bien complexe que certains marxistes analysent avec un tas de justifications dialectiques qui doivent être tranchées par le fameux "mouvement réel" qui se passe comme par hasard bien souvent d'eux ! Quand d'autres sous des œillères anarchistes en viennent à nier les rapports de forces, les dissymétries historiques ou le poids de la reproduction sociale qui reste extraordinaire.

Considérer que la progression des courants réactionnaires et xénophobes peut être contrecarrée par la réhabilitation d’un magistère moral et paternaliste perdu, ce que marque sans ambiguïtés l’emploie du mot “’abandon” ! et que l’on devrait imputer cela à l’absence d’une analyse “cohérente” du capitalisme par la “gauche moderne” ? N’est-ce pas la formulation typique des “professionnels” du racket politique ? Dont l’objet est clairement de nous faire abdiquer la perspective auto-organisationnelle et auto-émancipatrice ? Sous prétexte de quoi au juste ? d’efficacité ? Je te reprécise en passant ici que je ne suis pas spontanéiste pour autant et que je ne pense pas qu’il y ait de prix à payer pour se passer de cette fameuse “efficacité” mais bien un compte à solder.

Par exemple on nous vend en ce moment l’ “Insoumission” ou la “révolution” à peu de frais avec l’aide de vieilles recettes verticales re-marketées, ou la fabrication de méditations supplémentaires que l’on fait passer pour une nouvelle “forme” politique, sous prétexte d'instantanéité et de transparence feinte.

Dans cet article, en usant ici du terme de “gauche” (gauche de quoi au juste?) que l’on accole si facilement à “moderne” ! je m’étonne encore que l’on puisse penser un seul instant que la catégorie de “modernité” puisse être mise dans une boucle d’une causalité aussi simpliste qu’idéaliste. Car cette fameuse “gauche” n’a jamais eu de velléités de changements de quoi que ce soit au delà de la luttes des places, et de la gestion du statu quo pour mieux préserver ses rentes de situations. Il faut également cesser d’idéaliser le prolétariat dans ses aspirations qui seraient toutes généreuses et pures et non-contradictoires.

D’un point de vue historique le prolétariat ne se désespère pas d’être “abandonné” par les “politiques” et n’attend pas particulièrement que l’on vienne lui expliquer ce qu’est le capital, rien que pour qu’il retrouve le droit chemin  du juste vote et des “bonnes idées”. Il ne peut pas non plus crier à la “trahison” des bureaucrates et des politiciens sous peine d’entretenir LA grande spirale tautologique et mortifère. Car le prolétariat n’est rien s’il ne s’auto-organise pas contre le capitalisme. Pour la disparition de celui-ci mais pour la sienne également.

Et s’il devait y avoir dans cette accroche journalistique une critique feinte de la “modernité” cette allusion ou connivence n’en demeure pas moins surprenante ! Surtout quand la “gauche” et son “extrême” carillonne déjà depuis quelques années à l’heure de la Post-modernité, et qu’elle a déjà bien su intégrer à son profit les codes de l’“autonomisation”. (2)

Sauf à vouloir réhabiliter de vieux paradigmes comme ceux des leaders charismatiques, des chefs, ou celui de la figure de l’intellectuel comme médiateur et “pédagogue” de ce pauvre petit “peuple” étourdi, masse informe.

De mon point de vue la “critique cohérente” du capitalisme n’y fera rien. Surtout quand celle-ci se déguise en décroissance ou en alternatives chiantes, qui plus est en actes ! Ils demeurent le plus souvent et exclusivement moraux. Pour mieux abandonner la notion même de révolution. Pourquoi au juste ? Nous faire du Podemos “anarchisé” ?.

La critique première du capitalisme nous la faisons tous spontanément et quotidiennement quand nous vivons l’exploitation et le rapport salariat ou le chômage. Il en va de même pour la conflictualité de classe.

Sa seule “cohérence” ne peut-être donnée que dans la lutte frontale contre le capital. Surtout dans la manière que nous avons de nous auto-organiser pour nos propres perspectives. C’est un combat de longue haleine et pas nécessairement linéaire mais il doit être le plus clair possible. C’est peut-être ici que nous manquons de quelque chose ?

Il n’y a que la désarticulation de la classe et le capitalisme (concret) qui fait progresser les idées réactionnaires et l’identitarisme, et bien souvent celles-ci arrivent quand la classe et sa conscience d’elle-même est déjà bien enfoncée dans le marécage boueux du “peuple” et de la nation et dont le corollaire non-paradoxale est l'idéologie du chacun sa gueule.

La “critique cohérente” du capitalisme qui à elle seule permettrait à la réaction de reculer ne dit rien de ce qu’est le communisme pour certains, l’anarchisme pour d’autres et c’est peut-être cela finalement le problème. La “proposition” est-elle simplement suffisamment recevable ou à l’ordre du jour ?

“L’abandonnisme” quant à lui ne dit rien non plus sur la restructuration du capital à l’échelle mondiale que se prennent très concrètement les prolétaires dans la tronche. Il est bien plus redoutable que le “cohérentisme” expliqué…..à l’heure ou l’on trouve d’ailleurs Karl Marx en poche ou dans n’importe quelle bibliothèque municipale.

Dans un monde d’injonctions contradictoires ou l’individu est “libre” de se “vendre” comme n’importe quelle marchandise, rien de mieux que les échecs et la répression pour alimenter la matrice de la désillusion, du retrait, et permettre au marché de la crispation de se déployer le plus confortablement possible. Mais tu sais parfaitement qu’éthiquement parlant mais même stratégiquement, je ne suis pas la pour vendre des “cartes”, des passeports ou des boussoles qui indiquent déjà le nord pour le paradis libertaire.

Une critique cohérente ne mène jamais au delà d’une autre critique cohérente, et si nous nous trouvons aussi face à la résurgence de “sales idées”, (qui peuvent avoir leurs délirantes cohérences) et que “l’arme de la critique ne peut pas remplacer la critique des armes “(3) il nous faut tout de même bien constater que la cohérence théorique ne semble pas saisir “les masses” afin que celles-ci soient poussées à la “radicalité”. C’est à dire à une critique en acte et à la racine. Sauf à tout sur-interpréter, déformer ou projeter ses propres fantasmes.

A mon avis tant que nous n’arriverons pas à définir plus précisément ce qu’est ou n‘est pas le communisme, à renouer avec un peu de sens et des objectifs, on se perdra dans le marécage interprétatif et divinatoire de la “cohérence” de l’analyse du capital, qu’adore l’Augure de la radicalité de salon (4) . Qui ne vit que très rarement l’exploitation, la fatigue et pour qui l’aliéné c’est toujours l’Autre.

Il n’en reste pas moins que l’on sent bien qu’il nous manque quelque chose dans cette affaire de ratiocination. Une pointe de rêve, de folie peut-être, de démesure ou d’utopie chaude probablement. Elle pourrait faire contrepoids à l’esprit réactif et dystopique.

La totalité des outils analyses, situations, histoires, expériences sont à disposition si je puis dire. La “dureté” du capitalisme est toujours aussi incroyable pour des millions de travailleurs. La répression toujours aussi féroce. Si comprendre ce qu’est l’aliénation peut nous aider à surnager c’est bien la seule chose que cela nous permet.

Mais face à l’ennemi de classe il ne nous reste que l’auto-organisation de classe et la mise en avant de NOS perspectives révolutionnaires qui doivent aussi être la plus concrète des critiques.

Ce n’est pas tant les idées de merde du Front qu’il faut faire “reculer” que son monde qu’il faut définitivement détruire car je n’ai pas l’énergie d’un Sisyphe !

Mais je vais ouvrir ma conclusion de manière plus provocatrice: Et si le “prolétariat” souhaitait simplement qu’on lui foute la paix ?


Notes

(1) Article paru dans du journal Libération du 6 février 2017.

(2) Traduction de Empowerment au Quebec ! On peut même pousser l’affaire jusqu’à dire qu’elle tente en ce moment de dévitaliser le sens du mot Autonomie pour en faire un concept démocrateux pour apprenti intellectuel politicien.

(3) Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel. Karl Marx

(4) Quand elle n’a tout simplement pas instrumentalisé la montée des courants les plus réactionnaires pour mieux actionner son fameux anti-fascisme électoral ! et finalement appliquer les programmes les plus antisociaux et les plus rétrogrades économiquement. Défendre l’État son monde et le capitalisme.

(5) Il n’aime pas son confort moral, coupable et se charge de le faire savoir généreusement. Empêtrée qu’il est dans son analyse utilitariste (décroissantisme et productivisme sont les faces d’une même médaille).