vendredi 25 février 2022

A lire : Armand Robin ou le mythe du Poète de Françoise Morvan


C'est bien cette figure qui posait problème : comment un auteur qui avait fui ce qu'il appelait la « poésie pour poètes » et qui, poursuivant une expérience de dépossession de soi, avait revendiqué le droit à l'inexistence, se trouvait-il constitué post mortem en poète maudit parfait ?

D'un côté, il y avait le travail d'un auteur dont on ne savait pas grand-chose et, de l'autre, son avatar proliférant sous forme de Poète; d'un côté, un travail en majeure partie oublié, et qui semblait pouvoir le rester sans que cela gêne en rien les thuriféraires du Poète et, de l'autre, le Poète, avec sa vie fabriquée selon des critères obscurs, et son œuvre poétique, quoique chétive, engloutissant toutes ses productions comme une sorte de monstre vorace acharné à produire du poète; d'un côté, un auteur publiant dans la presse collaborationniste et passant du Libertaire à La Nation française, fervent soutien de l'OAS; de l'autre, un poète libertaire sans doute assassiné pour avoir soutenu le FLN; bref, d'un côté, une œuvre engloutie et, de l'autre, une construction imaginaire ayant pour fonction d'assurer la cohésion et la promotion d'un groupe (telle est la définition que je proposais du mythe) contre l’œuvre même en ce qu'elle pouvait avoir de novateur. 

Articles, colloques, films, poèmes, études et commentaires, entretiens, florilèges, lectures, promotion par les librairies, les bibliothèques, les universités, tout venait alimenter le mythe aspirant, broyant, assimilant la moindre bribe d'écrit, de dire, de rumeur, fût-ce au mépris total des faits. C'est ce qui m'a amenée à rédiger une thèse pour faire une sorte de bilan des connaissances disponibles sur un auteur en dépit de l'interdiction de consulter librement les archives et montrer comment un discours s'était développé pour promouvoir cet auteur sous forme de Poète. 

Extrait de Armand Robin ou le mythe du Poète de Françoise Morvan,  p. 18-19.

Classiques Garnier - Collection: Classiques Jaunes, n° 738 - Série: Essais, n° 24. 518p. 

Parution février 2022