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lundi 28 janvier 2019

Archive contemporaine du spectacle de l’avant-garde

Archive contemporaine du spectacle 
de l’avant-garde.



D’une certaine manière les archives militantes font écho ou produisent de l'écho, c’est-à-dire qu’elles génèrent comme forme de retour des discours réfléchies par une discontinuité rencontrée dans le médium de propagande, une confirmation ou une reformulation de discours. Surtout pour ceux qui s’engagent ou tentent de s’organiser pour lutter contre la neutralisation.

Mais le propre des idéologies, c’est qu’elles reviennent en quelque sorte au point d'émission (c’est-à-dire aux militants eux-mêmes.) avec une amplitude déformée et donc différente du “message” initial, parce qu’elles sont ré-agencées par le délai du temps.

C’est ce qui donne de l'intérêt à l'écho du discours performatif politique c’est la lecture littérale de la prose engagée. Elle est intéressante plus précisément quand elle revient de son choc avec la matière sociale plus ou moins dure, fixe, protéiforme, en mouvement, et même flasque.

Pour illustrer notre propos qui pourrait passer pour une forme d’introduction à un traité de critique d’économie acoustique rien de mieux que de le préciser par un exemple choisi presque au hasard de nos excavations.
 
On pourra faire l’analogie avec beaucoup de groupements politiques de l’époque dont les mots d’ordre résonnent encore sur les nouveaux prétentieux.

En mars 1974 la revue de l’OCL [1] (Organisation communiste libertaire) structurée quelques années auparavant autour d'une première série par le Mouvement Communiste Libertaire (MCL), Guerre de classe (1971-1976)  qui s’affichait d’ailleurs singulièrement “POUR LE POUVOIR INTERNATIONAL DES CONSEILS OUVRIERS” reprenait en sous-titre de son journal un extrait de sa plateforme daté de juillet 1971 que voici :
“L'avant-garde réelle, ce n'est tel ou tel groupe qui se proclame la conscience historique du prolétariat, c'est effectivement ceux des travailleurs en lutte qui sont à la pointe des combats…”
Comme nous le soulignions dans le texte: Quelques réflexions sur Les cinq thèses sur la lutte des classes de Anton PANNEKOEK les “courants révolutionnaires antiautoritaires [...] n’ont finalement su que se positionner par rapport [...]au léninisme” et ce sous-titre de revue qui ne sera d’ailleurs plus exploité dans les numéros suivants indique pourtant énormément de chose d’un certain rapport à l'engagement. 

Il ne s’agit pas de minimiser ou de dénigrer les participants à ces revues, mais de dégager ce qui nous interpelle textuellement dans cet exergue et qui se trouvait dans cet extrait de plateforme [2]. Elle semble toujours être la manière dont les militants [3]  se perçoivent et se pensent au mouvement réel.

Ce que l'on peut trouver déplaisant dans un premier temps, n’est-il pas de trouver ce type de sous-titre dans un journal libertaire ? Certes, il s’agissait d’un certain courant du mouvement anarchiste, mais n’est-ce pas également un type de positionnement ou d’attitude, même si elle n’est pas clairement explicitée et aussi littéralement, que l’on rencontre dans la plupart des courants  des minorités agissantes ? Mais comment peut-il être simplement concevable plus généralement que l’on puisse penser qu’il y est une avant-garde ?

Que cette “avant-garde” soit constituée par des travailleurs “en lutte”, relève à notre avis d’une forme de démagogie classiste et ouvriériste.

Qu’on la propose comme étant plus “réelle” pour prendre le contre-pied des groupuscules léninistes, ne change pas grand-chose, car elle sous-tend le même imaginaire viril et sacrificiel, et même élitaire (même s’il est inversé) puisqu’il serait à la “pointe”. Laissant entendre donc qu’il y a une arrière-garde, des derniers de cordées qui se chargerait de la queue des “sous-combats”.

La notion d’avant-garde charrie avec elle, que ceux qui seraient en “pointe” seraient les plus conscients et donc ceux qui seraient en retrait ou à la marge ne pourrait pas matériellement en être ou le seraient moins. Si ici, ils semblent être plus “pratiques” et liés aux “luttes” mais pourquoi ces combats ne seraient pas et tout aussi légitimement à la pointe du “théorique” ? Voilà donc l'écueil typique du mouvementisme qui pense que le jugement du réel se trouve dans son praxeo-centrisme inspiré d’une interprétation littérale et réductrice et anti-léninienne des thèses sur Feuerbach de Karl Marx

Comme le notait Henri Lefebvre sur les thèses :
Le critère de la pratique, posé dans la thèse II sur Feuerbach, sera pris par la suite pour un rejet de la théorie au profit de l'esprit pratique, pour une position empiriste et un culte de l'efficacité : pour un praticisme ou un pragmatisme. Au nom de la critique de la philosophie, on perdra de vue l'importance de la philosophie et le lien de la praxis avec le dépassement de la philosophie. [4]
Bien sûr, on se doit de souligner avec Henri Lefebvre qu’en se séparant de la praxis, la théorie se perd dans les mystères et le mysticisme.

Les “combats” seraient cet étalon de cet imaginaire de l’avant-gardisme. Mais de quels “combats” nous parle-t-on au juste ?

Comment dans un monde aux “inégalités” diverses, aux situations dans les rapports de production différentes et enchevêtrés, une philosophie libertaire et communiste qui se veut l'héritière du “De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins” [5] peut-elle déboucher sur ce genre de propos aussi séparés ?

Il ne s’agit pas de mettre sur le même plan la diversité des actes, simplement parce que le plus souvent, ils dépassent les intentions mêmes de ceux qui les posent et qu’ils doivent compter sur la négativité du réel et son foisonnement [6]. Ceci est tout aussi valable pour ceux qui se pensent de manière arrogante à la pointe des luttes.

Mais n’est-ce pas le propre de l’autonomisation organisationnelle que celui d’alimenter son existence propre, sa survie, par une dynamique illocutoire de la “rupture” à destination des missionnés ?


NOTES


Lire également Archive contemporaine du spectacle de la conscience

[1] Cette OCL fut désignée sous l’appellation d’OCL-1 afin de la distinguée de l’OCL qui naît en 1976 lors du changement de nom de l’ORA. Comme l’indique Georges Fontenis “Au Congrès de Nancy, en 1971, le MCL se transforme en OCL, Organisation communiste libertaire, avec l’apport de quelques groupes de l’ORA (Organisation révolutionnaire anarchiste), tendance de la FA de l’époque d’abord, puis organisation indépendante. Des tentatives de fusion entre MCL et ORA ont échoué, échec en partie dû à l’orientation du MCL de forte critique - voire du rejet - du militantisme dans les syndicats. Furieux de cette orientation, Daniel Guérin rejoint l’ORA qu’il quittera lorsqu’elle prendra à son tour une orientation ultra-gauche, "autonome" et antisyndicale. C’est ainsi que nous nous retrouvons à l’UTCL, scission de l’ORA, privilégiant l’action dans les syndicats.” http://www.danielguerin.info/tiki-index.php?page=Un+long+parcours+vers+le+communisme+libertaire

[2] Pour ceux qui veulent en savoir plus sur le plateformisme
 
[3] Le nom et adjectif militant est le participe présent du verbe militer, du latin militare « être soldat, faire son service militaire ».

[4] Sociologie de Marx, Presses universitaires de France p. 27

[5] Karl Marx, Critique du programme de Gotha. https://www.marxists.org/francais/marx/works/1875/05/18750500a.html

[6] Ce qui ne ne retire rien à ce qu’un projet conscient et lucide s'agence pour transformer le monde.