Diffusion: LA LUTTE DES CLASSES PENDANT LA LA RÉVOLUTION FRANÇAISE (1ere partie 1789)

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mardi 8 novembre 2016

Le problème de la conscience - Matériaux pour une émission (7)

Le problème de la conscience
Matériaux pour une émission (7)


Le passage que nous venons de citer soulève un problème de la plus haute importance, celui de la conscience de l’homme. Marx a fait une déclaration fondamentale : «Ce n’est pas-la conscience des hommes qui détermine leur être, mais c'est au contraire leur être social qui détermine leur conscience» Et il s'est expliqué pleinement au sujet du problème de la conscience dans l'Idéologie allemande:

«Le fait est donc le suivant: des individus déterminés qui ont une activité productive selon un mode déterminé entrent dans ces rapports sociaux et politiques déterminés. Dans chaque cas isolé, l'observation empirique doit montrer empiriquement et sans aucune spéculation ni mystification le lien entre la structure sociale et politique et la production. La structure sociale et l’État résultent constamment du processus vital d'individus déterminés; mais de ces individus non point tels qu'ils peuvent s'apparaître dans leur propre représentation ou apparaître dans celle d'autrui, mais tels qu'ils sont en réalité, c'est-à-dire tels qu'ils œuvrent et produisent matériellement; donc tels qu'ils agissent sur des bases et dans des conditions et limites matérielles déterminées et indépendantes de leur volonté.»

«La production des idées, des représentations et de la conscience est d’abord directement et intimement liée à l'activité matérielle et au commerce matériel des hommes, elle est le langage de la vie réelle. Les représentations, la pensée, le commerce intellectuel des hommes apparaissent ici encore comme l'émanation directe de leur comportement matériel. Il en va de même de la production intellectuelle telle qu’elle se présente dans le langage de la politique, des lois, de la morale, de la religion. de la métaphysique d'un peuple. Ce sont les hommes qui sont les producteurs de leurs représentations, de leurs idées, etc... mais les hommes réels, agissants, tels qu'ils sont conditionnés par un développement déterminé de leurs forces productives et des rapports qui y correspondent, y compris les formes les plus larges que celles-ci peuvent prendre. La conscience ne peut jamais être autre chose que l'Être conscient (das bewusste Sein) et l'Être des hommes est leur processus de vie réelle. Et si, dans toute l'idéologie, les hommes et leurs rapports nous apparaissent placés la tête en bas comme dans une chambre noire, ce phénomène découle de leur processus de vie historique, absolument comme le renversement des objets sur la rétine découle du processus de vie directement physique (1).»

Tout d'abord il faut remarquer que Marx, comme Spinoza et, plus tard, Freud, pensent que la plupart des hommes croient avoir une pensée consciente alors que celle-ci est faussement consciente, jouet de l'idéologie et du raisonnement,

Les vraies causes de l'action sont dans l'inconscient. D'après Freud elles ont leur origine dans la libido; d’après Marx, elles sont enracinées dans l'organisation sociale qui oriente la conscience de l'homme dans certaines directions et l'empêche de se rendre compte de certains faits et de certaines expériences (2).

Il faut remarquer que cette théorie ne prétend pas que les idées et les idéaux ne sont pas réels et essentiels. Marx parle de la conscience et non des idéaux. Ce que l'homme croit être une pensée consciente est une pensée aveugle qui l'empêche de se rendre compte de ses besoins humains véritables et de ses idéaux. Nous ne pouvons devenir conscients de nos besoins humains réels que si notre fallacieuse conscience se transforme en une conscience "pure", c'est-à-dire si nous devenons conscients de la réalité, d’une réalité qui n'est plus altérée par les raisonnements et l'imagination.

Il faut remarquer aussi que pour Marx la science et toutes les possibilités inhérentes à l'homme font partie des forces productives qui agissent réciproquement avec les forces de la nature. En ce qui concerne l'influence des idées sur l'évolution de l'homme, Marx ne la négligeait pas autant qu’on le prétend. Il s’en prend, non aux idées, mais aux idées qui n'appartiennent pas à la réalité humaine et sociale et qui ne constituent pas, selon le terme de Hegel, une «possibilité réelle». Il n’oublie jamais que non seulement les conditions créent l'homme, mais que celui-ci crée aussi ces conditions. Le passage suivant montrera combien il est faux de croire que Marx, comme nombre de philosophes du siècle des Lumières et nombre de sociologues contemporains, n'accorde à l'homme qu’un rôle passif dans le procès historique, comme s’il n’était que l’objet passif des circonstances.

«La doctrine matérialiste [opposée au point de vue de Marx] concernant les changements de circonstances et d'éducation oublie que les hommes transforment les circonstances et que l'éducateur lui-même a besoin d'être éduqué. Cette théorie doit donc diviser la société en deux parties l'une étant supérieure à la société [dans son ensemble].»

La coïncidence entre le changement de circonstances et l'activité humaine qui se transforme elle-même ne peut être comprise rationnellement que comme un mouvement pratique, une révolution (3) »

Notes

(1)   Karl Marx, Friedrich Engels, L'idéologie allemande (1845), Paris, Éditions sociales, 1974.

(2)   Cf. mon chapitre in Erich Fromm, Daisetz Teitaro, Richard de Martino, Zen Buddhism and Psychanalysis, New York, Harper à Brothers. 1960. trad fr. Bouddhisme Zen et psychanalyse. Paris, PUF. 1971. cf. aussi la déclaration de Marx: «Le langage est aussi vieux que la conscience -le langage est la conscience réelle, pratique, existant aussi pour d'autres hommes, existant donc également pour moi-même pour la première fois et, tout comme la conscience, le langage n'apparaît qu'avec le besoin, la nécessité du commerce avec les autres hommes. Là où existe un rapport, il existe pour moi. L'animal "n'est en rapport avec rien”, ne connaît. somme toute. aucun rapport. Pour l’animal, ses rapports avec les autres n'existent pas en tant que rapports. La conscience est donc, d'emblée, un produit social et le demeure aussi longtemps qu'il existe des hommes en général. Bien entendu, la conscience n'est d'abord que la conscience du milieu sensible le plus proche et celle du lien borné avec d'autres personnes et d’autres choses situées en dehors de l'individu qui prend conscience; c'est en même temps la conscience de la nature qui se dresse d'abord en face des hommes comme une puissance complètement étrangère, toute-puissante et inattaquable, envers laquelle les hommes se comportent d'une façon purement animale et qui leur en impose autant qu'au bétail; par conséquent. une conscience de la nature purement animale (religion de la nature).» L'Idéologie allemande. op.cit.,p.28-29.

(3)   Karl Marx. Friedrich Engels. L'Idéologie allemande: (italiques de E. Fromm). Voir aussi la fameuse lettre de Engels à Mehring (14 juillet 1893) dans laquelle il déclare que Marx et lui [en insistant sur l'aspect formel des rapports entre la structure socio-économique et l'idéologie] ont négligé la manière dont les idées prennent naissance.

Extrait de La conception de l'homme chez Marx de  Erich Fromm P.35-38 Editions Payot.