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mercredi 5 juin 2019

Archive contemporaine du spectacle de la décomposition lente

Archive contemporaine du spectacle de la décomposition lente
  
Dans notre série d’Archives contemporaines du spectacle, faite de disparitions soudaines ou dignes de celle du chat de Schrödinger, il serait possible d’y inclure une sous-série sur la désagrégation lente.

Dans cette longue histoire, on pourrait y insérer la revue Invariance et son animateur Jacques Camatte dont il parait nécessaire de préciser tout de même l'intérêt et la place qu’ont eu ses contributions de passeur de textes historiques, comme sources d'interrogations sur les Gauches.

Pour autant nous qui venions de l’anarchisme nous fûmes assez rapidement surpris par un certain décalage entre les textes qui furent exhumés et les propos plus particuliers déroulés par J.Camatte.

La phrase de Louis Mercier-Vega dans l’increvable anarchisme sur “Les résidus des décompositions marxistes rejoignent les rebelles individualistes” prenait alors un certain poids et même un sens dans nos questionnements de l’époque.

Bien sûr nos lectures de la revue Invariance, les interrogations qui l’accompagnaient comme notre critique, furent faites a posteriori c’est-à-dire bien après 68 et toutes les luttes qui traversèrent les années soixante-dix.

Un des textes comme source de notre propos est TRANSITION 1 revue Invariance Série I - N° 8 - il date de 1969 il fut coécrit par Jacques Camatte et Gianni Collu.

Il est assez typique de l'ontologie camatienne même s’il fut écrit à un moment particulier d’un processus douloureux et que d’autres textes suivirent.

Il nous semble qu’il annonce un tas de positionnements futurs de différents groupes idéologiques qui furent imprégnés moins par sa proposition, démarche que par la désillusion et la fatigue, mais également par le déploiement de la répression du qui ne fut pas que marchande.

Il éclaire sur le « retrait » politique de Camate et consorts presque immédiatement et étonnement après mai 1968, c’est-à-dire bien avant cette longue vague de reflux et pourtant forte d’événements importants intervenus pendant les années soixante-dix. On pense ici aux luttes en Espagne, Italie, Portugal, etc.

De ce texte (mais pas uniquement) vieux d’un demi-siècle, se dégage un moment ce que nous qualifions d’homothétie post-bordiguiste (cf Bordiga). C’est-à-dire qu’il se caractérise par un point invariant effectif, Le Parti dont on peut analyser la translation (du corpus idéologique) globale mais inversée.

Ainsi, plus précisément, nous sommes passés chez Camatte :
  • De l’héroïsme de l’anonymat des productions théoriques bordiguienne à une ontologie pessimiste des individualités « positives ».
  • De l'exégèse et de la traduction des textes (Marx/istes) à un éclectisme anti-intellectualiste d'intellectuel.
  • D’un quiétisme anti-activiste à un retrait… Militant.
  • De la critique du racket politique (pour ce texte) à la parousie spontanéiste comme une nouvelle mystique.
Nouvelle mystique, car du Parti Formel « Parti fortement structuré théoriquement, apte à toujours maintenir le pôle du futur au sein de l'action présente ; autrement dit, il aurait fallu qu'il existât un organisme (plus qu'une organisation) qui ne soit pas du monde en place. C'est d'ailleurs (mais c'est venu trop tard historiquement.) ce que voulut réaliser, en définitive, A. Bordiga. C'est ce que nous avons théorisé et, avec les très faibles forces numériques de l'époque, avons essayé de pratiquer. Opérer ainsi c'était déjà emprunter la dynamique de quitter ce monde. » 2

Camatte s’est fait le défenseur de l'avènement du Parti Historique donc plus évanescent, bien plus apte à annoncer de manière récurrente qu’il allait “quitter ce monde”. Pour que celui-ci arrive un jour, peut-être (pas Camatte mais le Parti).

Dans sa translation il aura fallu quelque temps pour que la thématique prolétarienne ne le quitte irrémédiablement, pour finalement disparaitre sous un tas de références anthropologiques (et psy) dont celle de l’Homo Gemeinwesen c’est-à-dire la révolution à titre humaine ou de l'espèce.

L’historicisme et un certain économisme finalement assez scientiste (marxiste) lui auront fait dire que le passage de la valeur à son “autonomisation complète” était achevée et totale.

Tout en affirmant paradoxalement que le capital laisse survivre « médiation ou idéologies qui, à l’époque de la domination formelle, jouissaient encore, en tant que survivance des époques antérieures, d’une certaine autonomie apparente ».

Dans ce cosmos neurasthénique de la marchandise il ne reste plus que la thanatomorphose du capital (et de l’homme) c’est-à-dire la putréfaction.

De là découle une forme d’éthique élitiste de la désertion nihiliste (pessimiste) revendiquée dans postface à De la communauté Humaine à Homo Gemeinwesen de 1990 ou il indique :

Que « Lutter contre le monde en place c'est inhiber la possibilité de fonder une positivité ».
Que « Abandonner ce monde c'est favoriser le développement de la catastrophe qui seule peut être déterminante pour une mise en branle des hommes et des femmes. »
Que « Essayer d'enrayer [...], c'est empêcher que ne se dévoile totalement l'abjection du système ».
Mais qui peut se permettre de ne pas lutter ou d’abandonner si tant est qu’on le puisse ? Ou de « quitter ce monde » ? Comme si le capital ne nous convoquait pas à chaque respiration !
Si pour Camate L’essence de la Gemeinschaft (communauté) du capital était l’Organisation (politique), il nous semble évidemment que cette affirmation déjà péremptoire en son temps peut de nos jours passer pour contestable à une époque de fragmentations dans l’unité de la marchandise, et de manière générale dans le règne du chaos de la production. Peut-être que la piste du « contrôle » et du flic/flux serait plus apte et judicieuse pour dépeindre notre époque.
Dans la phase de domination réelle la politique en tant qu’instrument de médiation du capital n’a pas disparu (Il n’y a qu'à se pencher sur le souhait de reconnaissance des diverses minorités ou des thuriféraires de l'identité par exemple).

L’économie n’a pas réduit la politique à un épiphénomène, mais restructure constamment l’espace-temps du cirque de la participation ou de la démagogie, ceci plus ou moins subtilement avec ses acteurs plus ou moins dupes.

Il monde marchand ne peut d’ailleurs pas le réduire historiquement. C'est même son carburant.

L’État ou la politique ne sont pas « sujets » de l’économie malgré ce qu’affirme Camatte qui veut bien comprendre la totalité du monde capitaliste sous le prisme mécaniste de l’économie, mais refuse de concevoir l'imbrication, l'encastrement et donc une certaine dialectique de la totalité en mouvement.

Et même si « La science a été incorporée au procès de production ». Quoi qu’en dise Camatte dans son glissement techno critique, objectivement l’Homme est allé sur la Lune (pour le plus inutile et le pire) et ne meure plus d’une infection dentaire.

Les « théories du mouvement ouvrier » n’ont pas saisi ce processus social pour le « mystifier » sauf à accorder une puissance démiurgique à la théorie produite par une pléthore de professionnels spécialisés, sauf à sombrer dans une forme d’idéalisme objectif.

N’est-ce pas plutôt le réel concret qui a eu raison des « théories » et des postures d’avant-garde et de la toute-puissance des prétentions à l’Invariance ?

On peut pourtant se demander avec Camate comment effectuer « la critique de l’être du capital comme affirmation du communisme ».

Mais on le suivra moins quand il affirme que « L’existence de tous ces « secteurs de recherche » ne fait qu’exprimer en la mystifiant la réalité unitaire, totalitaire, réalisée par la valeur qui en s’autonomisant échappe absolument aux instruments quotidiens de perception et de critique. »

Contre Camatte et cette « vision », nous dirons qu’il n’est possible de le faire que si cette proposition close qu’il propose est combattue. Car notre monde n’est pas fait de robots mais bien d’êtres qui pensent avec de la chair, du sang et des larmes dans un monde exploité.

On ne s’étonnera pas donc que Camatte puisse affirmer à l'époque que « le prolétariat dans les aires de grand développement du capital, diminue en pourcentage, relativement et de façon absolue » ce qui était et est absolument faux.

Que les champs de connaissances soient éclatés/séparés ou qu’il pense son fantasme « d'autonomisation de la valeur » comme vrai… Cela n'empêchera jamais les prolétaires de lutter pour ne simplement pas crever. Sans trop discuter ici interminablement sur les dispositifs de contrôle, de la répression et des meurtres de masses que savent mettre en œuvre les capitalistes pour se débarrasser des constestations.

Camatte a poussé sa « compréhension » de la mystification sur des soubassements pseudo-scientifique et partiel c’est-à-dire sur la base de la « reproduction élargie » du capital pour aboutir sur une démonstration déjà critiquée dans le marxisme, à savoir une proposition fonctionnaliste et utilitariste de L'homme-capital-variable donné comme réifiée.

Si Camatte a raison d’indiquer que « La contradiction qui affecte beaucoup de ces rackets politiques dérive du fait qu’ils théorisent en même temps l’autonomie du prolétariat (vu, dans certains cas, comme l’ouvrier collectif). Or, réclamer l’autonomie, c’est-à-dire la séparation vis-à-vis du capital – sinon cela ne veut rien dire – c’est réclamer une abstraction, puisque le prolétariat ne peut exister que si le capital est posé en même temps ».

Il oubliait aussi de dire que certains courants et pratiques comprenaient aussi comme perspective leurs propres dissolutions (comme prolétaires) et qu’ils ont été obligés par l’Histoire d’acter obligation des combats ceci pendant qu’il se retirait du monde du Parti formel et de ses horreurs.

Il n’y a rien de honteux à disparaitre sans justifications, mais peut-être n’y a-t-il rien de pire que la réclame théorique de l’agonie et du désastre.


Vosstanie le 05 juin 2019
Modifié le 6/05

Nos notes et archives que nous livrons sont un support de compréhension interne qui peuvent nous permettre (éventuellement) de faire des analogies critiques avec certains courants et diverses démarches des nouveaux rackets politiques. 
Notes
1. Ce texte à pour lui une certaine clarté ce qui n’est pas toujours le cas dans ses textes les plus récents. Nous l'avons mis en regard par exemple avec notre lecture épique et dépitée il y a peu, du Manuel de survie de Giorgio Cesarano, Éditions la Tempête 2019, qui fut en son temps un proche de J.Camatte.


2. In Forme et Histoire Milan 2002. voir la Postface à De la communauté Humaine à Homo Gemeinwesen de 1990. p85.

lundi 28 janvier 2019

Archive contemporaine du spectacle de l’avant-garde

Archive contemporaine du spectacle 
de l’avant-garde.



D’une certaine manière les archives militantes font écho ou produisent de l'écho, c’est-à-dire qu’elles génèrent comme forme de retour des discours réfléchies par une discontinuité rencontrée dans le médium de propagande, une confirmation ou une reformulation de discours. Surtout pour ceux qui s’engagent ou tentent de s’organiser pour lutter contre la neutralisation.

Mais le propre des idéologies, c’est qu’elles reviennent en quelque sorte au point d'émission (c’est-à-dire aux militants eux-mêmes.) avec une amplitude déformée et donc différente du “message” initial, parce qu’elles sont ré-agencées par le délai du temps.

C’est ce qui donne de l'intérêt à l'écho du discours performatif politique c’est la lecture littérale de la prose engagée. Elle est intéressante plus précisément quand elle revient de son choc avec la matière sociale plus ou moins dure, fixe, protéiforme, en mouvement, et même flasque.

Pour illustrer notre propos qui pourrait passer pour une forme d’introduction à un traité de critique d’économie acoustique rien de mieux que de le préciser par un exemple choisi presque au hasard de nos excavations.
 
On pourra faire l’analogie avec beaucoup de groupements politiques de l’époque dont les mots d’ordre résonnent encore sur les nouveaux prétentieux.

En mars 1974 la revue de l’OCL [1] (Organisation communiste libertaire) structurée quelques années auparavant autour d'une première série par le Mouvement Communiste Libertaire (MCL), Guerre de classe (1971-1976)  qui s’affichait d’ailleurs singulièrement “POUR LE POUVOIR INTERNATIONAL DES CONSEILS OUVRIERS” reprenait en sous-titre de son journal un extrait de sa plateforme daté de juillet 1971 que voici :
“L'avant-garde réelle, ce n'est tel ou tel groupe qui se proclame la conscience historique du prolétariat, c'est effectivement ceux des travailleurs en lutte qui sont à la pointe des combats…”
Comme nous le soulignions dans le texte: Quelques réflexions sur Les cinq thèses sur la lutte des classes de Anton PANNEKOEK les “courants révolutionnaires antiautoritaires [...] n’ont finalement su que se positionner par rapport [...]au léninisme” et ce sous-titre de revue qui ne sera d’ailleurs plus exploité dans les numéros suivants indique pourtant énormément de chose d’un certain rapport à l'engagement. 

Il ne s’agit pas de minimiser ou de dénigrer les participants à ces revues, mais de dégager ce qui nous interpelle textuellement dans cet exergue et qui se trouvait dans cet extrait de plateforme [2]. Elle semble toujours être la manière dont les militants [3]  se perçoivent et se pensent au mouvement réel.

Ce que l'on peut trouver déplaisant dans un premier temps, n’est-il pas de trouver ce type de sous-titre dans un journal libertaire ? Certes, il s’agissait d’un certain courant du mouvement anarchiste, mais n’est-ce pas également un type de positionnement ou d’attitude, même si elle n’est pas clairement explicitée et aussi littéralement, que l’on rencontre dans la plupart des courants  des minorités agissantes ? Mais comment peut-il être simplement concevable plus généralement que l’on puisse penser qu’il y est une avant-garde ?

Que cette “avant-garde” soit constituée par des travailleurs “en lutte”, relève à notre avis d’une forme de démagogie classiste et ouvriériste.

Qu’on la propose comme étant plus “réelle” pour prendre le contre-pied des groupuscules léninistes, ne change pas grand-chose, car elle sous-tend le même imaginaire viril et sacrificiel, et même élitaire (même s’il est inversé) puisqu’il serait à la “pointe”. Laissant entendre donc qu’il y a une arrière-garde, des derniers de cordées qui se chargerait de la queue des “sous-combats”.

La notion d’avant-garde charrie avec elle, que ceux qui seraient en “pointe” seraient les plus conscients et donc ceux qui seraient en retrait ou à la marge ne pourrait pas matériellement en être ou le seraient moins. Si ici, ils semblent être plus “pratiques” et liés aux “luttes” mais pourquoi ces combats ne seraient pas et tout aussi légitimement à la pointe du “théorique” ? Voilà donc l'écueil typique du mouvementisme qui pense que le jugement du réel se trouve dans son praxeo-centrisme inspiré d’une interprétation littérale et réductrice et anti-léninienne des thèses sur Feuerbach de Karl Marx

Comme le notait Henri Lefebvre sur les thèses :
Le critère de la pratique, posé dans la thèse II sur Feuerbach, sera pris par la suite pour un rejet de la théorie au profit de l'esprit pratique, pour une position empiriste et un culte de l'efficacité : pour un praticisme ou un pragmatisme. Au nom de la critique de la philosophie, on perdra de vue l'importance de la philosophie et le lien de la praxis avec le dépassement de la philosophie. [4]
Bien sûr, on se doit de souligner avec Henri Lefebvre qu’en se séparant de la praxis, la théorie se perd dans les mystères et le mysticisme.

Les “combats” seraient cet étalon de cet imaginaire de l’avant-gardisme. Mais de quels “combats” nous parle-t-on au juste ?

Comment dans un monde aux “inégalités” diverses, aux situations dans les rapports de production différentes et enchevêtrés, une philosophie libertaire et communiste qui se veut l'héritière du “De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins” [5] peut-elle déboucher sur ce genre de propos aussi séparés ?

Il ne s’agit pas de mettre sur le même plan la diversité des actes, simplement parce que le plus souvent, ils dépassent les intentions mêmes de ceux qui les posent et qu’ils doivent compter sur la négativité du réel et son foisonnement [6]. Ceci est tout aussi valable pour ceux qui se pensent de manière arrogante à la pointe des luttes.

Mais n’est-ce pas le propre de l’autonomisation organisationnelle que celui d’alimenter son existence propre, sa survie, par une dynamique illocutoire de la “rupture” à destination des missionnés ?


NOTES


Lire également Archive contemporaine du spectacle de la conscience

[1] Cette OCL fut désignée sous l’appellation d’OCL-1 afin de la distinguée de l’OCL qui naît en 1976 lors du changement de nom de l’ORA. Comme l’indique Georges Fontenis “Au Congrès de Nancy, en 1971, le MCL se transforme en OCL, Organisation communiste libertaire, avec l’apport de quelques groupes de l’ORA (Organisation révolutionnaire anarchiste), tendance de la FA de l’époque d’abord, puis organisation indépendante. Des tentatives de fusion entre MCL et ORA ont échoué, échec en partie dû à l’orientation du MCL de forte critique - voire du rejet - du militantisme dans les syndicats. Furieux de cette orientation, Daniel Guérin rejoint l’ORA qu’il quittera lorsqu’elle prendra à son tour une orientation ultra-gauche, "autonome" et antisyndicale. C’est ainsi que nous nous retrouvons à l’UTCL, scission de l’ORA, privilégiant l’action dans les syndicats.” http://www.danielguerin.info/tiki-index.php?page=Un+long+parcours+vers+le+communisme+libertaire

[2] Pour ceux qui veulent en savoir plus sur le plateformisme
 
[3] Le nom et adjectif militant est le participe présent du verbe militer, du latin militare « être soldat, faire son service militaire ».

[4] Sociologie de Marx, Presses universitaires de France p. 27

[5] Karl Marx, Critique du programme de Gotha. https://www.marxists.org/francais/marx/works/1875/05/18750500a.html

[6] Ce qui ne ne retire rien à ce qu’un projet conscient et lucide s'agence pour transformer le monde.

jeudi 6 septembre 2018

Archive contemporaine du spectacle de la conscience

Archive contemporaine 
du spectacle de la conscience
   
Drôle de temps où la “théorie de la révolution” s’imprime à bas coût à l’est de l’Europe ou à ses portes pour contenter on ne sait qui, et ou les archives du spectacle de la conscience s’accumulent dans d’hétéroclites bases de données.

Dans cette histoire dense et oubliée des revues militantes ou les pages à l’encre passée s'amoncellent on a presque oublié qu’il ne s’agit que d’un éternel bégaiement.

Le vertige nous gagne alors face aux tas de papiers, fichiers qui nous semble-t-il, n’ont fait trembler que la cause du temps perdu et de la désillusion.

Pour autant cet agglutinement de mots répétés jusqu’en lettres capitales paraît nous indiquer encore une fois quelques vérités sociologiques.

On pensait les avoir découvertes dans sa pratique politique mais elles se révèlent presque comme des lois du genre. Elles peuvent paraître dérisoires même si elles sont d’une certaine manière importantes pour comprendre ce qu’il serait bon de ne pas reproduire.

Et pourtant…

L’intensité des périodes foisonnantes en événements donne parfois un air halluciné aux prétentions des sectes de “révolutionnaires” sans révolution, plus précisément sur la question de “l’intervention”.

À ce sujet il est fort intéressant de relire ce qu’en disait déjà en son temps un groupe communiste se rattachant au communisme de conseils le PIC (Pour une Intervention Communiste ) dans sa revue Jeune Taupe ! Éditée de 1974 à 1981 (1). Le groupe ayant existé de 1973 à 1982.

Le PIC affirmait déjà et d’emblée s’écarter de deux positions que l'on retrouve fréquemment dans le courant dit “ultra-gauche" mais que l’on peut aisément étendre jusqu’à de nombreux courants “radicaux”.

La position activiste qui sans vérification préalable d'un accord théorique cherche à rassembler le plus de monde possible pour "faire" quelque chose, et qui pose d'emblée les problèmes en termes de possibilités d'action, de moyens techniques, etc.

La position attentiste découlant en général d’une vision programmatique (2) du communisme et élitiste des révolutionnaires. Attitude courante qui mène ceux qui l'adopte à rechercher à travers les polémiques “hautement théoriques" et les affirmations dogmatiques, les meilleurs prétextes pour au contraire ne rien faire.

Si le PIC note que l'intervention des révolutionnaires n'est pas un problème qui se pose in abstracto sans aucune considération de temps, de lieu et de moyens, et qu’elle ne peut être envisagée comme une simple "action" des révolutionnaires. L’on constate tout de même qu’il envisage au moins performativement un “extérieur”.

S’il souligne que l’action est souvent sacralisée et érigée en preuve essentielle de révolutionnarité, il souligne également à juste titre qu’elle est fortement déterminée par des situations historiques, politiques et pratiques.

Le PIC critiquait donc ainsi les “activistes” les “interventionnistes" ceux pour qui il est important de “faire” et ceci peu importe ce que l’on fait.

Il souligne pourtant l’importance de “l'intervention” des “révolutionnaires” mais pas n'importe où et n'importe comment. Surtout pas en palliant “l'hétérogénéité de la conscience” par des mesures strictement organisationnelles empruntées aux thèses de Lénine et de son Que faire ?

L'on n'intervient pas n'importe quand souligne-t-il.

Toujours héritier d’une certaine extériorité il s’agit pour le PIC de diffuser “les principes de classe au sein du prolétariat” et de participer de son “mouvement vers l'émancipation”.

Cette “intervention” communiste n’a pas été simple pendant la contre-révolution stalinienne suite à ce qu’il nomme la “dégénérescence de la révolution russe”. Cette notion de “dégénérescence” tout comme celle de “décadence” du capital mériterait en soi un vaste débat d’une teneur à la fois préhistorienne et herméneutique mais cela dépasse le cadre de cette notule.

Mais il ne semble pas que la période ait été plus aisée pendant la reprise au niveau mondial de la lutte autonome du prolétariat sous les coups de la crise du Capital (années 60-80) qui semble avoir jeté un voile noir sur la théorie et l’action communiste comme il l’indique.

Ainsi point gâté par les événements le PIC constatait une période néfaste pour l’intervention. Surtout face au capital “décadent mais victorieux” qui semblait-il conduisait déjà “l’humanité aux portes de la barbarie”. 

Que nous proposait donc le PIC ? De placer entre eux et la contre-révolution triomphante le maximum de barrières possible.

De retrouver et de défendre les positions initiales du mouvement prolétarien qui ont été emportées dans la tourmente.

De tirer un bilan de la période pour comprendre les causes de son avènement.

En somme de renouer avec l’héritage de la Gauche communiste sur les questions de l'Impérialisme, les libérations nationales, le frontisme, les syndicats, l'électoralisme, le capitalisme d'État, etc.

Mais plus de 40 ans plus tard il est nécessaire de constater que nous n’en finissons pas de renouer avec cet héritage qu’il ne faut certes pas oublier mais qui semble de plus en plus incompréhensible tant il s’est structuré en négatif ou dans une inflation d’anti.

Face à un prolétariat que le PIC estimait déjà sourd aux thèmes révolutionnaires parce que mystifié (3) ou écrasé sur le terrain politique alors que nous étions en période de haute intensité de luttes, on serait en droit de se demander si la période n'est pas encore à celle du repli ?

Surtout quand les faibles forces, qui n’ont pour toute action qu’une maigre propagande qui ne convainc plus guère que les “révolutionnaires” eux-mêmes.

Mais est-ce que le problème du PIC et de beaucoup de “révolutionnaires” qui fantasment “l’intervention” n’a pas été de vouloir absolument se faire entendre du “prolétariat” ? Plutôt que d’être simplement des prolétaires organisés.


Vosstanie le 5/09/2018


Notes

Ce texte sera ajouté à notre sélection : Matériaux pour une émission (Conscience de Classe)

(1) Pour en savoir plus on consultera sur Archives autonomies - Jeune Taupe ! (1974-1981)
(2) De nos jours elle sera structurale ou mystique et même les deux.
(3) Mais qui ne l’est pas ? Le mystifié c’est toujours l’Autre.