jeudi 13 septembre 2018

Note sur la sortie de : Le Modernisme réactionnaire de Jeffrey HERF

Note sur la sortie de:
Le Modernisme réactionnaire de Jeffrey HERF






Un ouvrage fondamental pour comprendre le nazisme, mais pas que. Ce que ne souligne guère la présentation de l'ouvrage car il s'agit également d'un outil d'analyse pour appréhender ce que peut-être le post-fascisme, ses nouvelles formes.

Que les éditions L'Echapée soient à l'origine de la traduction/édition de cet ouvrage publié en 1984 peut sembler bien paradoxal. Mais l'activité d’édition n'est pas qu'une affaire de conviction "idéologique".

On lit donc en quatrième de couverture "la modernité n’est pas un phénomène monolithique, qu’il faudrait accepter ou rejeter en bloc" voila un bien étrange propos des aficionados de Jean-Claude Michéa ("l'anarchiste Tory") ou des anciens éditeurs de Pièces et Main d'Oeuvre (PMO) et de toute une littérature anti-tech (pour ne pas dire technophobe) ou décroissantiste.

On trouvera également dans cet ouvrage de quoi remettre à sa place la critique faite en son temps par certains théoriciens de École de Francfort (Adorno et Horkheimer) de l'Aufklärung et du fascisme. 


Il s'agit donc de combattre activement la destruction de la raison qui a nourrie une certaine ontologie pessimiste qui sous nos contrées va du Guy Debord tendance finissante et élitiste à L'Encyclopédie des nuisances, jusqu'au courants radicaux-écolos se revendiquant de la mystique agriculture biodynamique (Voir Rudolf Steiner).

Rappelons également que le sous-titre de l'ouvrage en anglais est Technology, Culture and Politics in Weimar and the Third Reich, les éditions L'Echapée auront préféré Haine de la raison et culte de la technologie aux sources du nazisme...On reste un peu interloqué.



Présentation des éditeurs

"Le nazisme est trop souvent présenté comme un mouvement profondément antimoderne, obsédé par un passé mythique et exaltant la communauté du sang et de la tradition culturelle. Dans ce livre, qui a fait date par son approche radicalement nouvelle, Jeffrey Herf montre au contraire qu’il a voué un culte délirant à la technologie la plus avancée.

Pour ce faire, le grand historien américain s’est livré à une enquête approfondie sur les origines idéologiques du IIIe Reich, mettant en lumière une nébuleuse originale d’intellectuels, dont plusieurs ont marqué l’histoire des idées, comme Oswald Spengler, Ernst Jünger, Werner Sombart ou Carl Schmitt. Le point commun de ces « modernistes réactionnaires » est d’avoir fusionné certaines dimensions de la société industrielle – son mode de production et sa technologie, la rationalité instrumentale –, avec la culture du nationalisme allemand, caractérisée par sa haine de la raison et de la démocratie.

Les conclusions qui se dégagent de cette passionnante enquête, qui a renouvelé l’interprétation du phénomène nazi, et jusqu’ici étonnamment restée inédite en français, sont les suivantes : d’une part, la modernité n’est pas un phénomène monolithique, qu’il faudrait accepter ou rejeter en bloc ; d’autre part, l’adhésion à la modernité technique n’est pas en soi un gage d’émancipation
."

Éditions l'Echapée - 320p. - Traduit de l'anglais par Frédéric Joly

On pourra également écouter de manière complémentaire


mercredi 12 septembre 2018

Ce que signifie privilégier l'action d’une avant-garde au détriment de l'action de classe - Matériaux pour une émission (18)

Ce que signifie privilégier l'action d’une
avant-garde au détriment 
de l'action de classe



Extrait de Qu'est-ce que l'autonomie ouvrière ? de Lucia Bruno - VOSSTANIE Éditions


La conception de l’avant-garde développée par Kautsky et reprise par Lénine dans son fameux livre Que faire ? Se fonde sur la négation d'une pratique prolétarienne anticapitaliste.
En d'autres termes, le prolétariat n’est perçu que comme un « agent de production » dont la pratique est réduite à la création de profit, ce qui implique la reproduction sans fin du capitalisme comme un tout.

Mais, si la classe ouvrière par elle seule n’est pas capable de lutter contre le capitalisme, elle n’est pas non plus en mesure de penser ce combat. Selon Lénine, la conscience révolutionnaire dépend de la connaissance des lois de l'histoire, de l'économie et de la philosophie ; connaissances auxquelles la classe ouvrière n'a pas accès.

En partant de ce schéma logique, il est légitime de formuler une vision globale critique extérieure à la pratique du prolétariat - la théorie, le socialisme scientifique - fruit de l’effort des intellectuels appartenant à la petite bourgeoisie. On justifie alors la nécessité d'introduire de l’extérieur la théorie du mouvement ouvrier, en attribuant au parti un rôle prépondérant dans ce processus.

Le Parti apparaît comme le gardien de la vérité ouvrière. Celui qui doit la diriger et l’organiser et qui a pour but de faire comprendre au prolétaire sa « mission historique » - la construction du socialisme.

C’est de là que vient la prétention des avant-gardistes à diriger les masses, selon les principes doctrinaux du parti.

Mais aussi de vouloir subordonner la pratique prolétarienne à ce que le parti définit comme étant le bon chemin.

Comme cela est très difficile, ces partis sont toujours minoritaires. Ceux qui ont encore une certaine audience ouvrière fonctionnent plus comme des partis inter-classistes que comme spécifiquement ouvriers. Tel est le cas des partis socialistes et communistes européens, qui ont éliminé de leurs programmes la révolution sociale.

Par ailleurs, dans la mesure où ces organisations exigent une homogénéisation de la pensée parmi ses militants, les constantes auto-critiques et purges caractérisent tous les partis qui se revendiquent du léninisme.

Privilégier l'action d’une avant-garde au détriment de l'action de classe, c’est nier le potentiel révolutionnaire du prolétariat. C’est renforcer l'idée que la société doit nécessairement être divisée entre dirigeants et dirigés. Que la classe ouvrière sans une tutelle ne peut rien faire.
Si l’on considère l'histoire, on constate que ces idées ont toujours été utilisées pour justifier toutes les formes d'exploitation/domination, de l'esclavage jusqu’à l'oppression des femmes.

Quand on met en doute la capacité de la classe ouvrière à s’émanciper par elle-même, on met alors immédiatement en doute sa capacité à gérer l'économie dans la société que l’on prétend construire. Dans cette perspective, le socialisme devient très difficile, voire impossible.

Souvent, on identifie l'autonomie ouvrière avec le spontanéisme, ceci comprit comme ligne politique et non comme action de classe.

Parler de spontanéisme, c’est reconnaître que le prolétariat lutte indépendamment des partis politiques et des avant-gardes. Il lutte parce qu'il est impossible de ne pas se battre. Il sait que s’il ne le fait pas, il peut être rongé par la pauvreté. Nous avons eu la tragédie de Vila Socó à Cubatão pour le confirmer, où des centaines de personnes sont mortes en raison de la précarité des installations d’Oléoducs de Petrobras.

En fait, spontanéisme ou organisation est un débat inutile et déjà dépassé. Il n'y a pas de lutte sans organisation.

mardi 11 septembre 2018

L’augmentation de la conscience comme condition première de la révolution ? - Matériaux pour une émission (19)

L’augmentation de la conscience 
comme condition 
première de la révolution ?

Matériaux pour une émission (19)






Nous sommes au regret d’informer les collectionneurs de publications révolutionnaires que le présent numéro de Lutte de Classe est le dernier qu’ils recevront. Pour ceux qu’elle pourrait intéresser, l’analyse qui a conduit à cette décision est résumée ci-dessous.



I. - PENSÉE ABSTRAITE ET DIVISION DU TRAVAIL

Depuis la dissolution de la communauté primitive, la division du travail n’a fait que s’approfondir, parallèlement à la séparation de l’homme d’avec la nature et à la constitution des classes et de l’État. Dans la société de classe, la spécialisation conditionne le développement des forces productives ; qui à son tour détermine son évolution et ses modalités.

À mesure que la praxis humaine s’élargit à travers l’appropriation et la transformation du monde par l’homme, la multitude des phénomènes observables s’ordonne en concepts, instruments d’une pensée abstraite qui concurrence la saisie immédiate du réel. Dans toutes les sociétés qui succèdent à la communauté primitive, cette pensée s’affirme comme la prérogative d’une couche sociale d’autant plus limitée que les forces productives sont peu développées ; mais son rôle est très différent d’une société à une autre. Dans les sociétés asiatiques où, les forces productives plafonnant à un niveau relativement bas, aucune classe n’est susceptible de jouer un rôle révolutionnaire, les castes de prêtres et de lettrés n’exercent que des fonctions techniques de conservation de l’ordre établi, dont elles sont les garants idéologiques. Dans les sociétés féodales, par contre, où le développement de l’économie marchande exacerbe les contradictions internes qui l’ont rendu possible, la montée de la bourgeoisie - agent essentiel de ce développement - s’accompagne de celle des intellectuels, qui explicitent (dans leurs théories sur l’État, la démocratie, la société, la concurrence, l’économie, etc.) les intérêts historiques de leur classe et codifient les institutions qui leur permettront de s’affirmer.

Le développement du capitalisme fait accomplir un saut qualitatif, aussi bien à la croissance des forces productives qu’à la division du travail social. À travers l’accumulation primitive, le capital commence par rassembler formellement sous son autorité une partie des forces productives déjà existantes, qu’il met au service de sa propre valorisation. Une fois constituée une base capitaliste adéquate, la reproduction élargie est assurée grâce à la plus-value absolue que fournit un prolétariat surexploité de plus en plus nombreux. Les difficultés auxquelles se heurte ce processus - crises périodiques et résistance insurrectionnelle du prolétariat - conduisent le capital à jeter par la mécanisation les premières bases de sa domination réelle sur le procès de travail, et donc de la formation de plus-value relative.

Mais la grande industrie mécanisée se heurte à des problèmes de valorisation inextricables, à la fois du fait de ses limites technologiques et organisationnelles propres, et par suite de l’inadéquation du cadre social tout entier aux besoins à long terme du capital. Ce n’est qu’à travers des convulsions marquées par deux guerres mondiales et une crise économique sans précédent que le capital parvient à briser, pour toute une période historique, les obstacles qui s’opposaient à son développement. Le système de production moderne assure pour la première fois, avec l’O.S.T., une domination spécifique sur le travail vivant, tandis que l’organisation sociale est bouleversée de fond en comble pour rétablir, par le développement du secteur improductif (privé aussi bien qu’étatique) les conditions de la valorisation du capital : développement de sa circulation, accélération de sa rotation, rationalisation du procès de reproduction et de l’encadrement de la force de travail.

La modernisation se traduit par une déqualification de plus en plus poussée du travail, tant productif qu’improductif. En dépit de l’accroissement du nombre de « cols blancs » qui font un travail dit « intellectuel », l’immense majorité des emplois disponibles ne requiert aujpurd’hui aucun entraînement à la pensée abstraite. Le capital créant et répartissant les aptitudes suivant les besoins de sa valorisation, il s’ensuit qu’en règle générale les travailleurs ne possèdent pas les instruments qui leur permettraient de mettre en cause explicitement c’est-à-dire théoriquement, avec des idées abstraites - la domination du capital, bien que leur situation dans le mode de production capitaliste les contraigne à contester implicitement cette domination par leur lutte contre l’exploitation.

Mais la division du travail imposée par le capital implique - notamment pour assurer l’application directe de la science à la production et le fonctionnement global des circuits de valorisation - l’existence d’une couche de spécialistes de l’abstraction, qui ne peuvent servir le capital qu’à condition d’être dotés d’instruments qui leur permettent de mettre intellectuellement en question l’ordre établi, tout en étant dépourvus des moyens de le combattre effectivement. Cette intelligentsia comprend essentiellement des « travailleurs intellectuels », mais aussi d’autres travailleurs (productifs ou non) qui individuellement ont échappé à leur conditionnement social, que ce soit par le canal des organisations politiques et syndicales ou par certaines formes de marginalisation.

La contradiction interne d’une hiérarchie sociale qui n’est fondée qu’en apparence sur les résultats scolaires et universitaires conduit une partie de l’intelligentsia à contester l’ordre existant, et ce d’autant plus lorsque la lutte des travailleurs contre l’exploitation tend à sortir du cadre capitaliste, c’est-à-dire dans les périodes où le mode de production en vigueur ne parvient plus à concilier la valorisation du capital avec la reproduction normale de la force de travail.

C’est ce qui se produit aujourd’hui, alors que ressurgissent à un niveau supérieur les contradictions qui avaient été temporairement surmontées après la seconde guerre mondiale. Le capital avancé se valorise de plus en plus difficilement ; la majeure partie de la population mondiale s’enfonce dans un sous-développement auprès duquel les misérables conditions d’existence qu’offre le capitalisme moderne apparaissent comme un inaccessible paradis ; quant au capitalisme d’État, sous quelque forme qu’il se présente, l’impasse historique dans laquelle il est irrémédiablement enfoncé se situe bien en deçà du stade de la domination reelle.

Mais à la différence de la crise qui a marqué la première moitié du siècle, on ne voit aujourd’hui poindre à l’horizon aucune nouvelle forme d’organisation du travail et aucune transformation du cadre social susceptibles de rétablir les conditions de la valorisation. Ce qui est enfin à l’ordre du jour, ce n’est plus un replâtrage ou un nouveau stade du capitalisme, mais une crise qui conduira, soit au communisme, soit à la disparition de l’humanité, du moins telle que nous la connaissons.

II. - INTELLIGENTSIA ET CONTRE-RÉVOLUTION

Si le mouvement qui sape les rapports de production capitalistes est dès maintenant perceptible, il n’en porte pas moins les stigmates de la société qui l’a engendré. Reflétant la division existante du travail social, ce mouvement apparaît comme scindé entre la praxis du prolétariat et l’élaboration théorique qui est le fait de certains membres de l’intelligentsia.

Mais on ne peut mettre ces deux activités sur le même plan. Si la première est déterminante, c’est parce que le prolétariat a une position centrale et spécifique dans la société : en tant que producteur exclusif de plus-value, il est le seul à pouvoir assurer la valorisation du capital, toutes les autres conditions de ce processus ne pouvant jouer qu’un rôle subordonné, et du reste tributaire de la disponibilité même de la plus-value. Le prolétariat est la face cachée du capital, et c’est cette situation - et non son importance numérique - qui lui permet de le détruire [1].

La révolution communiste ne peut être envisagée comme un moment séparé marquant la transition entre un « avant » et un « après » la prise du pouvoir par une classe, fut-elle le prolétariat. Dans son essence, c’est, le mouvement communiste achevé, c’est-à-dire le processus de généralisation des rapports sociaux communistes dont le prolétariat est historiquement le porteur, processus au cours duquel l’effondrement du mode de production capitaliste libère les producteurs et l’humanité tout entière de la domination du capital. C’est alors que, les classes et la division du travail abolies, pensée abstraite et pensée concrète peuvent enfin se fondre en une pensée dialectique, instrument incomparable de saisie du réel : l’unification du mouvement social s’accomplit par la disparition de l’intelligentsia en tant que corps de spécialistes privilégiés.

Quelle que soit l’intensité avec laquelle certains de ses membres - productifs, improductifs ou révolutionnaires professionnels - ressentent le caractère insupportable de l’existence que lui fait le capital, l’intelligentsia se situe donc, par la force des choses en dehors du processus et des conditions matérielles qui constituent le fondement des rapports sociaux communistes.

La perspective de sa disparition ne lui souriant guère, la défense de ses intérêts catégoriels passe dès maintenant par la subordination pure et simple du mouvement réel aux détenteurs de la science révolutionnaire. Cherchant à se poser en conscience agissante de la classe qui prendra le pouvoir, elle conçoit forcément le mouvement communiste, à l’instar de la révolution bourgeoise, comme une guerre civile généralisée où s’affronteraient diverses armées (ou groupes armés). Se plaçant ainsi sur le terrain même du capitalisme - où le prolétariat est condamné à la défaite [2] - le directivisme se heurte à une contradiction insurmontable : le processus révolutionnaire étant appropriation par le prolétariat de son activité, comment une activité qui, par définition, est séparée, peut-elle contribuer à cette appropriation ?

Devant une nature qui l’écrase, le primitif attribue à la pensée une toute-puissance imaginaire, qui exprime son angoisse devant son impuissance réelle. Tout aussi impuissante devant le mouvement social, l’intelligentsia reprend à son compte cette pensée magique, porteuse originelle de la réification. L’activité du prolétariat se reflétant dans leur pensée, les théoriciens en déduisent que la pensée peut s’emparer de l’activité et la guider, comme elle le fait apparemment au niveau de l’individu. Mais ici pensée et activité sont exercées par deux couches sociales bien distinctes : le directivisme ne fait que reprendre la logique, de la division du travail, portée à sa plus haute expression dans le cadre de l’ O.S.T. [3]

Cette forme extrême de directivisme a trouvé des applications pratiques là où était à l’ordre du jour le passage au capitalisme d’État, dont elle constituait l’expression idéologique la plus appropriée. Mais l’incapacité de cette variante bâtarde du mode de production capitaliste à faire face aux problèmes du capitalisme moderne oblige aujourd’hui les idéologues à se réfugier dans des formules d’allure plus modérée. Certains assignent aux révolutionnaires la fonction de « démystifier » le prolétariat, prisonnier, comme chacun sait, de l’idéologie capitaliste. Inversant le mouvement réel, on pose l’augmentation de la conscience comme condition première de la révolution, ce qui suppose que l’idéologie puisse se détacher des conditions matérielles de son apparition et exercer sur elles une influence autonome. Mais en fait, si dans le cadre de la domination du capital l’idéologie correspond à des nécessités particulières, cette circonstance ne lui confère pas d’existence propre, susceptible de s’affirmer ou d’être combattue en tant que telle. L’idéologie n’est pas un produit pouvant se séparer des conditions de sa production : c’est un moment d’une totalité qui ne peut pas plus s’en détacher que le reflet du soleil dans une flaque ne peut se détacher de la surface de l’eau [4].

Mais la fausse conscience n’affiche pas toujours aussi ouvertement la subordination du mouvement réel.

L’activisme, qui donne la priorité à l’agitation sur l’élaboration d’une théorie apportée de l’extérieur au prolétariat, a en fait le même contenu : c’est toujours le cerveau qui donne des impulsions, réveille la classe ou lui sert de détonateur. Si les moyens de communication diffèrent, le message véhiculé est identique : des spécialistes affirment leur séparation d’avec le prolétariat par le fait même de s’ adresser à lui au moyen de journaux, , de tracts, d’affiches, de prises de parole, de mots d’ordre, ou encore d’attentats terroristes (la propagande par l’exemple). À l’instant même où ils prétendent avoir réalisé la fusion, ils dénoncent leur supercherie un se présentant comme des « poissons dans l’eau » [5]. Toute tentative de fusion portant sur d’infimes minorités pose nécessairement les fusionnistes en catégorie séparée qui affirme son identité distincte par l’acte même qui devait conduire à la fusion [6].

Au dernier degré de cette pratique, la crainte d’apparaître comme un bureaucratie [7] conduit à se contenter de disséminer des informations en évitant toute analyse et toute action : c’est encore une fois le cerveau, mais celui du paralytique. Que les informations soient envisagées comme instrument d’une prise de conscience, ou comme moyen de lutte immédiate, l’idée de base est que c’est l’ignorance qui empêche les travailleurs de prendre des initiatives qui seraient objectivement possibles. En leur apportant des informations, on les aiderait à élargir leurs possibilités de lutte, à établir des contacts qui leur permettraient de rompre leur isolement.

Malheureusement, l’action ouvrière est déterminée par les conditions matérielles où elle s’exerce, et non par la présence ou l’absence d’informations abstraites. Le comportement réel des travailleurs n’est nullement influencé par la masse des informations qui leur sont continuellement assenées, que ce soit par les instruments officiels du capital ou par de soi-disant révolutionnaires. Dans la mesure où ces informations ne correspondent pas à la situation matérielle, elles sont perçues comme dépourvues de substance, comme un simple jeu de l’esprit sans incidence sur la réalité (qui se soucie de faire comme Lip ?). Si par contre elles correspondent à la situation réelle, elles sont superflues car la perception directe de cette situation se suffit à elle-même. La classe ouvrière n’a nul besoin de journalistes ; elle possède ses propres moyens de communication, qui ne peuvent être falsifiés, parce qu’ils font partie de l’appareil de production lui-même. Si tel ou tel évènement est ignoré, c’est qu’il n’était pas réellement pertinent. Si des liaisons ne sont pas établies, c’est que leur nécessité ne ressort pas de la situation elle-même, mais des rêveries d’individus non représentatifs [8]. Ce n’est pas la conscience du prolétariat qui l’entraîne dans l’action, c’est l’ensemble des rapports sociaux dans lesquels il se situe, et dont la conscience fait partie.

Ainsi, toutes les tentatives de fusion avec le mouvement réel entreprises dans l’immédiat par des minorités constituent autant d’utopies réactionnaires. Reproduisant à leur niveau la division capitaliste du travail, elles n’expriment en fin de compte que la résistance du capital, et sont donc une forme de la contre-révolution, quelle que soit par ailleurs la volonté de ceux qui les pratiquent.

III. - CONTRADICTIONS DU TRAVAIL THÉORIQUE

Faut-il donc conclure - comme certains l’ont fait - qu’il n’y a pas de place dans la société actuelle pour un travail théorique révolutionnaire ? En fait, il peut y en avoir une, mais fort limitée : préparer l’intégration dans la société communiste de ceux qui effectuent un tel travail, œuvrer à leur disparition en tant que catégorie sociale séparée.

La théorie n’est pas une forme d’activité supérieure qui ferait de ceux qui la pratiquent une élite. Compte tenu de la position des intellectuels dans la division capitaliste du travail, elle constitue leur seul moyen de lutte contre un monde qui leur est insupportable, tout autant qu’à d’autres catégories de la population. Mais la théorie ne peut jouer ce rôle que pour ceux qui n’y voient pas un deux ex machina, qui n’essaient pas de faire fusionner mouvement théorique et mouvement pratique alors que la domination du capital rend cette fusion impossible.

Le travail théorique révolutionnaire comporte donc nécessairement une redoutable contradiction interne : aspect du mouvement communiste - qui est abolition et dépassement de toute séparation - c’est une activité séparée qui a comme objectif sa propre dissolution et représente donc une forme contradictoire de rapport subversif avec le monde. En dernière analyse, sa capacité à appréhender le réel dépend de conditions qui lui sont extérieures : l’émancipation des théoriciens sera l’œuvre des prolétaires eux-mêmes [9]. Mais à condition d’assumer explicitement cette contradiction, le travail théorique, s’il est poursuivi avec sérieux, reste pour les révolutionnaires la forme la plus efficace de résistance à la pression exercée par le capital, dans la mesure où la situation exclut la lutte frontale.

Le travail théorique n’a rien à voir avec un exercice intellectuel ou un travail universitaire d’accumulation de connaissances parcellaires. Tendant à l’abolition des séparations, il a pour objet propre l’acquisition de la pensée dialectique - dynamique des rapports entre les parties d’une totalité, et entre ces parties et la totalité elle-même. Seule une lutte constante contre la réification de la pensée, source d’une vision schizophrénique du monde, permet d’appréhender les conditions d’apparition du nouveau en tant que réalité différente, mais ayant ses racines dans le passé, et donc de concevoir un au-delà du capitalisme autrement qu’à travers des formules magiques.

La dialectique ne s’exerce pas au hasard sur n’importe quel domaine de la connaissance. La base de l’existence humaine n’est pas l’univers naturel en tant que tel, mais l’univers social. De ce fait, la bourgeoisie n’a pas d’objection contre le développement des sciences naturelles, qui sont du reste au service de son système d’exploitation. Par contre, la réalité sociale, dont la base est constituée par le mode de production, est occultée par la pensée bourgeoise avec le maximum d’énergie et d’efficacité. C’est donc sur le mode de production que portera l’effort principal, c’est-à-dire sur la critique de l’économie politique ; celle-ci n’a évidemment rien à voir avec les études économiques entreprises par les universitaires et qui, trouvant des « solutions » dans le cadre même du système, ne sont qu’apologétiques.

Mais la dialectique n’est pas plus accessible à ceux qui, rêvant de « jouer un rôle révolutionnaire » dans le mouvement social, sont bien obligés de la refuser, puisqu’elle ruine leurs prétentions. C’est ce qui explique la stérilité de tous les théoriciens directivistes, qu’ils apportent au prolétariat, en guise de Tables de la Loi, un marxisme qui, découpé en rondelles, s’est depuis longtemps mué en son contraire, ou qu’ils rivalisent dans l’art d’accommoder d’une sauce éclectique ou moderniste les débris de la pensée bourgeoise la plus éculée.

Cependant, il ne suffit pas d’échapper au directivisme : pour la plupart, ceux, qui ont eu cette chance ne tardent pas à succomber à la démoralisation, soit qu’ils se noient, quand ils le peuvent, dans les voluptés supposées de l’existence bourgeoise, soit qu’ils s’enfoncent dans un désespoir masochiste (« à quoi bon, tout est inutile »), soit qu’ils se mettent complètement en marge de la société et que la délinquance ou la folie les guette. La crise de la société capitaliste ne fait que renforcer cette tendance : la dégradation des conditions de vie ruine les bases nerveuses de toute pensée cohérente, l’enseignement dégoûte de l’activité intellectuelle, l’action des organisations et des groupuscules directivistes discrédite le sérieux et la continuité dans l’effort.

Or, à mesure qu’on se rapproche du cœur des problèmes, la résistance de la pensée bourgeoise s’accroît, et ne peut sans doute être surmontée que grâce à un travail collectif de très longue haleine. Mais la difficulté même de l’analyse théorique, combinée avec la contradiction fondamentale sur laquelle elle achoppe, fait qu’elle ne sera entreprise que de manière tout à fait exceptionnelle. Il faut des circonstances extraordinaires pour que des membres de l’intelligentsia deviennent capables de se consacrer à leur propre disparition en tant que figure sociale.

C’est sans doute ce contexte qui explique l’échec total des tentatives entreprises par le GLAT pour établir des contacts avec des groupes ou des individus ayant des préoccupations semblables aux siennes. C’est en effet à cette fin qu’il avait été décidé de rendre publics, par l’intermédiaire d’un bulletin mensuel qui auparavant avait de tout autres fonctions, les résultats même partiels et provisoires du travail collectif réalisé dans le cadre du groupe. Il s’agissait de prouver le mouvement en marchant, donnant par là-même à d’autres l’occasion de pousser leurs analyses et de critiquer les nôtres.

Mais loin de devenir, l’instrument d’une telle collectivisation de la thérorie, il faut constater que le bulletin n’est en fait qu’une marchandise « révolutionnaire » de plus, parmi toutes celles qui sont aujourd’hui offertes aux consommateurs de ce genre de denrée ; la gratuité de la diffusion ne change rien à l’affaire.

En effet, ce qui fait d’un objet de consommation une marchandise, c’est d’être le produit d’un travail privé, qui n’est socialisé que « dans le dos » des producteurs. Fournir de la théorie à des gens qui ne participent en rien à son élaboration - et qui de ce fait sont dans l’incapacité de l’assimiler réellement - c’est établir avec eux un rapport aliéné, qui n’a rien de communiste.

C’est forcément un rapport de ce genre que l’on entretient avec les auteurs de livres ou d’articles qui servent de source de documentation. Vivant dans une société capitaliste, nous sommes bien obligés de consommer des marchandises, et même de participer éventuellement à leur production afin de subsister. Si cette situation nous est intolérable, que dire de sa reproduction dans notre activité de communistes !

Le véritable danger, c’est de devenir des théoriciens, d’être reconnus comme tels et d’accepter ce rôle. Si jusqu’ici nous avons échappé aussi bien à la décomposition qu’au vedettariat - partie par accident, partie grâce à notre intransigeance « sectaire » vis-à-vis de ceux qui essayaient de se raccrocher à nous ou de nous pousser dans une direction qui n’est pas la nôtre - l’intérêt passif que l’on nous témoigne de divers côtés (« c’est intéressant », nous écrit-on parfois) souligne la nécessité de prendre des mesures radicales, en même temps que le développement de notre travail exige une concentration maximale de nos efforts.

C’est pourquoi, renonçant désormais à gaspiller une part de notre énergie en vaines publications, nous pensons être mieux en mesure de poursuivre l’exécution du programme que nous nous sommes fixé, en attendant que la conjoncture nous permette de prendre part à des activités plus efficaces et plus agréables.

 

NOTES


[1] Inutile, donc, d’essayer de mesurer l’importance du rôle du prolétariat par le pourcentage des ouvriers dans la population active ; qu"ici ou là le nombre des improductifs l’emporte ou non sur celui des ouvriers productifs, ce n’est, pas en ces termes que le problème se pose.

[2] Si le prolétariat est capable de vaincre, c’est dans la mesure où il ne se place pas exclusivement - ni même principalement - sur le terrain militaire, mais sur celui de la production matérielle, base de toute vie sociale : les armées du capital seront vaincues parce que l’intendance ne suivra pas.

[3] Ce n’est ni par hasard ni par inadvertance que, parvenu au pouvoir, Lénine consacre une de ses premières déclarations à un vibrant éloge du taylorisme.

[4] Ce qui n’empêche, bien entendu, que le reflet puisse être étudié en tant que tel en vue d’établir, par exemple, les lois de l’optique.

[5] Une prime sera offerte à qui réussira à découvrir une parenté quelconque entre les poissons et l’eau dans laquelle ils vivent.

[6] Cet aspect est porté jusqu’à la caricature dans la théorie des « bases rouges » qui, sous prétexte de montrer que « c’est possible », envisage que des communistes puissent - à la façon de la bourgeoisie dans’ la société féodale - s’emparer durablement, au sein de la société capitaliste, de positions géographiques ou sociales, d’abord marginales, puis de plus en plus étendues.

[7] Ici encore, les choses marchent sur la tête : au lieu d’être un produit de la contre-révolution, la bureaucratie est supposée l’engendrer.

[8] Nous en avons eu l’expérience directe en mai-juin 1968 lorsque, dans le cadre des Comités d’Action de Censier nous avons vainement tenté de « mettre en contact » diverses entreprises de la région parisienne, dans la perspective de la grève active, et plus.

[9] Aucune mesure organisationnelle, aucun critère a priori ne peuvent donc garantir la théorie contre la dégénérescence, encore que celle-ci puisse être facilitée ou rendue inévitable par l’adoption de méthodes inspirées du modèle capitaliste.



Réflexions sur le travail théorique
GLAT - Lutte de Classe - Mars 1978 - pp. 1 - 8


Source Collectif Smolny
qui a numérisé les 128 numéros de la revue du GLAT, Lutte de Classe.

jeudi 6 septembre 2018

Archive contemporaine du spectacle de la conscience

Archive contemporaine 
du spectacle de la conscience
   
Drôle de temps où la “théorie de la révolution” s’imprime à bas coût à l’est de l’Europe ou à ses portes pour contenter on ne sait qui, et ou les archives du spectacle de la conscience s’accumulent dans d’hétéroclites bases de données.

Dans cette histoire dense et oubliée des revues militantes ou les pages à l’encre passée s'amoncellent on a presque oublié qu’il ne s’agit que d’un éternel bégaiement.

Le vertige nous gagne alors face aux tas de papiers, fichiers qui nous semble-t-il, n’ont fait trembler que la cause du temps perdu et de la désillusion.

Pour autant cet agglutinement de mots répétés jusqu’en lettres capitales paraît nous indiquer encore une fois quelques vérités sociologiques.

On pensait les avoir découvertes dans sa pratique politique mais elles se révèlent presque comme des lois du genre. Elles peuvent paraître dérisoires même si elles sont d’une certaine manière importantes pour comprendre ce qu’il serait bon de ne pas reproduire.

Et pourtant…

L’intensité des périodes foisonnantes en événements donne parfois un air halluciné aux prétentions des sectes de “révolutionnaires” sans révolution, plus précisément sur la question de “l’intervention”.

À ce sujet il est fort intéressant de relire ce qu’en disait déjà en son temps un groupe communiste se rattachant au communisme de conseils le PIC (Pour une Intervention Communiste ) dans sa revue Jeune Taupe ! Éditée de 1974 à 1981 (1). Le groupe ayant existé de 1973 à 1982.

Le PIC affirmait déjà et d’emblée s’écarter de deux positions que l'on retrouve fréquemment dans le courant dit “ultra-gauche" mais que l’on peut aisément étendre jusqu’à de nombreux courants “radicaux”.

La position activiste qui sans vérification préalable d'un accord théorique cherche à rassembler le plus de monde possible pour "faire" quelque chose, et qui pose d'emblée les problèmes en termes de possibilités d'action, de moyens techniques, etc.

La position attentiste découlant en général d’une vision programmatique (2) du communisme et élitiste des révolutionnaires. Attitude courante qui mène ceux qui l'adopte à rechercher à travers les polémiques “hautement théoriques" et les affirmations dogmatiques, les meilleurs prétextes pour au contraire ne rien faire.

Si le PIC note que l'intervention des révolutionnaires n'est pas un problème qui se pose in abstracto sans aucune considération de temps, de lieu et de moyens, et qu’elle ne peut être envisagée comme une simple "action" des révolutionnaires. L’on constate tout de même qu’il envisage au moins performativement un “extérieur”.

S’il souligne que l’action est souvent sacralisée et érigée en preuve essentielle de révolutionnarité, il souligne également à juste titre qu’elle est fortement déterminée par des situations historiques, politiques et pratiques.

Le PIC critiquait donc ainsi les “activistes” les “interventionnistes" ceux pour qui il est important de “faire” et ceci peu importe ce que l’on fait.

Il souligne pourtant l’importance de “l'intervention” des “révolutionnaires” mais pas n'importe où et n'importe comment. Surtout pas en palliant “l'hétérogénéité de la conscience” par des mesures strictement organisationnelles empruntées aux thèses de Lénine et de son Que faire ?

L'on n'intervient pas n'importe quand souligne-t-il.

Toujours héritier d’une certaine extériorité il s’agit pour le PIC de diffuser “les principes de classe au sein du prolétariat” et de participer de son “mouvement vers l'émancipation”.

Cette “intervention” communiste n’a pas été simple pendant la contre-révolution stalinienne suite à ce qu’il nomme la “dégénérescence de la révolution russe”. Cette notion de “dégénérescence” tout comme celle de “décadence” du capital mériterait en soi un vaste débat d’une teneur à la fois préhistorienne et herméneutique mais cela dépasse le cadre de cette notule.

Mais il ne semble pas que la période ait été plus aisée pendant la reprise au niveau mondial de la lutte autonome du prolétariat sous les coups de la crise du Capital (années 60-80) qui semble avoir jeté un voile noir sur la théorie et l’action communiste comme il l’indique.

Ainsi point gâté par les événements le PIC constatait une période néfaste pour l’intervention. Surtout face au capital “décadent mais victorieux” qui semblait-il conduisait déjà “l’humanité aux portes de la barbarie”. 

Que nous proposait donc le PIC ? De placer entre eux et la contre-révolution triomphante le maximum de barrières possible.

De retrouver et de défendre les positions initiales du mouvement prolétarien qui ont été emportées dans la tourmente.

De tirer un bilan de la période pour comprendre les causes de son avènement.

En somme de renouer avec l’héritage de la Gauche communiste sur les questions de l'Impérialisme, les libérations nationales, le frontisme, les syndicats, l'électoralisme, le capitalisme d'État, etc.

Mais plus de 40 ans plus tard il est nécessaire de constater que nous n’en finissons pas de renouer avec cet héritage qu’il ne faut certes pas oublier mais qui semble de plus en plus incompréhensible tant il s’est structuré en négatif ou dans une inflation d’anti.

Face à un prolétariat que le PIC estimait déjà sourd aux thèmes révolutionnaires parce que mystifié (3) ou écrasé sur le terrain politique alors que nous étions en période de haute intensité de luttes, on serait en droit de se demander si la période n'est pas encore à celle du repli ?

Surtout quand les faibles forces, qui n’ont pour toute action qu’une maigre propagande qui ne convainc plus guère que les “révolutionnaires” eux-mêmes.

Mais est-ce que le problème du PIC et de beaucoup de “révolutionnaires” qui fantasment “l’intervention” n’a pas été de vouloir absolument se faire entendre du “prolétariat” ? Plutôt que d’être simplement des prolétaires organisés.


Vosstanie le 5/09/2018


Notes

Ce texte sera ajouté à notre sélection : Matériaux pour une émission (Conscience de Classe)

(1) Pour en savoir plus on consultera sur Archives autonomies - Jeune Taupe ! (1974-1981)
(2) De nos jours elle sera structurale ou mystique et même les deux.
(3) Mais qui ne l’est pas ? Le mystifié c’est toujours l’Autre.




mardi 28 août 2018

ÉMISSION CONTRE LA POLITIQUE avec Les Habitants de la LUNE (EN TELECHARGEMENT)

ÉMISSION
 du vendredi 24 Août 2018 à 21h

CONTRE LA POLITIQUE 
 avec 
Les Habitants de la LUNE
 sur Radio Vosstanie !

Autour de l'ouvrage de Maresia Dalua
 Pas un seul cheveu blanc n’a poussé sur nos rêves.

 - Durée 5h15 minutes - 

TELECHARGEMENT

http://www.mediafire.com/file/aymzbqhby6o8sou/CONTRE_LA_POLITIQUE_Pas_un_seul_cheveu_.pdf/file

-

EXTRAIT



Si tu veux qu’une chose dure,
Construis-la en partant du cœur.


Le capitalisme est un désert. Encombré d’une immense accumulation de marchandises, sans doute, mais un désert quand même. Un désert en carton-pâte. Sans dunes, dépouillé de ses plantes et de ses animaux, vidangé de son sable et dont on a vendu toute la féérie, ôté toute vie. Un désert existentiel dans lequel l’achat et la vente de la force de travail définissent l’essentiel des perspectives de l’humanité. On n’y vit donc pas grand-chose quand on est un sans grade, pris au piège de la normalité... La précarité. Une vie en viager. La peur du lendemain. Des relations vides et superficielles, construites sur l’obligation professionnelle de se méfier du concurrent. Des sourires tordus par l’habitude de faire semblant. À part ça, rien. L’humiliation du réveil matin. Et puis quelques achats compulsifs dictés par les maîtres du marché tout au long d’un absurde parcours vers une hypothétique pension. Rien. Juste une succession de crises, puis de guerres, puis de reconstructions... Un lieu de conflit sans âme.


Le capitalisme est ce désert où l’air des riches est irrespirable et le silence des pauvres, infernal. Pour y survivre, il faut croire aux mirages et ramper. Ou alors planter fermement ses deux pieds dans le sol, redresser la tête et le tronc, et telle une horde de cactus têtus, allonger tous ensemble nos bras vers le ciel, pour crever les nuages et faire éclater l’orage.


Quand on vit dans le désert depuis trop longtemps, on n’attend qu’une seule chose. La pluie.

Dans le désert, la pluie, c’est la révolution. En un clin d’œil, tout se transforme. L’aridité des rapports sociaux recule brusquement sous des torrents rafraîchissants de passion et d’humanité. La pluie trace de nouveaux sillons sur le vieux disque rayé des illusions. La chape de plomb du silence se brise sous les assauts d’une formidable énergie toute fraîche. Nos vies se gorgent d’une eau qui nous métamorphose en autant d’arbustes têtus, bientôt arbres à palabre, et dont les branches devenues des doigts, indiquent résolument l’assaut au ciel. Les cactus eux-mêmes, et leurs grands bras épineux, semblent maintenant nager sur la ligne d’horizon. Tout à coup, l’idéologie se noie. Il pleut du réel. Et dans l’air, il y a comme une sensation de légèreté qui confère enfin du poids à l’existence, une densité qui donne des ailes. Cette pluie enfin là, éclipse le désert marchand et ses pitoyables mirages. La révolution, c’est l’exploité qui respire et ferme enfin la gueule aux bourgeois. C’est le prolétariat qui se bat pour ne plus jamais être prolétariat. C’est plus fort que le printemps. Un peu partout, apparaissent des points d’eau autour desquels on se regroupe. Des oasis. Mais pas comme on l’entend habituellement. Pas de faux paradis repliés sur eux-mêmes ni de forteresses romantiques. Non, plutôt des points d’appui, des communautés de lutte, des espaces de fête et d’action où propager l’eau. Des lieux chaotiques où la pluie et ses amoureux se concentrent et s’organisent pour généraliser la révolution, envisager la communauté enfin humaine et transformer inexorablement toute la planète en une immensité toujours plus fertile et vivante...


TELECHARGEMENT
 - Durée 5h15 minutes - 


Playlist 

Cascading Celestial Giants - Drexciya - Grava 4 (Intro)
The Clash - Charlie Dont Surf
Bosser Huit Heures - Trust
Jean Patrick Capdevielle. Quand tes dans le desert.
Oberkampf - au présent
Everybody knows - Leonard Cohen
West Coast Pop Art Experimental Band - Suppose They Give A War and No One Comes
Depeche Mode - Wheres the Revolution
Mécréant - Daniel Hélin
H-F Thiéfaine - Lhomme politique, le roll mops et la cuve à mazout
 Eddy Mitchell - Société Anonyme
 Bérurier Noir - Vive le Feu
 Breathe - Pink Floyd 
 Jacques Marchais et ou Vanessa Hachloum - La vie secoule la vie s'enfuit  (fin)
  
Références 

  




La ballade du temps passé 
 guerre et insurrection, de Babeuf à la Commune 
Philippe Riviale
 [EXTRAIT]

Nous sommes une image du futur
fragments vécus du soulèvement de décembre 2008 en Grèce.

TÉLÉCHARGER



samedi 18 août 2018

PARUTION : LA GAUCHE COMMUNISTE GERMANO-HOLLANDAISE DES ORIGINES À 1968 (3e édition entièrement révisée et augmentée)

LA GAUCHE COMMUNISTE 
GERMANO-HOLLANDAISE 
DES ORIGINES À 1968
 (3e édition entièrement révisée et augmentée) 

PHILIPPE BOURRINET




Éditions moto proprio - Paris Juin 2018 - 550p. 

Si les utopies du passé préfiguraient une nouvelle forme sociale sans pouvoir la réaliser, parce que l’abondance dans le domaine économique leur manquait, une abondance qui aurait donné sens à leur générosité philanthropique; parce que l’actualité de la catastrophe sociale faisait défaut, laquelle aurait donné un caractère d’urgence à leurs plans; et parce que la disposition générale de leur contemporains leur faisait défaut, une disposition qui se serait mise à l’oeuvre de façon créative en tant que nécessité historique. C’est pourquoi leur utopie se cantonna au domaine du poétique, du philanthropique.
Aujourd’hui au contraire, tout est donné par l’époque : la fertilité intarissable de la terre qui ne trouve aucun débouché rationnel à sa propre richesse; l’actualité de la catastrophe capitaliste qui invite à un changement rapide; et la reconnaissance générale de l’inévitabilité d’une réorganisation sociale qui exige des principes d’affirmation de la vie. C’est pourquoi l’utopie d’hier devient la vivante réalité d’aujourd’hui.
Nature, technique, force de travail – richesse, vouloir-vivre, plaisir créatif : tout est à notre disposition de façon illimitée.
Que nous manque-t-il donc encore ? Seulement la foi en nous. Seulement la volonté de se mettre à l’ouvrage. Le courage de l’utopie !
[Otto RÜHLE, Mut zur Utopie! Baupläne für eine neue Gesellschaft, Prag, 1939; Rowohlt, Reinbek bei Hamburg, 1971 (hg. von Henry Jacoby]

Que faire, dans une situation qui semble sans espoir? Somme toute rien, si l’on se contente d’aborder le problème du point de vue écologique. Ne serait-ce, parce que ce n’est pas le danger le plus proche qui menace l’existence de l’humanité. La «crise écologique» est elle-même en grande partie le produit de la situation de crise sociale, et une catastrophe plus palpable précède la crise écologique. Telles que les choses se déroulent actuellement, une haute probabilité de confrontations guerrières utilisant les armes atomiques rend futile la seule fixation sur la crise écologique. Toute l’attention doit se porter sur les événements sociaux, pour prendre de court les plans des criminels de l’atome, à l’Est comme à l’Ouest. Si les travailleurs du monde entier échouent, alors ils ne seront pas aussi en mesure de se confronter à la menace écologique et de créer les prémices d’une société communiste, permettant à l’humanité de perpétuer son existence*.  
[Paul MATTICK, 1976]
*

mercredi 4 juillet 2018

Les conditions d'affranchissement de la classe laborieuse - Matériaux pour une émission (17)

Les conditions d'affranchissement de la classe laborieuse 
 Matériaux pour une émission (CdC) (17)

 Extrait de Misère de la philosophie de Karl Marx.

La grande industrie agglomère dans un endroit une foule de gens inconnus les uns aux autres. La concurrence les divise d'intérêts. Mais le maintien du salaire, cet intérêt commun qu'ils ont contre leur maître, les réunit dans une même pensée de résistance - coalition. Ainsi la coalition a toujours un double but, celui de faire cesser entre eux la concurrence, pour pouvoir faire une concurrence générale au capitaliste. Si le premier but de résistance n'a été que le maintien des salaires, à mesure que les capitalistes à leur tour se réunissent dans une pensée de répression, les coalitions, d'abord isolées, se forment en groupes, et en face du capital toujours réuni, le maintien de l'association devient plus nécessaire pour eux que celui du salaire. Cela est tellement vrai, que les économistes anglais sont tout étonnés de voir les ouvriers sacrifier une bonne partie du salaire en faveur des associations qui, aux yeux de ces économistes, ne sont établies qu'en faveur du salaire. Dans cette lutte - véritable guerre civile - se réunissent et se développent tous les éléments nécessaires à une bataille à venir. Une fois arrivée à ce point-là, l'association prend un caractère politique.

Les conditions économiques avaient d'abord transformé la masse du pays en travailleurs. La domination du capital a créé à cette masse une situation commune, des intérêts communs. Ainsi cette masse est déjà une classe vis-à-vis du capital, mais pas encore pour elle-même. Dans la lutte, dont nous n'avons signalé que quelques phases, cette masse se réunit, elle se constitue en classe pour elle-même. Les intérêts qu'elle défend deviennent des intérêts de classe. Mais la lutte de classe à classe est une lutte politique.

Dans la bourgeoisie, nous avons deux phases à distinguer celle pendant laquelle elle se constitua en classe sous le régime de la féodalité et de la monarchie absolue, et celle où, déjà constituée en classe, elle renversa la féodalité et la monarchie, pour faire de la société une société bourgeoise. La première de ces phases fut la plus longue et nécessita les plus grands efforts. Elle aussi avait commencé par des coalitions partielles contre les seigneurs féodaux.

On a fait bien des recherches pour retracer les différentes phases historiques que la bourgeoisie a parcourues, depuis la commune jusqu'à sa constitution comme classe.

Mais quand il s'agit de se rendre un compte exact des grèves, des coalitions et des autres formes dans lesquelles les prolétaires effectuent devant nos yeux leur organisation comme classe, les uns sont saisis d'une crainte réelle, les autres affichent un dédain transcendantal.

Une classe opprimée est la condition vitale de toute société fondée sur l'antagonisme des classes. L'affranchissement de la classe opprimée implique donc nécessairement la création d'une société nouvelle. Pour que la classe opprimée puisse s'affranchir, il faut que les pouvoirs productifs déjà acquis et les rapports sociaux existants ne puissent plus exister les uns à côté des autres. De tous les instruments de production, le plus grand pouvoir productif, c'est la classe révolutionnaire elle-même. L'organisation des éléments révolutionnaires comme classe suppose l'existence de toutes les forces productives qui pouvaient s'engendrer dans le sein de la société ancienne.

Est-ce à dire qu'après la chute de l'ancienne société il y aura une nouvelle domination de classe, se résumant dans un nouveau pouvoir politique ? Non.

La condition d'affranchissement de la classe laborieuse c'est l'abolition de toute classe, de même que la condition d'affranchissement du tiers état, de l'ordre bourgeois, fut l'abolition de tous les états [1] et de tous les ordres.

La classe laborieuse substituera, dans le cours de son développement, à l'ancienne société civile une association qui exclura les classes et leur antagonisme, et il n'y aura plus de pouvoir politique proprement dit, puisque le pouvoir politique est précisément le résumé officiel de l'antagonisme dans la société civile.

En attendant, l'antagonisme entre le prolétariat et la bourgeoisie est une lutte de classe à classe, lutte qui, portée à sa plus haute expression, est une révolution totale. D'ailleurs, faut-il s'étonner qu'une société, fondée sur l'opposition des classes, aboutisse à la contradiction brutale, à un choc de corps à corps comme dernier dénouement ?
Ne dites pas que le mouvement social exclut le mouvement politique. Il n'y a jamais de mouvement politique qui ne soit social en même temps.

Ce n'est que dans un ordre de choses où il n'y aura plus de classes et d'antagonisme de classes, que les évolutions sociales cesseront d'être des révolutions politiques. Jusque-là, à la veille de chaque remaniement général de la société, le dernier mot de la science sociale sera toujours :
Le combat ou la mort la lutte sanguinaire ou le néant. C'est ainsi que la question est invinciblement posée. (George Sand.)

NOTE

[1] C'est-à-dire les socialistes de l'époque, les fouriéristes en France, les partisane d'Owen en Allemagne. (Note d'Engels pour l'édition de 1885.)

Extrait de