mardi 18 mai 2010

LE MILITANTISME STADE SUPREME DE L'ALIENATION - OJTR (1972)

LE MILITANTISME STADE SUPREME DE L'ALIENATION


 


ORGANISATION DES JEUNES TRAVAILLEURS REVOLUTIONNAIRES (1972)





A la suite du mouvement des occupations de mai 68 on a vu se développer à la gauche du Parti Communiste et de la C.G.T un ensemble de petites organisations qui se réclament du trotskisme, du maoïsme et de l’anarchisme. Malgré le faible pourcentage de travailleurs qui ont rejoint leurs rang, elles prétendent disputer aux organisations traditionnelles le contrôle de la classe ouvrière dont elles se proclament l’avant - garde.

Le ridicule de leurs prétentions peut faire rire, mais en rire ne suffit pas. Il faut aller plus loin, comprendre pourquoi le monde moderne produit ces bureaucrates extrémistes, et déchirer le voile de leurs idéologies pour découvrir leur rôle historique véritable. Les révolutionnaires doivent se démarquer le plus possible des organisations gauchistes et montrer que loin de menacer l’ordre du vieux monde l’action de ces groupes ne peut entraîner au mieux que son reconditionnement. Commencer à les critiquer, c’est préparer le terrain au mouvement révolutionnaire qui devra les liquider sous peine d’être liquidé par eux.

La première tentation qui vient à l’esprit est de s’attaquer à leurs idéologies, d’en montrer l’archaïsme ou l’exotisme (de Lénine à Mao) et de mettre en lumière le mépris des masses qui se cache sous leur démagogie. Mais cela deviendrait vite fastidieux si l’on considère qu’il existe une multitude d’organisations et de tendances et qu’elles tiennent toutes à bien affirmer leur petite originalité idéologique. D’autre part cela revient à se placer sur leur terrain. Plus qu’à leurs idées il convient de s’en prendre à l’activité qu’ils déploient au " service de leurs idées " : le MILITANTISME.

Si nous nous en prenons globalement au militantisme ce n’est pas parce que nous nions les différences qui existent entre l’activité des diverses organisations. Mais nous pensons que malgré et même justement à cause de leur importante ces différences ne peuvent bien s’expliquer que si on prend le militantisme à la racine.

Les diverses façons de militer ne sont que des réponses divergentes à une même contradiction fondamentale dont aucune ne détient la solution.
En prenant parti de fonder notre critique sur l’activité du militant nous ne sous estimons pas l’importance du rôle des idées dans le militantisme. Simplement à partir du moment où ces idées sont mises en avant sans êtres reliées à l’activité il importe de savoir ce qu’elles cachent. Nous montrerons le hiatus qu’il y a entre les deux, nous relierons les idées à l’activité et dévoilerons l’impact de l’activité sur les idées : chercher derrière le mensonge la réalité du menteur pour comprendre la réalité du mensonge.
Si la critique et la condamnation du militantisme est une tâche indispensable pour la théorie révolutionnaire, elle ne peut être faite que du "point de vue " de la révolution. Les idéologues bourgeois peuvent traiter les militants de voyous dangereux, d’idéalistes manipulés, leur conseiller d’occuper leur temps à travailler ou à le passer au Club Méditerranée ; ils ne peuvent pas s’attaquer au militantisme en profondeur car cela revient à mettre en lumière la misère de toutes activités que permet la société moderne. Nous ne cachons pas notre parti pris, notre critique ne sera pas " objective et valable de tous les points de vue ".

Cette critique du militantisme est inséparable de la construction des organisations révolutionnaires, non seulement parce que les organisations de militants devront être combattues sans relâche, mais aussi parce que la lutte contre la tendance au militantisme devra être menée au sein même des organisations, révolutionnaires. Cela sans doute parce que ces organisations, tout au moins au départ, risquent d’être composées pour une part non négligeable d’anciens militants " repentis ", mais aussi parce que le militantisme se base sur l’aliénation de chacun d’entre nous. L’aliénation ne s’élimine pas d’un coup de baguette magique et le militantisme est le piège particulier que le vieux monde tend aux révolutionnaires.

Ce que nous disons des militants est dur et sans appel. Nous ne sommes prêts effectivement à aucun compromis avec eux, ce ne sont pas des révolutionnaires qui se trompent ou des semi - révolutionnaires, mais des gens  qui restent en deçà de la révolution. Mais cela ne veut nullement dire que 1° nous nous mettons en dehors de cette critique, si nous tenons à être clairs et nets, c’est d’abord à l’égard de nous même, et que 2° nous condamnons le militant en tant qu’individus et faisons de cette condamnation une affaire de morale. Il ne s’agit pas de retomber dans la séparation des bons et des méchants. Nous ne sous estimons pas la tentation du : " plus je gueule contre les militants, plus je prouve que je n’en suis pas et plus je me mets à l’abri de la critique ! "


LE MASOCHISME

 
Faisons l’effort de surmonter l’ennui que secrète naturellement les militants. Ne nous contentons pas de déchiffrer la phraséologie de leurs tracts et de leurs discours. Interrogeons - les sur les raisons qui les ont poussés, eux, personnellement, à militer. Il y n’a pas de question qui puisse embarrasser plus un militant. Au pire ils vont partir dans des baratins interminables sur l’horreur du capitalisme, la misère des enfants du tiers monde, les bombes à fragmentation, la hausse des prix, la répression....Au mieux ils vont expliquer que ayant pris conscience - ils tiennent beaucoup à cette fameuse " prise de conscience " - de la véritable nature du capitalisme ils ont décidé de lutter pour un monde meilleur, pour le socialisme (le vrai pas l’autre). Enthousiasmés par ces perspectives exaltantes ils n’ont pas résister au désir de se jeter sur la manivelle de la ronéo la plus proche. Essayons d’approfondir la question et portons nos regards non plus sur ce qu’ils disent mais sur ce qu’ils vivent.
Il y a une énorme contradiction entre ce qu’ils prétendent désirer et la misère et l’inefficacité de ce qu’ils font.
L’effort auquel ils s’astreignent et la dose d’ennui qu’ils sont capables de supporter ne peuvent laisser aucun doute : ces gens là sont d’abord des masochistes. Non seulement au vu de leur activité on ne peut croire qu’ils puissent désirer sincèrement une vie meilleure, mais encore leur masochisme ne manifeste aucune originalité. Si certains pervers mettent en œuvre une imagination qui ignore la pauvreté des règles du vieux monde, ce n’est pas le cas des militants ! Ils acceptent au sein de leur organisation la hiérarchie et les petits chefs dont ils prétendent vouloir débarrasser la société, et l’énergie qu’ils dépensent se moule spontanément dans la forme du travail . Car le militant fait partie de cette sorte de gens à qui 8 ou 9 heures d’abrutissement quotidien ne suffisent pas.
Lorsque les militants tentent de se justifier ils n’arrivent qu’à étaler leur manque d’imagination. Ils ne peuvent concevoir autre chose, une autre forme d’activité que ce qui existe actuellement. Pour eux, la division entre le sérieux et l’amusant, les moyens et les buts n’est pas liée à une époque déterminée. Ces catégories sont éternelles et indépassables : on ne pourra être heureux plus tard que si on se sacrifie maintenant. Le sacrifice sans récompense de millions de militants ouvriers, des générations de l’époque stalinienne ne fait rien bouger dans leurs petites têtes. Ils ne voient pas que les moyens déterminent les fins et qu’en acceptant de se sacrifier aujourd’hui ils préparent les sacrifices de demain.
On ne peut qu’être frappé par les innombrables ressemblances qui rapprochent militantisme et activité religieuse. On retrouve les mêmes attitudes psychologiques : esprit de sacrifice, mais aussi intransigeance, volonté de convertir, esprit de soumission. Ces ressemblances s’étendent au domaine des rites et des cérémonies : prêches sur le chômage, processions pour le Vietnam, références aux textes sacrés du marxisme - léninisme, culte des emblèmes (drapeaux rouges). Les églises politiques n’ont - elles pas aussi leurs prophètes, leurs grands prêtres, leurs convertis, leurs hérésies, leurs schismes, leurs pratiquants - militants et leurs non - pratiquants - sympathisants ! Mais le militantisme révolutionnaire n’est qu’une parodie de la religion. La richesse, la démence, la démesure des projets religieux lui échappent ; il aspire au sérieux, il veut être raisonnable, il croit pouvoir gagner en échange un paradis ici - bas. Cela ne lui est même pas donné. Jésus Christ ressuscite et monte au ciel Lénine pourrit sur la Place Rouge.
Si le militant peut être assimilé au croyant en ce qui concerne la candeur de ses illusions il convient de le considérer tout autrement en ce qui concerne son attitude réelle. Le sacrifice de la carmélite qui s’emprisonne pour prier pour le salut des âmes a des répercussions très limitées sur la réalité sociale. IL en va tout autrement pour le militant. Son sacrifice risque d’avoir des conséquences fâcheuses pour l’ensemble de la société.




LE DESIR DE LA PROMOTION



 
 
Le militant parle beaucoup des masses. Son action est centrée sur elles. Ils s’agit de les convaincre, de leur faire " prendre conscience ". Et pourtant le militant est séparé des masses et de leurs possibilités de révolte. Et cela parce qu’il est SEPARE DE SES PROPRES DESIRS.
Le militant ressent l’absurdité de l’existence que l’on nous impose. En " décidant " de militer, il tente d’apporter une solution à l’écart qui existe entre ses désirs et ce qu’il a réellement la possibilité de vivre. C’est une réaction contre la misère de sa vie. Mais il s’engage dans une voie sans issue.
Bien qu’ insatisfait, le militant reste incapable de reconnaître et d’affronter ses désirs. IL EN A HONTE. Cela l’entraîne à remplacer la promotion de ses désirs par le désir de sa promotion. Mais les sentiments de culpabilité qu’il entretient sont tels qu’il ne peut envisager une promotion hiérarchique dans le cadre du système, ou plutôt il est prêt à lutter pour une bonne place si il gagne en même temps la garantie que ce n’est pas pour son propre compte. Son militantisme lui permet de s’élever, de se mettre sur un piédestal, sans que cette promotion apparaisse aux autres et à lui - même pour ce qu’elle est. (Après tout, le pape n’est lui aussi que le serviteur des serviteurs de Dieu !
Se mettre au service de ses désirs ne revient nullement à se réfugier dans sa coquille et n’a rien à voir avec l’individualisme petit bourgeois. Tout au contraire cela ne peut passer que par la destruction de la carapace d’égoïsme dans laquelle nous enferme la société bourgeoise et le développement d’une véritable solidarité de classe. Le militant qui prétend se mettre au service du prolétariat (" les ouvriers sont nos maîtres " Geismar) ne fait que se mettre au service de l’idée qu’il a des intérêts du prolétariat. Ainsi par un paradoxe qui n’est qu’apparent, en se mettant véritablement au service de soi - même on en revient à aider véritablement les autres et cela sur une base de classe, et en se mettent au service des autres on en vient à protéger une position hiérarchique personnelle.
Militer, ce n’est pas s’accrocher à la transformation de sa vie quotidienne, ce n’est pas se révolter directement contre ce qui opprime, c’est au contraire fuir ce terrain. Or ce terrain est le seul qui soit révolutionnaire pourvu que l’on sache que notre vie de tous les jours est colonisée par le capital et régie par les lois de la production marchande. En se politisant, le militant est à la recherche d’un rôle qui le mette au - dessus des masses. Que ce " au - dessus " prenne des allures " d’avant - gardisme " ou " d’éducationnisme " ne change rien à l’affaire. Il n’est déjà plus le prolétaire qui n’a rien d’autre à perdre que ses illusions; il a un rôle à défendre. En période de révolution, quand tous les rôles craquent sous la poussée du désir de vivre sans entrave, le rôle de " révolutionnaire conscient " est celui qui survit le mieux.
En militant, il donne du poids à son existence, sa vie retrouve un sens. Mais ce sens, il ne le trouve pas en lui - même dans la réalité de sa subjectivité, mais dans la soumission à des nécessités extérieures. De même que dans le travail il est soumis à un but et à des règles qui lui échappent, il obéit en militant aux " nécessités de l’histoire. "
Evidemment , on ne peut pas mettre tous les militants sur le même plan. Tous ne sont pas atteints aussi gravement. On trouve parmi eux quelques naïfs qui, ne sachant comment utiliser leurs loisirs, poussés par la solitude et trompés par la phraséologie révolutionnaire se sont égarés ; ils saisiront le premier prétexte venu pour s’en aller. L’achat de la télévision, la rencontre de l’âme sœur, la nécessité de faire des heures supplémentaires pour payer la voiture déciment les rangs de l’armée des militants !
Les raisons qui poussent à militer ne datent pas d’aujourd’hui. En gros elles sont les mêmes pour les militants syndicalistes, catholiques et révolutionnaires. La réapparition d’un militantisme révolutionnaire de masse est liée à la crise actuelle des sociétés marchandes et au retour de la vielle taupe révolutionnaire. La possibilité d’une révolution sociale apparaît suffisamment sérieuse pour que les militants misent sur elle. Le tout est renforcé par l’écroulement des religions.
Le capitalisme n’a plus besoin des systèmes de compensation religieux. Parvenu à maturité, il n’a pas à offrir un supplément de bonheur dans l’au - delà mais tout le bonheur ici - bas, dans la consommation de ses marchandises matérielles, culturelles et spirituelles (l’angoisse métaphysique fait vendre !). Dépassées par l’histoire, les religions et leurs fidèles n’ont plus qu’à passer à l’action sociale ou au ....maoïsme.
Le militantisme gauchiste touche essentiellement des catégories sociales en voie de prolétarisation accélérée (lycéens, étudiants, enseignants, personnels socio - éducatifs....) qui n’ont pas de possibilité de lutter concrètement pour des avantages à court terme et pour lesquels devenir véritablement révolutionnaire suppose une remise en question personnelle très profonde. L’ouvrier est beaucoup moins complice de son rôle social que l’étudiant ou l’éducateur. Militer est pour ces derniers une solution de compromis qui leur permet d’épauler leur rôle sociale vacillant. Ils retrouvent dans le militantisme un importance personnelle que la dégradation de leur position sociale leur refusait. Se dire révolutionnaire, s’occuper de la transformation de l’ensemble de la société, permet de faire l’économie de la transformation de sa propre condition et de ses illusions personnelles.
Dans la classe ouvrière le syndicalisme a le quasi - monopole du militantisme, il assure au militant des satisfaction immédiates et une position dont l’avantage peut se mesurer concrètement. L’ouvrier tenté par le militantisme se tournera très probablement vers le syndicalisme. Même les comités de lutte antisyndicaux ont tendance à devenir un syndicalisme nouvelle manière. L’activité politique n’est pour les militants ouvriers que le prolongement de l’action syndicale. Le militantisme tente peu les ouvriers et notamment les jeunes ouvriers parce que ce sont les prolétaires les plus lucides en ce qui concerne la misère de leur travail en particulier et de leur vie en général. Déjà peu tentés, dans leur ensemble, par le syndicalisme, ils le sont encore moins par un gauchisme aux avantages fumeux.
Ceci dit, quand dans la tourmente révolutionnaire le règne des marchandises et de la consommation s’écoulera, le syndicalisme dont le sérieux se basait sur la revendication sera prêt pour survivre à passer au militantisme révolutionnaire. Il reprendra les mots d’ordre les plus extrémistes et sera alors beaucoup plus dangereux que les groupes gauchistes. Déjà ne voit - on pas, à la suite de mai 68, la CFDT mêler le mot d’autogestion à son charabia néo - bureaucratique !




LE TRAVAIL POLITIQUE

 
Le temps " libre " que lui laissent ses obligations professionnelles ou scolaires, le militant va le consacrer à ce qu’il appelle lui - même " le travail politique ". Il faut tirer et distribuer des tracts, fabriquer et coller des affiches, faire des réunions, prendre des contacts, préparer des meetings...Mais ce n’est pas telle action considérée isolement qui suffit à caractériser le travail militant. Le simple fait de composer un tract dans le but de le tirer et le distribuer ne peut être considéré en soi comme un acte militant. Si il est militant c’est parce qu’il s’insère dans une activité qui a une logique particulière.
C’est parce que l’activité du militant n’est pas le prolongement de ses désirs, c’est parce qu’elle obéit à une logique qui lui est extérieure, qu’elle se rapproche du travail. De même que le travailleur ne travaille pas pour lui, le militant ne milite pas pour lui. Le résultat de son action ne peut donc pas être mesuré au plaisir qu’il retire. Il va donc l’être suivant le nombre d’heures dépensées, le nombre de tracts distribués. La répétition, la routine dominent l’activité du militant. La séparation entre exécution et décision renforce le côté fonctionnaire du militant.
Mais si le militantisme se rapproche du travail il ne peut pas lui être assimilé. Le travail est l’activité sur laquelle se fonde le monde dominant, il produit et reproduit le capital et les rapports de production capitalistes ; le militantisme lui n’est qu’une activité mineure. Si le résultat du travail et son efficacité, par définition, ne se mesurent pas à la satisfaction du travailleur ils ont l’avantage d’être mesurables économiquement. La production marchande, par le biais de la monnaie et du profit crée ses étalons et ses instruments de mesure. Elle a sa logique et sa rationalité qu’elle impose au producteur et au consommateur. Au contraire, l ’efficacité du militantisme, " l’avancée de la révolution ", n’ont pas encore trouvé leurs instruments de mesure. Leur contrôle échappe aux militants et à leurs dirigeants. Dans l’hypothèse, évidemment, où ces derniers se soucient encore de la révolution ! On en est donc réduit à comptabiliser le matériel produit et distribué, le recrutement, les actions menées ; ce qui évidemment ne mesure jamais ce que l’on prétend mesurer. Tout naturellement on en vient à considérer que ce qui est mesurable est une fin en soi. Imaginez le capitaliste qui ne trouvant pas de moyen d’évaluer la valeur de sa production déciderait de se rabattre sur la mesure des quantités d’huile consommées par des machines. Très consciencieux, les ouvriers videraient de l’huile dans le caniveau pour faire progresser .... la production. Incapable de poursuivre le but proclamé, le militantisme ne fait que signer le travail.
S’appliquant consciencieusement à imiter le travail, les militants sont fort mal placés pour comprendre les perspectives ouvertes d’un côté par le mépris de plus en plus répandu à l’égard de toutes les contraintes et de l’autre par les progrès du savoir et de la technique. Les plus intelligents d’entre eux se rangent aux côtés des idéologues de la bourgeoisie moderniste, pour demander que l’on réduise les horaires ou que l’on humanise la répugnante activité. Que ce soit au nom du capital ou de la révolution , tous ces gens - là se montrent incapables de voir au - delà de la séparation entre temps de travail et temps de loisirs, entre activité consacrée à la production et activité consacrée à la consommation.
Si nous sommes obligés de travailler, la cause n’est pas naturelle, elle est sociale. Travail et société de classe vont de pair. Le maître veut voir l’esclave produire parce que seul ce qui est produit est appropriable. La joie, le plaisir que l’on trouve dans une activité quelconque, cela ne peut être capitalisé, accumulé, traduit en argent par le capitaliste, alors il s’en fout. Lorsque nous travaillons nous sommes entièrement soumis à une autorité, à une loi extérieure, notre seule raison d’être c’est ce que nous produisons. Toute usine est un racket, où l’on pompe notre sueur et notre vie pour les transformer en marchandises.
Le temps passé à travailler est un temps où nous devons non pas satisfaire directement nos désirs mais sacrifier en attendant cette réparation ultérieure qu’est le salaire. C’est exactement le contraire du jeu, où le déroulement et le rythme de ce qu’on fait a pour maître le plaisir que l’on y prend. Le prolétariat en s’émancipant abolira le travail. La production des denrées nécessaires à notre survie biologique ne sera plus alors que le prétexte à la libération de nos passions.

LA REUNIONITE

 
Une caractéristique significative du militantisme est le temps passée en réunions. Laissons de côté les débats consacrés à la grande stratégie : où en sont nos camarades de Bolivie, à quand la prochaine crise économique mondiale, la construction du parti révolutionnaire avance - t - elle ...
Contentons nous de nous pencher sur les réunions concernant le " travail quotidien ". C’est peut - être là que s’étale le mieux la misère du militantisme. A part quelques cas désespérés, les militants eux - mêmes se plaignent du nombre de ces " réunions qui n’avancent pas ". Même si les militants aiment se réchauffer entre eux ils ne peuvent pas ne pas souffrir de la contradiction évidente entre d’une part leur volonté d’agir et d’autre part le temps perdu en de vaines discussions, en des débats sans issue. Ils sont condamnés à rester dans une impasse car ils s’en prennent à la " réunionnite " sans voir que c’est tout le militantisme qui est en cause. La seule façon d’éliminer la réunionnite revient à fuir dans un activisme de moins en moins en prise sur la réalité.
QUE FAIRE ? COMMENT S’ORGANISER ? Voilà les questions qui sous tendent et provoquent les réunions. Or ces questions ne peuvent jamais, être réglées, leur solution n’avance jamais, parce que lorsque les militants se les posent, ils se les posent comme séparées de leur vie. La réponse n’est pas un rendez - vous parce que la question n’est pas posée par celui qui possède la solution concrète. On peut se réunir pendant des heures, se triturer le cerveau, cela ne fera pas surgir le support pratique qui manque aux idées. Alors que les questions sont des bagatelles pour le prolétariat révolutionnaire, parce que pour lui les problèmes de l’action et de l’organisation se posent concrètement, font partie de sa lutte, ils deviennent le PROBLEME pour les militants. La réunionnite est le complément nécessaire de l’activisme. En fait, le problème posé est toujours celui - là : comment fusionner avec le mouvement des masses tout en restant séparé de lui . La solution de ce dilemme est soit de fusionner réellement avec les masses en retrouvant la réalité de ses désirs et les possibilités de leur réalisation, soit de renforcer leur pouvoir en tant que militants, en se rangeant au côté du vieux monde contre le prolétariat. Les grèves sauvages montrent qu’il y a des risques !
Dans ses rapports avec les masses, le militantisme reproduit ses tares internes, notamment ses tendances à la réunionnite. On rassemble des gens et on les compte. Pour certains du genre AJS (1) , se montrer et se compter devient même le summum de l’action !
Ces questions de l’action et de l’organisation, séparées déjà du mouvement réel, se trouvent mécaniquement séparées entre elles. Les diverses orientations du gauchisme concrétisent cette séparation. On trouve d’un côté avec les maos et l’ex - GP le pôle de l’action, et de l’autre avec les trotskistes et la Ligue Communiste le pôle de l’organisation. On fétichise soit l’action, soit l’organisation pour sortir de l’impasse où en se séparant des masses le militantisme s’est plongé. Chacun protège sa crétinerie particulière en se gaussant de l’orientation des groupes concurrents.






LA BUREAUCRATIE

 
Les organisations de militants sont toutes hiérarchisées. Certaines organisations non seulement ne s’en cachent pas mais auraient même plutôt tendance à s’en vanter. D’autres se contentent d’en parler le moins possible. Enfin certains petits groupes essaient de le nier.
De même qu’elles reproduisent ou plutôt singent le travail les organisations militantes ont besoins de " patrons ". Ne pouvant bâtir leur union à partir de leurs problèmes concrets, les militants sont naturellement portés à considérer que l’unification des décisions ne peut découler que de l’existence d’une direction. Ils n’imaginent pas que la vérité commune puisse jaillir des volontés particulières de sortir de la merde, elle doit être balancée et imposée du haut. Ils se représentent donc nécessairement la révolution comme un choc entre deux appareils d’état hiérarchisés, l’un étant bourgeois, l’autre prolétarien.
Ils ne savent rien de la bureaucratie, de son autonomie et de la façon dont elle résoud ses contradictions internes. Le militants de base croit naïvement que les conflits entre dirigeants se réduisent à des conflits d’idées et que là, où on lui dit qu’il y a unité il y a effectivement unité. Sa grande fierté est d’avoir su discerner l’organisation ou la tendance pourvu de LA bonne direction. En adhérant à telle ou telle chapelle il adopte un système d’idées comme on enfile un costume. N’en ayant vérifié aucune base il sera prêt à en défendre toutes les conséquences et à répondre à toutes les objections avec un dogmatisme incroyable. A une époque où les curés sont déchirés par les crises spirituelles, le militant conserve la foi.
Forcé de tenir compte du mépris de plus en plus répandu à l’égard de toute forme d’autorité le militantisme a produit des rejetons d’un type nouveau. Certaines organisations prétendent qu’elles n’en sont pas et surtout dissimulent leur direction. Les bureaucrates se cachent pour mieux pouvoir tirer les ficelles.
Certaines organisations traditionnelles essaient de mettre en place des formes d’organisation parallèles permanentes ou pas. Elles espèrent, au nom de " l’autonomie prolétarienne ", récupérer ou tout au moins influencer des gens qui leur auraient autrement échappé.
On peut citer le Secours Rouge, l’ O.J.T.R. et les Assemblées Ouvriers Paysans du PSU...De même, certains journaux indépendants ou satellites d’organisations prétendent n’exprimer que le point de vue des masses révolutionnaires ou de groupes autonomes de la base. Mentionnons les " Cahiers de Mai ", "Le technique en Lutte " , "L’outil des travailleurs "...Là où on refuse de poser clairement et les questions d’organisation et les questions de théorie sous le prétexte que l’heure de la construction du parti révolutionnaire n’est pas encore venue ou au nom d’un spontanéisme de pacotille (nous ne sommes pas une organisation, mais un rassemblement de braves mecs, une communauté " etc. ) , on peut être sûr qu’il y a de la bureaucratie et même souvent du maoïsme. L’avantage du trotskisme, c’est que son fétichisme de
l’organisation le contraint à afficher la couleur ; il récupère en le disant. L’avantage du maoïsme (nous ne parlons pas de maoïsme pur et archéo - stalinien du genre Humanité Rouge ) c’est qu’il crée les conditions de son propre débordement ; à force de jouer les équilibristes de la récupération il va se casser la gueule








OBJECTIVITE ET SUBJECTIVITE

 
Les systèmes d’idées adoptés par les militants varient suivant les organisations, mais ils sont tous minés par la nécessité de masquer la nature de l’activité qu’il cachent et la séparation des masses. Aussi retrouve - t - on toujours au cœur des idéologies militantes la séparation entre objectivité et subjectivité conçue de façon mécanique et ahistorique.
Le militant qui se dévoue au service du peuple, même si il ne nie pas que son activité a des motivations subjectives, refuse de leur accorder de l’importance. De toute façon ce qui est subjectif doit être éliminé au profit de ce qui est objectif. Le militant refusant d’être mu par ses désirs en est réduit à invoquer les nécessités historiques considérées comme extérieures au monde des désirs. Grâce au " socialisme scientifique ", forme figée d’un marxisme dégénéré, il croit pouvoir découvrir le sens de l’histoire et s’y adapter.
Il se grise avec des concepts dont la signification lui échappe : forces productives, rapports de production, loi de la valeur, dictature du prolétariat etc. Tout cela lui permet de se rassurer sur le sérieux de son agitation. Se mettant en dehors de " sa critique " du monde, il se condamne à ne rien comprendre à la marche de celui - ci.
La passion qu’il n’arrive pas à mettre dans sa vie quotidienne, il la reporte dans sa participation imaginaire au " spectacle révolutionnaire mondial ". La terre est ravalée au rang d’un théâtre de polichinelle où s’affrontent bons et méchants, impérialistes et anti - impérialistes. Il compense la médiocrité de son existence en s’identifiant aux stars de ce cirque planétaire. Le comble du ridicule a certainement été atteint avec le culte du " CHE ". Economiste délirant, piteux stratège, mais beau gosse, Guévara aura eu au moins la consolation de voir ses talents hollywoodiens récompensés. Un record dans la vente des posters. 
Qu’est - ce que la subjectivité, sinon le résidu de l’objectivité, ce qu’une société fondée sur la reproduction marchande ne peut intégrer ? La subjectivité de l’artiste s’objective dans l’œuvre d’art. Pour le travailleur séparé des moyens de production et de l’organisation de sa propre production, la subjectivité reste à l’état de manies, de fantasme...Ce qui s’objective le fait par la grâce du capital, et devient lui même capital. L’activité révolutionnaire comme le monde qu’elle préfigure dépasse la séparation entre objectivité et subjectivité. Elle objective la subjectivité et investit subjectivement le monde objectif. La révolution prolétarienne c’est l’irruption de la subjectivité !
Il ne s’agit pas de retomber dans le mythe d’une " vraie nature humaine ", de l’ " essence éternelle " de l’homme qui, réprimé par la Société, chercherait à revenir au grand jour. Mais si la forme et le but de nos désirs varient, ils ne se réduisent nullement au besoin de consommer tel ou tel produit. Déterminée historiquement par l’évolution et les nécessités de la production marchande, la subjectivité ne se plie nullement aux besoins de la consommation et de la production. Pour récupérer les désirs des consommateurs la marchandise doit s’adapter sans cesse. Mais elle reste incapable de satisfaire la volonté de vivre en réalisant totalement et directement nos désirs. A l’avant - garde de la provocation marchande, les vitrines subissent de plus en plus souvent la critique du pavé !
Ceux qui refusent de tenir compte de la réalité de LEURS désirs au nom de la " Pensée matérialiste " risquent de ne pas voir le poids de Nos désirs leur retomber sur la gueule.
Les militants et leurs idéologues, même diplômés de l’université, sont de moins en moins aptes à comprendre leur époque et à coller à l’histoire. Incapables de sécréter une pensée un tant soit peu moderne, ils en sont réduits à aller fouiller dans les poubelles de l’histoire pour y récupérer des idéologies qui ont fait, déjà depuis un certains temps, la preuve de leur échec : anarchisme, léninisme, trotskisme....Pour rendre le tout plus digeste ils l’assaisonnent d’un peu de maoïsme ou de castrisme mal compris. Ils se réclament du mouvement ouvrier mais confondent son histoire avec la construction d’un capitalisme d’état en Russie ou l’épopée bureaucratique - paysanne de " la longue marche " en Chine. Ils se prétendent marxistes, mais ne comprennent pas que le projet marxiste d’abolition du salariat, de la production marchande et de l’état, est indissociable de la prise du pouvoir par le prolétariat.
Les penseurs " marxistes" sont de plus en plus incapables de reprendre l’analyse des contradictions fondamentales du capitalisme qu’avait inaugurée Marx . Ils vont s’engluer sur le terrain de l’économie politique bourgeoise, tout en rabâchant des bêtises sur la loi de la valeur travail, la baisse tendancielle du taux de profit, la réalisation de la plus - value. Malgré leurs prétentions, ils ne comprennent rien à la marche du capitalisme moderne. Se croyant obligés d’utiliser un vocabulaire marxiste, dont ils ne connaissent pas le mode d’emploi, ils se coupent des quelques possibilités d’analyse qui restent à l’économie politique. Leurs " recherches " ne valent pas celles du premier disciple de Keynes venu..






MILITANTS ET CONSEILS OUVRIERS

 
Les organisation militantes s’autonomisent au - dessus des masses qu’elles ont la prétention de représenter. Elles sont naturellement amenées à considérer que ce n’est pas la classe ouvrière qui fait la révolution mais " les organisations de la classe ouvrière ". Il convient donc de renforcer ces dernières. Le prolétariat devient à la limite une matière brute , du fumier sur lequel va pouvoir s’épanouir cette rose rouge qu’est le Parti Révolutionnaire. Les nécessités de la récupération exigent qu’on ne parle pas trop de ça à l’extérieur ; c’est là que commence la démagogie.
L’autonomie des buts des organisations militantes doit - être dissimulée. L’idéologie sert à ça. L’on proclame bien haut que l’on est au service du peuple, que l’on n’agit pas pour son bien propre et que si jamais pendant un court moment on est obligé de prendre le pouvoir on n’en abusera pas. Une fois que la classe ouvrière aura été bien éduquée on se dépêchera de lui rendre.
L’histoire des conseils ouvriers montre que systématiquement les organisations dites ouvrières ont cherché à jouer leur propre jeu et tirer les marrons du feu ; cela pour les meilleurs motifs évidemment. Pour assurer leur pouvoir, elles ont cherché à limiter, à récupérer et a détruire les formes d’organisation que le prolétariat s’était données : soviets territoriaux, comités d’usine.
Les soviets russes ont été magouillés, puis liquidés par le parti et l’état bolchevique. En 1905 Lénine ne leur accorde pas d’importance. En 1917, au contraire, on proclame : " tout le pouvoir au soviets". En 1921 les soviets qui ont servi de marchepied pour prendre le pouvoir deviennent gênants ; les ouvriers et les marins de Cronstadt qui réclament des soviets libres sont écrasés par l’armée rouge.
En Allemagne, le gouvernement social - démocrate des " commissaires du peuple " se charge de liquider les conseils ouvriers au nom de la révolution.
En Espagne, de nouveau les communistes s’occupent de faire disparaître les formes de pouvoir populaire. Cela devait permettre de mieux développer la lutte contre le fascisme ! Ce n’est pas la peine d’accumuler les exemples. Toutes les expériences historiques ont confirmé l’antagonisme qui oppose prolétariat révolutionnaire et organisation militante. L’idéologie la plus extrémiste peut cacher la position la plus contre - révolutionnaire. Si certaines organisations ont pu cependant se battre à coté du prolétariat jusqu'à la défaite commune comme la Ligue Spartacus et la CNT - FAI anarcho-syndicaliste, rien ne prouve que ces organisations n’aurait pas commencé à lutter pour leur propre pouvoir une fois l’adversaire vaincu.
Les militant pour s’être cloîtrés en politique n’en restent pas moins des individus sociaux, soumis à l’influence de leur milieu. Lorsque ça chauffe, beaucoup peuvent passer dans le camp de la révolution. On a bien vu des délégués syndicaux prendre la tête de séquestrations ! Mais la désertion massive des militants sera d’autant plus probable que les conseils et les révolutionnaires conseillistes seront plus forts. Le mouvement peut être aidé dans ses succès par le renfort de nombreux militants, mais en cas d’erreurs ou de flottements le balancier jouera dans l’autre sens. Les organisations militantes seront renforcées par l’apport de prolétaires cherchant à se rassurer.
La liquidation des conseils ouvriers a été rendu possible par leur faiblesse, leur incapacité de faire appliquer en leur sein les règles de la démocratie directe et à prendre effectivement tout le pouvoir en écrasant tous les pouvoirs qui leur étaient extérieurs. Les organisations militantes ne sont en fait que la propre faiblesse extériorisée du prolétariat qui se retourne contre lui.
Les travailleurs feront de nouveau des erreurs. Ils ne trouveront pas immédiatement la forme adéquate de leur pouvoir. Moins les masses auront d’illusions sur le militantisme, plus le pouvoir des conseils aura de chance de se développer. Discréditer et ridiculiser les militants, voilà la tâche qui revient dès maintenant aux révolutionnaires. Cette tâche sera parachevée par la critique en acte que constituera la naissance d’organisations conseillistes. Ces organisations sauront très bien se passer d’une direction et d’un appareil bureaucratique. Produit de la solidarité de travailleurs combatifs, elles seront de libres associations d’individus autonomes. Elles montreront par leurs idées, mais surtout par leur comportement dans les luttes, qu’elles ne risquent jamais de poursuivre des intérêts distincts de ceux de l’ensemble du prolétariat.
Le développement du capitalisme moderne qui se traduit par l’occupation de tout l’espace social par les marchandises, par la généralisation du travail salarié, mais aussi par la dégradation des valeurs morales, le mépris du travail et des idéologies, augmentera la violence du choc. Les prolétaires iront beaucoup plus vite et beaucoup plus loin que par le passé. Si des organisations de militants ont pu jadis jouer un rôle révolutionnaire pendant un certains temps, cela ne sera plus possible. Ces organisations ne pourront être rapidement que de plus en plus contre - révolutionnaires lors des prochaines grandes batailles de la lutte.









Notes

  
Texte ré-édité en brochure en 1998 par ADEL-SPARTACUS.
 
(1) Alliances des Jeunes pour le Socialisme :organisation de jeunesse des trotskistes lambertistes de l’époque (Note de l’Editeur).

vendredi 2 avril 2010

Sortie d'usine par Gilles Dauvé & Karl Nesic

Sortie d'usine par Gilles Dauvé & Karl Nesic
Plusieurs de nos textes (Il va falloir attendre, 2002, L'Appel du vide, 2004, puis en 2007 Demain, orage. Essai sur une crise qui vient) ont l'avantage d'avoir été écrits avant la crise et de l'annoncer. Leur analyse en est résumée dans Zone de tempête (2009) :

A partir de 1980, le capital a pris sa revanche sur les agitations ouvrières des années 60 et 70. Mais cette victoire, axée sur une baisse systématique des coûts, a provoqué une série de déséquilibres s'aggravant les uns les autres : tertiarisation maximale par rejet de la fabrication au plus loin possible,  jusqu'en Asie ; concurrence sans garde-fous, notamment étatiques ; domination de la finance sur l'industrie ; illusion d'un partage du monde réservant l'immatériel aux puissances établies, et cantonnant les nouveaux pays industriels dans la production ; déflation salariale, et déflation tout court, masquée par la circulation folle de l'argent ; le tout alimenté par une expansion sans frein du crédit.

Certes, ces déséquilibres ne suffisent pas à entamer un triomphe capitaliste beaucoup plus profond qu'on le pense : restructuration et chômage ont fini par être acceptés, presque personne ne parle de révolution, au mieux on veut réformer et démocratiser, mais certainement pas dépasser un capitalisme dont chacun se réjouit qu'il ait multiplié des outils de communication devenus en quinze ans des prothèses quasiment indiscutées. Il n'empêche, cette croissance droguée repose sur des contradictions structurelles que depuis 2008 la conjoncture se borne à révéler.

Le mérite de les souligner est mince, car d'autres que nous les ont décrites : pour nous limiter à la France, J.-L. Gréau, mais aussi G. Duménil et D. Lévy, M. Husson, P. Artus, M. Aglietta, I. Joshua , D. Cohen... On peut aussi lire Marx sur la suraccumulation dans le Livre III du Capital (chapitre XV selon le plan d'Engels, X dans celui de M. Rubel).

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jeudi 18 février 2010

Que Força é Essa - Sérgio Godinho

Que Força é Essa


Vi-te a trabalhar o dia inteiro

construir as cidades pr´ós outros
carregar pedras, desperdiçar
muita força p´ra pouco dinheiro
Vi-te a trabalhar o dia inteiro
Muita força p´ra pouco dinheiro

Que força é essa

que força é essa
que trazes nos braços
que só te serve para obedecer
que só te manda obedecer
Que força é essa, amigo
que força é essa, amigo
que te põe de bem com outros
e de mal contigo
Que força é essa, amigo
Que força é essa, amigo
Que força é essa, amigo

Não me digas que não me compr´endes

quando os dias se tornam azedos
não me digas que nunca sentiste
uma força a crescer-te nos dedos
e uma raiva a nascer-te nos dentes
Não me digas que não me compr´endes

(Que força...)


(Vi-te a trabalhar...)


Que força é essa

que força é essa
que trazes nos braços
que só te serve para obedecer
que só te manda obedecer
Que força é essa, amigo
que força é essa, amigo
que te põe de bem com outros
e de mal contigo
Que força é essa, amigo
Que força é essa, amigo
Que força é essa, amigo
Que força é essa, amigo


Ecouter  la chanson

samedi 30 janvier 2010

Ré-edition de Marx et Keynes (les limites de l'économie mixte) de Paul Mattick

En 4eme de couverture:


"Un jour, une crise, grave, brutale, dévasta l'économie mondiale : les usines fermèrent, le chômage explosa, les maisons furent hypothéquées, leurs habitants jetés sur les routes et les banques cessèrent de prêter à ceux qui en avaient le plus besoin. On parla alors de dépasser le marché, de moraliser l'économie libérale, d'inventer un avenir humaniste alternatif. On parla même d'un retour du marxisme.
Enfin Keynes parut et l’économie mixte dont il s'institua le théoricien insuffla une seconde vie au système capitaliste, démentant du même coup les prédictions de Marx. Mais ce système n’était-il pas appelé à se heurter de nouveau, un autre jour, à des limites historiques ? 



À cette question essentielle, Paul Mattick (1904, Berlin - 1981, Boston), militant et théoricien de la gauche allemande révolutionnaire et antistalinienne, refusant la dictature du parti centralisé au profit de l’auto-organisation ouvrière à travers des conseils élus, a consacré cet ouvrage qui traite de problèmes fondamentaux – l'accumulation du capital, la monnaie, l'automation, le sous-développement, le capitalisme d'État, etc. De la confrontation entre Keynes et Marx, il conclut que nombre d'analyses de ce dernier ont encore partie liée avec l'avenir, notre avenir."

Marx et Keynes (Les limites de l'économie mixte) de Paul Mattick ed. Gallimard coll. TEL 432p. Traduit Par Serge Bricianer. 

D'autres textes sont disponibles sur notre site.

lundi 23 novembre 2009

Harlan County, U.S.A. (1976)

This film documents the coal miners' strike against the Brookside Mine of the Eastover Mining Company in Harlan County, Kentucky in June, 1973. Eastovers refusal to sign a contract (when the miners joined with the United Mine Workers of America) led to the strike, which lasted more than a year and included violent battles between gun-toting company thugs/scabs and the picketing miners and their supportive women-folk. Director Barbara Kopple puts the strike into perspective by giving us some background on the historical plight of the miners and some history of the UMWA.





dimanche 22 novembre 2009

Selection de textes

Vous trouverez dans cette rubrique une sélection de textes qui peuvent permettre le débat.


Transcription de l'émission du 18 juin 2016 sur Radio Vosstanie au format PDF
Introduction (vosstanie)
Émission autour de l’identité au sens large, que l’on aurait pu titrer « Pour une critique des idéologies identitaires », mais on a gardé le singulier pour englober le même phénomène historique lié à l’aliénation, c'est-à dire la séparation au sens large.

Mais surtout la séparation dans la sphère de production, le travail, la vie quotidienne, qui impose des formes d’assignation dont on va détailler les paradoxes.

Ce choix de titre privilégie une méthode d’analyse qui nous permettra d’aller du général au particulier, pour ensuite revenir au général dans la conclusion.

On va essayer d’éviter le jonglage avec les différents concepts réifiés du monde bourgeois.

On se propose de dialectiser le réel pour tenter une analyse totale, et donc de réhabiliter la totalité ; problématique désuète semble-t-il, qui ne donne pas la possibilité aux spécialistes en tous genres et autres commerçants des idées de vivre de leur rente de situation, réelle ou symbolique.

Il s’agit donc d’éviter de prendre les débats par l’angle du trou de serrure, qui sont des pièges politiques (mais on rentrera, là aussi, dans les détails ultérieurement), car ils permettent la stigmatisation et la réduction ad ce que l’on voudra, sans entrer dans le coeur d’analyse et de rester perpétuellement au niveau de l’écume de celle-ci. Et sans remettre bien entendu en question le capitalisme, et donc par là-même remettre à jour la perspective communiste.

Est-ce qu’il est opportun de traiter de ces questions-là au moment de la « Loi travail » ? On pourra répondre qu’il n’y a jamais de bons ou de mauvais moments, et que cette émission était déjà programmée depuis bien longtemps ; de plus, tout est connecté, tout se chevauche.

Alors c’est quoi l’identité ? A l’heure où se mettent au devant de la scène des homos nationalistes, des femmes voilées féministes, des lutteurs de classes patriotes, des communautaires fiers d’être Français, des racialistes chez des anarchistes, des décoloniaux d’ultra-gauche, des « appelistes » qui battent leur coulpe d’Occidentaux décadents, des réminiscences suprématistes de toutes les couleurs, des anciens trotskystes critiques qui nous disent qu’ « en France il y a une ethnie dominante », et que nier le concept de race c’est être un « négationniste de la race », il y a de quoi se dire qu’il n’y a plus de boussole, et que dans ces milieux groupusculaires, on est en train de recréer des lignes de fracture énormes autour de problématiques ethnoculturelles. Et que se substitue progressivement à la lutte des classes, la lutte pour la reconnaissance des identités.

Alors ce n’est pas ce qu’on pense, et on va le développer.

On pourrait s’en moquer, fuir, mais ce n’est pas le cas. A ce sujet-là, on accorde notre soutien politique aux camarades de la Discordia, qui ont organisé deux débats qu’il fallait absolument faire sur le concept d’islamophobie et de la théo-compatibilité de certains courants d’extrême-gauche et libertaires avec des religieux, mais aussi sur les mêmes accointances avec les « racialistes », à savoir ceux qui veulent se réapproprier le concept de race et qui nous servent la même vieille soupe anti-impérialiste des nations prolétaires, aux couleurs de la race bien sûr.

Il est certain que le débat est très épineux, parce que finalement nous sommes sommés de nous définir, ce que bien sûr nous refusons, entre l’universalisme marchand et l’ethno-différentialisme marchand.

Peut-être existe t-il une autre piste mais elle prend inévitablement le chemin de la révolution et de la destruction du capitalisme.

Cette émission c’est donc proposer des pistes de réflexion collectives sur ce qu’il se passe, pour revenir un peu sur le concret et la totalité.

Alors, le mot identité, c’est peut-être ce que l’on va essayer de dégrossir dans un premier temps. « identité » vient du mot grec qui signifie « le même ». Peut-on tenter de définir le concept d’identité – concept peut-être passe-partout – à partir d’abord de ce qu’il nous renvoie d’emblée sur ce qu’est l’identité et la figure du même.

Il est d’ailleurs étonnant que l’identité soit l’objet de débats et que le même fasse son retour en force.

Le débat sur l’identité n’est-il pas quelque chose qui nous serait en propre, et qui nous rendrait paradoxalement très différent des autres ?

Même si on est les mêmes, le concept d’identité nous permet aussi de nous construire une individualité, une forme qui nous distinguer des autres.

Il est très étonnant que l’on soit dans un éloge du même alors que cette notion construit du différent.
N’y a-t-il pas quelque chose de paradoxal à ce que ce débat s’invite sous cette égide du même alors que nous voulons nous différencier ?


LA RECUPERATION EN FRANCE DEPUIS 1968 par Jaime SEMPRUN
S'il est une lecture plus propre à persuader de l'inéluctable effondrement de cette société que celle des très nombreux ouvrages en exposant les diverses tares, c'est bien celle de ceux, plus nombreux encore, qui s'avisent d'y proposer quelque remède. Ma supériorité évidente, dont le lecteur appréciera bien vite tous les avantages, est de ne présenter aucune solution

Les limites de l'intégration par Paul MATTICK (1969)
Assurément, Marcuse ne se livre pas à une description réaliste des conditions existantes; il cherche plutôt à dégager les tendances qu'on peut observer au sein de ces conditions. C'est parce que les virtualités du système actuel prennent corps sans rencontrer d'oppo­sition qu'on semble devoir aboutir à une société totalitaire complètement intégrée. Pour mettre obstacle à ce mouvement, il faudrait que les classes opprimées « se libèrent à la fois d'elles-mêmes et de leurs maîtres ». Transcender des conditions établies, voilà qui présuppose une transcendance au sein de ces conditions : tour de force que la société unidimensionnelle interdit à l'homme unidimen­sionnel. Et Marcuse de conclure en ces termes : « La théorie critique de la société ne possède pas de concepts qui permettent de franchir l'écart entre le présent et le futur; elle ne fait pas de promesses; elle n'a pas réussi; elle est restée négative ». Autrement dit, la théorie critique — ou marxisme — ne mérite plus guère qu'un coup de chapeau en passant.

La mystification démocratique - Jacques CAMATTE (REVUE INVARIANCE N° 6 - 1969)  L’as­saut du proléta­ri­at aux ci­ta­del­les du ca­pi­tal ne pour­ra se faire avec une quel­con­que chan­ce de succès qu’à la con­di­ti­on que le mou­ve­ment révo­lu­ti­onn­ai­re proléta­ri­en en fi­nis­se, une fois pour tou­tes, avec la démocra­tie. Cel­le-​ci est le der­nier re­fu­ge de tous les re­nie­ments, de tou­tes les tra­hi­sons, parce qu’elle est le pre­mier es­poir de ceux qui cro­i­ent as­sai­nir, re­vi­go­rer le mou­ve­ment ac­tu­el pour­ri jusqu’en ses fon­de­ments.


Contre le mythe autogestionnaire par des prolétaires 
Ce texte est une tentative d’élaborer une critique de cette perspective largement répandue aujourd’hui dans les milieux militants qui se revendiquent, du moins formellement, de la nécessité de changer radicalement le monde. Outre le mensonge de leur discours, leur pratique montre clairement leur réel positionnement dans la guerre de classe. A travers l’analyse des exemples-phares autogestionnaires que sont l’Espagne en 1936, l’atelier Lip à Besançon en 1973 et l’Argentine depuis décembre 2001, notre volonté est de montrer en quoi la perspective de gestion des processus productifs et d’échange est un arrêt du processus révolutionnaire, un renforcement de l’ordre établi qui renvoie le prolétariat à la seule place que lui laisse le capital, celle de producteur de valeur quitte à lui laisser le rôle de gestionnaire pendant un temps ! Les expériences alter éco sympa en pleine paix sociale n’ont rien de contradictoire, elles sont des entreprises capitalistes sans ambiguïté. Ce qui nous questionne, c’est l’antagonisme qui traverse tout mouvement de classe dans sa dynamique combative, vivante et donc profondément contradictoire. Ces luttes sont l’expression d’une classe qui vit et combat contre la dictature de l’économie, et ont pu servir de vague sur laquelle ont surfé avec prestige les plus fieffés sociaux-démocrates, nous vendant leur soupe pour alimenter nos propres faiblesses et contradictions. Leur activité contre-révolutionnaire consiste précisément en cela.

Contre le racket abertzale ou les Insolences anti-patriotiques d'un métèque par Gaizki-Ikasi Maketo

Réflexions sur le travail théorique GLAT - Lutte de Classe - Mars 1978
Nous sommes au regret d’informer les collectionneurs de publications révolutionnaires que le présent numéro de Lutte de Classe est le dernier qu’ils recevront. Pour ceux qu’elle pourrait intéresser, l’analyse qui a conduit à cette décision est résumée ci-dessous.

La lutte de classe en Ulster de J.-Yves BÉRIOU
Les récents événements d'Irlande du Nord viennent par eux-mêmes, sans fard, de démontrer à quel point tous les mensonges sont solidaires. Les avatars de la pensée pourrissante moderne s'étalent sans fausse honte aux yeux de « l'opinion publique ›. La barbarie de l'armée d'occupation anglaise est dénoncée au profit de la barbarie de l'I.R.A. et de sa terreur exercée sur le dos du prolétariat. Dans la même sainte alliance, se trouvent réunis maoïstes, chrétiens de gauche, trotskistes, staliniens, anarchistes, socialistes, maspérisés de toutes sortes, « matérialisés pour une intervention », gaullistes, nationalistes, royalistes, « Ordre Nouveau », etc. A qui mieux mieux, ça grouille, ça parle, ça pue, et ça rote. Ça s'appelle l'extrême gauche, la gauche, la droite et aussi l'extrême droite. Bref, les Racketts.


"Bien que dans "Le Militantisme..." nous parlions d'action et d'organisation, il nous a été reproché de prêcher la démission et la passivité comme mode de salut. En variante, l'on nous a ac­cusé d'être en contradiction avec nous même et d'être les plus hypocrites des militants puisque nous critiquions le militantisme tout en continuant à agir.Nous n'avons pas fait la critique de l'action mais de la passivité.Ce n'est pas nous ce sont les militants qui ont proclamé leur activité distincte, complémentaire et supérieur à celle qui serait spontanément inorganisée de la classe. Ils l'ont appelé "militantisme". Nous n'avons fait que dire que l'activité prolé­tarienne spontanée, même si elle s'exprime encore bien timidement, est DEJA communiste et que, au contraire le militantisme ne l'est pas. C'est du délire que de prétendre contre nous, avoir le monopole de l'action et donc de se substituer totalement à la classe. Se poser la question « que faire? », courir après l'action, c'est montrer que l'on est séparé du mouvement communiste. Le communiste, même s'il a une stratégie consciente ou s'il s'occupe de théorie; ne sépare pas son activité des motivations, de la situation qui le pousse à agir. Le militantisme, du point de vue du commu­nisme, c'est à dire aussi du point de vue des besoins du militant ce n'est pas l'action, c'est s'agiter pour ne pas changer. Autant que les militants proprement dit, la brochure a dérangé cette couche de sympathisants qui baigne dans l'idéologie militante sans vouloir en payer le prix. On s'enrage d'autant plus de voir le militantisme mis en cause que l'on se sent coupable de ne pas militer."

La mystification démocratique

La mystification démocratique - Jacques CAMATTE

REVUE INVARIANCE N° 6 - 1969

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L’as­saut du proléta­ri­at aux ci­ta­del­les du ca­pi­tal ne pour­ra se faire avec une quel­con­que chan­ce de succès qu’à la con­di­ti­on que le mou­ve­ment révo­lu­ti­onn­ai­re proléta­ri­en en fi­nis­se, une fois pour tou­tes, avec la démocra­tie. Cel­le-​ci est le der­nier re­fu­ge de tous les re­nie­ments, de tou­tes les tra­hi­sons, parce qu’elle est le pre­mier es­poir de ceux qui cro­i­ent as­sai­nir, re­vi­go­rer le mou­ve­ment ac­tu­el pour­ri jusqu’en ses fon­de­ments.

«La vie so­cia­le est es­sen­ti­el­le­ment pra­tique. Tous les mystères qui détour­nent la théorie vers le mys­ti­cis­me trou­vent leur so­lu­ti­on ra­ti­on­nel­le dans la pra­tique hu­mai­ne et dans la compréhen­si­on de cette pra­tique.» (Marx – Huitième thèse sur Feu­er­bach)

1) D’une façon générale, nous pou­vons définir la démocra­tie comme le com­por­te­ment de l’homme, l’or­ga­ni­sa­ti­on de ce­lui-​ci lors­qu’il a perdu son unité or­ga­ni­que ori­gi­nel­le avec la com­mu­nauté. Elle exis­te donc du­rant toute la période qui sépare le com­mu­nis­me pri­mi­tif du com­mu­nis­me sci­en­ti­fi­que.

2) Elle naît à par­tir du mo­ment où il y a di­vi­si­on entre les hom­mes et par­ta­ge de l’avoir. Cela veut dire qu’elle naît avec la pro­priété privée, les in­di­vi­dus et la di­vi­si­on de la société en clas­ses, avec la for­ma­ti­on de l’Etat. Il s’en­su­it qu’elle de­vi­ent de plus en plus pure au fur et à me­su­re que la pro­priété privée de­vi­ent plus générale et que les clas­ses ap­pa­raissent plus net­te­ment dans la société.

3) Elle sup­po­se un bien com­mun mis en par­ta­ge. Dans la société an­tique, la démocra­tie limitée présup­po­sait l’exis­tence de l’ager pu­bli­cus et les es­cla­ves n’étai­ent pas des hom­mes. Dans la société mo­der­ne, ce bien est plus uni­ver­sel (tou­che un plus grand nom­bre d’hom­mes), plus abs­trait, il­lu­soire: la pa­trie.

4) La démocra­tie n’ex­clut en au­cu­ne façon l’au­to­rité, la dic­ta­tu­re et donc l’Etat. Au con­trai­re, elle en a be­so­in comme fon­de­ment. Qui peut ga­ran­tir le par­ta­ge, qui veut régler le rap­port entre les in­di­vi­dus et entre ce­ux-​ci et le bien com­mun, sinon l’Etat? Dans la société ca­pi­ta­lis­te plei­ne­ment déve­loppée, l’Etat se présente aussi comme le gar­di­en de la répar­ti­ti­on à un dou­b­le point de vue: empêcher que la plus-​va­lue ne soit gri­gnotée par le proléta­ri­at, ga­ran­tir la répar­ti­ti­on de cel­le-​ci sous forme de pro­fit in­dus­tri­el, pro­fit com­mer­ci­al, intérêt, rente, etc. entre les différen­tes sphères ca­pi­ta­lis­tes.

5) Elle im­pli­que donc l’exis­tence des in­di­vi­dus, de clas­ses et de l’Etat; ce qui fait qu’elle est à la fois mode de gou­ver­ne­ment, mode de do­mi­na­ti­on d’une clas­se, ainsi que le méca­nis­me d’union et de con­ci­lia­ti­on.
Les pro­ces­sus éco­no­mi­ques, en effet, à l’ori­gi­ne, di­vi­sent les hom­mes (procès d’ex­pro­pria­ti­on) unis dans la com­mu­nauté pri­mi­ti­ve. Les an­ti­ques rap­ports so­ci­aux sont détruits. L’or de­vi­ent puis­sance réelle rem­p­laçant l’au­to­rité de la com­mu­nauté. Les hom­mes sont opposés à cause d’ant­ago­nis­mes matériels tels qu’ils pour­rai­ent faire écla­ter la société, la rend­re in­vi­va­ble. La démocra­tie ap­pa­raît comme un moyen de con­ci­lier les con­trai­res, comme la forme po­li­tique la plus apte à unir ce qui a été divisé. Elle représente la con­ci­lia­ti­on entre la vi­eil­le com­mu­nauté et la société nou­vel­le. La forme mys­ti­fi­ca­tri­ce réside dans l’ap­pa­ren­te re­con­struc­tion d’une unité per­due. La mys­ti­fi­ca­ti­on était pro­gres­si­ve.

Au pôle opposé de l’his­toire, de nos jours, le pro­ces­sus éco­no­mi­que a abou­ti à la so­cia­li­sa­ti­on de la pro­duc­tion et des hom­mes. La po­li­tique, au con­trai­re, tend à les di­vi­ser, à les main­tenir comme sim­ples sur­faces d’échan­ge pour le ca­pi­tal. La forme com­mu­nis­te de­vi­ent de plus en plus puis­s­an­te au sein du vieux monde ca­pi­ta­lis­te. La démocra­tie ap­pa­raît comme une con­ci­lia­ti­on entre le passé en­core agis­s­ant en notre présent ac­tu­el et le futur: la société com­mu­nis­te. La mys­ti­fi­ca­ti­on est réac­tionn­ai­re.

6) Il a été sou­vent af­firmé qu’au com­men­ce­ment de la vie de notre espèce, dans le com­mu­nis­me pri­mi­tif, il y avait des ger­mes de démocra­tie, cer­tains par­lent même de for­mes. Or il y a in­com­préhen­si­on que dans la forme inféri­eu­re on peut trou­ver les ger­mes de la forme supéri­eu­re se ma­ni­festant spo­ra­di­que­ment. Cette «démocra­tie» ap­pa­rais­sait dans des cir­con­stan­ces bien défi­nies. Cel­les-​ci une fois révo­lues, il y avait re­tour à l’an­ci­en mode d’or­ga­ni­sa­ti­on. Ex­emp­le: la démocra­tie mi­li­taire à ses débuts. L’élec­tion du chef se fai­sait à un mo­ment précis et en vue de cer­tai­nes opéra­ti­ons. Cel­les-​ci ac­com­plies, le chef était résorbé dans la com­mu­nauté. La démocra­tie qui se ma­ni­festait tem­por­ai­re­ment était réab­sorbée. Il en fut de même pour les for­mes du ca­pi­tal que Marx ap­pel­le antédi­lu­vi­en­nes. L’usure est la forme archaïque du ca­pi­tal-​ar­gent qui pou­vait se ma­ni­fes­ter dans les vi­eil­les sociétés. Mais son exis­tence était tou­jours précaire parce que la société se défen­dait cont­re son pou­voir dis­sol­vant et la ban­nis­sait. Ce n’est que lors­que l’homme est de­venu mar­chan­di­se que le ca­pi­tal peut se déve­lop­per sur une base sûre et qu’il ne peut plus être réab­sorbé. La démocra­tie ne peut réel­le­ment se ma­ni­fes­ter qu’à par­tir du mo­ment où les hom­mes ont été to­ta­le­ment divisés et que le cor­don om­bi­li­cal les unis­sant à la com­mu­nauté a été coupé; c’est-à-dire quand il y a des in­di­vi­dus.
Le com­mu­nis­me peut par­fois se ma­ni­fes­ter dans cette société, mais il est tou­jours réab­sorbé. Il ne pour­ra vrai­ment se déve­lop­per qu’à par­tir du mo­ment où la com­mu­nauté matéri­el­le aura été détrui­te.

7) Le phénomène démocra­tique ap­pa­raît avec net­teté au cours de deux péri­odes his­to­ri­ques: lors de la dis­so­lu­ti­on de la com­mu­nauté pri­mi­ti­ve en Grèce; lors de la dis­so­lu­ti­on de la société féodale en Eu­ro­pe oc­ci­den­ta­le. C’est in­con­tes­ta­ble­ment au cours de cette se­con­de période que le phénomène ap­pa­raît dans sa plus gran­de am­pleur parce que les hom­mes ont été réel­le­ment réduits à l’état d’in­di­vi­dus et que les an­ti­ques rap­ports so­ci­aux ne peu­vent plus les main­tenir unis. La révo­lu­ti­on bour­geoi­se ap­pa­raît tou­jours comme une mise en mou­ve­ment des mas­ses. D’où la ques­ti­on bour­geoi­se: com­ment uni­fier cel­les-​ci et les fixer dans de nou­vel­les for­mes so­cia­les. De là, la ma­la­die in­sti­tu­ti­on­nel­le et le déchaîne­ment du droit en société bour­geoi­se. La révo­lu­ti­on bour­geoi­se est so­cia­le à âme po­li­tique.

Au cours de la révo­lu­ti­on com­mu­nis­te, les mas­ses ont déjà été or­ga­nisées par la société ca­pi­ta­lis­te. Elles ne vont pas cher­cher de nou­vel­les for­mes d’or­ga­ni­sa­ti­on mais elles vont struc­tu­rer un nou­vel être collec­tif, la com­mu­nauté hu­mai­ne. Ceci ap­pa­raît net­te­ment lors­que la clas­se agit en temps qu’être his­to­ri­que, lors­qu’elle se con­sti­tue en parti.

Plu­sieurs fois dans le mou­ve­ment com­mu­nis­te, il a été af­firmé que la révo­lu­ti­on n’est pas un problème de for­mes d’or­ga­ni­sa­ti­on. Pour la société ca­pi­ta­lis­te, en re­van­che, tout est ques­ti­on or­ga­ni­sa­ti­on­nel­le. Au début de son déve­lop­pe­ment, ceci ap­pa­raît dans la re­cher­che des bon­nes in­sti­tu­ti­ons; à la fin dans celle des struc­tu­res les plus aptes à en­ser­rer les hom­mes dans les pri­sons du ca­pi­tal: le fa­scis­me. Aux deux extrêmes, la démocra­tie est au coeur de ces re­cher­ches: la démocra­tie po­li­tique d’abord, so­cia­le en­sui­te.

8) La mys­ti­fi­ca­ti­on n’est pas un phénomène voulu par les hom­mes de la clas­se do­mi­nan­te, une su­per­che­rie in­ventée par eux. Il suf­fi­rait d’une sim­ple pro­pa­gan­de adéquate pour l’ex­tir­per des cer­veaux des hom­mes. Elle agit en fait, dans les pro­fon­deurs de la struc­tu­re so­cia­le, dans les rap­ports so­ci­aux.

«Il faut qu’un rap­port so­ci­al de pro­duc­tion se présente sous la forme d’un objet exis­tant en de­hors des in­di­vi­dus et que les re­la­ti­ons déter­minées dans les­quel­les ce­ux-​ci ent­rent dans le procès de pro­duc­tion de leur vie so­cia­le, se présen­tent comme des pro­priétés spéci­fi­ques d’un objet. C’est ce ren­ver­se­ment, cette mys­ti­fi­ca­ti­on non pas ima­gi­n­ai­re, mais d’une prosaïque réalité, qui ca­ractérise tou­tes les for­mes so­cia­les du tra­vail créateur de val­eur d’échan­ge.»
(Marx – Cont­ri­bu­ti­on à la cri­tique de l’éco­no­mie po­li­tique)

Il est donc néces­sai­re d’ex­pli­quer en quoi la réalité est mys­ti­fi­ca­ti­ve et com­ment cette mys­ti­fi­ca­ti­on sim­ple, au début, de­vi­ent de plus en plus gran­de et att­eint son ma­xi­mum avec le ca­pi­ta­lis­me.

9) A l’ori­gi­ne, la com­mu­nauté hu­mai­ne subit la dic­ta­tu­re de la na­tu­re. Elle doit lut­ter cont­re elle pour sur­vi­v­re. La dic­ta­tu­re est di­rec­te, et la com­mu­nauté dans sa to­ta­lité, la subit.
Avec le déve­lop­pe­ment de la société de clas­ses, l’Etat se pose en représen­tant de la com­mu­nauté, prétend in­car­ner la lutte de l’homme cont­re la na­tu­re. Or, étant donné la fai­bles­se du déve­lop­pe­ment des forces pro­duc­tives, la dic­ta­tu­re de cette dernière est tou­jours opérante. Elle est in­di­rec­te, média­tisée par l’Etat et pèse sur­tout sur les cou­ches les plus défa­vo­risées. Lors­que l’Etat définit l’Homme, il prend, en fait, comme sub­strat de sa défi­ni­ti­on, l’homme de la clas­se do­mi­nan­te. La mys­ti­fi­ca­ti­on est to­ta­le.

10) Sous le ca­pi­ta­lis­me, on a une première période où, bien que la bour­geoi­sie ait pris le pou­voir, le ca­pi­tal n’a en­core qu’une do­mi­na­ti­on for­mel­le. Beau­coup de res­tes de for­ma­ti­ons so­cia­les antéri­eu­res per­sis­tent, fais­ant obst­a­cle à sa do­mi­na­ti­on sur l’en­sem­ble de la société. C’est l’époque de la démocra­tie po­li­tique où s’ef­fec­tue l’apo­lo­gie de la li­berté in­di­vi­du­el­le et la libre con­cur­rence. La bour­geoi­sie présente cela comme mo­y­ens de libéra­ti­on des hom­mes. Or c’est une mys­ti­fi­ca­ti­on parce que «la con­cur­rence n’éman­ci­pe pas les in­di­vi­dus, mais le ca­pi­tal» (Marx – Grund­ris­se).

«On voit ainsi com­bi­en il est in­ep­te de présen­ter la libre con­cur­rence comme le déve­lop­pe­ment ul­ti­me de la li­berté hu­mai­ne, et la négati­on de la libre con­cur­rence comme la négati­on de la li­berté in­di­vi­du­el­le et de la pro­duc­tion so­cia­le fondée sur la li­berté in­di­vi­du­el­le, puis­qu’il s’agit sim­ple­ment du libre déve­lop­pe­ment sur une base étroi­te -​cel­le de la do­mi­na­ti­on du ca­pi­tal-​. De ce fait, cette sorte de li­berté in­di­vi­du­el­le est à la fois l’ab­oli­ti­on de toute li­berté in­di­vi­du­el­le et l’as­su­jet­tis­se­ment de l’in­di­vi­du aux con­di­ti­ons so­cia­les qui revêtent la forme de puis­sances matéri­el­les, et même d’ob­jets supéri­eurs et indépen­dants des rap­ports des in­di­vi­dus. Ce déve­lop­pe­ment de la libre con­cur­rence four­nit la seule réponse ra­ti­on­nel­le que l’on puis­se faire aux prophètes de la clas­se bour­geoi­se qui la port­ent aux nues, ou aux so­cia­lis­tes qui la vou­ent aux gémo­nies.»
(Marx – Ibid)

11) «La démocra­tie et le par­le­men­ta­ris­me sont in­dis­pensa­bles à la bour­geoi­sie après sa vic­toire par les armes et par la ter­reur parce que la bour­geoi­sie veut do­mi­ner une société divisée en clas­ses.» (Batta­glia Com­mu­nis­ta – 1951)
Il y avait néces­sité d’une con­ci­lia­ti­on pour pou­voir do­mi­ner car il était im­pos­si­ble qu’une do­mi­na­ti­on per­du­re uni­que­ment par la ter­reur. Après la conquête du pou­voir, par la vio­lence et la ter­reur, le proléta­ri­at n’a pas be­so­in de la démocra­tie non pas parce que les clas­ses dis­pa­raissent du jour au len­de­main mais parce qu’il ne doit plus y avoir mas­qua­ge, mys­ti­fi­ca­ti­on. La dic­ta­tu­re est néces­sai­re pour empêcher tout re­tour de la clas­se ad­ver­se. De plus, l’ac­ces­si­on du proléta­ri­at à l’Etat, est sa prop­re négati­on en tant que clas­se, ainsi que celle des au­tres clas­ses. C’est le début de l’uni­fi­ca­ti­on de l’espèce, de la for­ma­ti­on de la com­mu­nauté. Récla­mer la démocra­tie im­pli­quer­ait l’exi­gence d’une con­ci­lia­ti­on entre les clas­ses et cela re­vi­en­d­rait à dou­ter que le com­mu­nis­me est la so­lu­ti­on de tous les ant­ago­nis­mes, qu’il est la récon­ci­lia­ti­on de l’homme avec lui-même.

12) Avec le ca­pi­tal, le mou­ve­ment éco­no­mi­que n’est plus séparé du mou­ve­ment so­ci­al. Avec l’achat et la vente de la force de tra­vail, l’union s’est opérée, mais elle a abou­ti à la so­u­mis­si­on des hom­mes au ca­pi­tal. Ce­lui-​ci se con­sti­tue en com­mu­nauté matéri­el­le et il n’y a plus de po­li­tique puis­que c’est le ca­pi­tal lui-même qui or­ga­nise les hom­mes en es­cla­ves.
Jusqu’à ce stade his­to­ri­que, il y avait une sépa­ra­ti­on plus ou moins nette entre pro­duc­tion et di­stri­bu­ti­on. La démocra­tie po­li­tique pou­vait être en­vi­sagée comme un moyen de répar­tir plus équi­ta­ble­ment les pro­du­its. Mais lors­que la com­mu­nauté matéri­el­le est réalisée, pro­duc­tion et di­stri­bu­ti­on sont in­dis­solub­le­ment liées. Les impéra­tifs de la cir­cu­la­ti­on con­di­ti­on­nent, alors, la di­stri­bu­ti­on. Or la première n’est plus quel­que chose de to­ta­le­ment extérieur à la pro­duc­tion, mais est, pour le ca­pi­tal, un mo­ment es­sen­ti­el de son procès total. C’est donc le ca­pi­tal lui-même qui con­di­ti­on­ne la di­stri­bu­ti­on.
Tous les hom­mes ac­com­plis­sent une fonc­tion pour le ca­pi­tal qui, au fond, présup­po­se leur exis­tence. En rap­port avec l’exécu­ti­on de cette fonc­tion, les hom­mes reçoiv­ent une cer­tai­ne di­stri­bu­ti­on de pro­du­its par l’in­termédiai­re d’un sa­lai­re. Nous avons une démocra­tie so­cia­le. La po­li­tique des re­venus est un moyen d’y par­ve­nir.

13) Du­rant la période de do­mi­na­ti­on for­mel­le du ca­pi­tal (démocra­tie po­li­tique) la démocra­tie n’est pas une forme d’or­ga­ni­sa­ti­on qui s’op­po­se en tant que telle au ca­pi­tal, c’est un méca­nis­me uti­lisé par la clas­se ca­pi­ta­lis­te pour par­ve­nir à la do­mi­na­ti­on de la société. C’est la période où tou­tes les for­mes in­clu­ses dans cette dernière lut­tent pour par­ve­nir à ce même résul­tat. C’est pour­quoi, pen­dant une cer­tai­ne période, le proléta­ri­at peut lui aussi in­ter­ve­nir sur ce ter­rain. D’autre part, les op­po­si­ti­ons se dérou­lent aussi au sein d’une même clas­se, entre bour­geoi­sie in­dus­tri­el­le et bour­geoi­sie fi­nan­cière par ex­emp­le. Le par­le­ment est alors une arène où s’af­fron­tent les intérêts di­vers. Le proléta­ri­at peut uti­li­ser la tri­bu­ne par­le­men­taire pour dénon­cer la mys­ti­fi­ca­ti­on démocra­tique et uti­li­ser le suf­fra­ge uni­ver­sel en tant que moyen d’or­ga­ni­s­er la clas­se.
Lors­que le ca­pi­tal est par­venu à sa do­mi­na­ti­on réelle, s’est con­sti­tué en com­mu­nauté matéri­el­le, la ques­ti­on est résolue: il s’est emparé de l’Etat. La conquête de l’Etat de l’intérieur ne se pose plus car il n’est plus «qu’une for­ma­lité, le haut goût de la vie po­pu­lai­re, une cérémonie. L’élément con­sti­tu­ant est le men­son­ge sanc­tionné, légal des Etats con­sti­tu­ti­on­nels, di­s­ant que l’Etat est l’intérêt du peup­le ou que le peup­le est l’intérêt de l’Etat» (Marx).

14) L’Etat démocra­tique représente l’il­lu­si­on de la con­du­i­te de la société par l’homme (que ce­lui-​ci puis­se di­ri­ger le phénomène éco­no­mi­que). Il pro­cla­me l’homme sou­ver­ain. L’Etat fa­scis­te est la réali­sa­ti­on de la mys­ti­fi­ca­ti­on (en ce sens il peut ap­pa­raître comme sa négati­on). L’homme n’est pas sou­ver­ain. En même temps, il est, de ce fait, la forme réelle, avouée, de l’Etat ca­pi­ta­lis­te: do­mi­na­ti­on ab­so­lue du ca­pi­tal. L’en­sem­ble so­ci­al ne pou­vait pas vivre sur un di­vorce entre la théorie et la pra­tique. La théorie di­sait: l’homme est sou­ver­ain; la pra­tique af­fir­mait: c’est le ca­pi­tal. Seu­le­ment, tant que ce der­nier n’était pas par­venu à do­mi­ner, de façon ab­so­lue, la société, il y avait pos­si­bi­lité de dis­tor­si­on. Dans l’Etat fa­scis­te, la réalité s’as­su­jet­tit l’idée pour en faire une idée réelle. Dans l’Etat démocra­tique l’idée s’as­su­jet­tit la réalité pour en faire une réalité ima­gi­n­ai­re. La démocra­tie des es­cla­ves du ca­pi­tal sup­pri­me la mys­ti­fi­ca­ti­on pour mieux la réali­ser. Les démocra­tes veu­lent la re­mett­re en évi­dence lors­qu’ils cro­i­ent pou­voir con­ci­lier le proléta­ri­at avec le ca­pi­tal.
La société a trouvé l’être de son op­pres­si­on (ce qui ab­olit la dua­lité, la dis­tor­si­on réalité-pensée), il faut lui op­po­ser l’être libéra­teur qui représente la com­mu­nauté hu­mai­ne: le parti com­mu­nis­te.

15) De là découle que la plu­part des théori­ci­ens du XIXème siècle étai­ent éta­tis­tes. Ils pen­sai­ent résoud­re les données so­cia­les au ni­veau de l’Etat. Ils étai­ent média­tis­tes. Seu­le­ment, ils ne com­pre­naient pas que le proléta­ri­at de­vait non seu­le­ment détrui­re l’an­ci­en­ne ma­chi­ne de l’Etat, mais en mett­re une autre à la place. Beau­coup de so­cia­lis­tes cr­ur­ent qu’il était pos­si­ble de conquérir l’Etat de l’intérieur, les an­ar­chis­tes de l’ab­olir du jour au len­de­main.
Les théori­ci­ens du XXème siècle sont cor­po­ra­ti­vis­tes parce qu’ils pen­sent qu’il s’agit seu­le­ment d’or­ga­ni­s­er la pro­duc­tion, de l’hu­ma­ni­s­er pour résoud­re tous les problèmes. Ils sont immédia­tis­tes. C’est un aveu in­di­rect de la va­li­dité de la théorie proléta­ri­en­ne. Dire qu’il fail­le con­ci­lier le proléta­ri­at avec le mou­ve­ment éco­no­mi­que, c’est re­con­naître que c’est uni­que­ment sur ce ter­rain que peut sur­gir la so­lu­ti­on. Cet immédia­tis­me vient du fait que la société com­mu­nis­te est de plus en plus puis­s­an­te au sein même du ca­pi­ta­lis­me. Il ne s’agit pas de faire une con­ci­lia­ti­on entre les deux mais de détrui­re le pou­voir du ca­pi­tal, sa force or­ga­nisée, l’Etat ca­pi­ta­lis­te, qui main­ti­ent le mo­no­po­le privé alors que tous les méca­nis­mes éco­no­mi­ques ten­dent à le faire dis­pa­raître. La so­lu­ti­on com­mu­nis­te est médiate. La réalité sem­ble es­ca­mo­ter l’Etat, il faut le mett­re en évi­dence et, en même temps, in­di­quer la néces­sité d’un autre Etat tran­si­toire; la dic­ta­tu­re du proléta­ri­at.

16) Le de­ve­nir vers la démocra­tie so­cia­le était es­compté dès le début:
«Tant que la puis­sance de l’ar­gent n’est pas le lien des cho­ses et des hom­mes, les rap­ports so­ci­aux doiv­ent être or­ga­nisés po­li­ti­que­ment et re­li­gieu­se­ment.» (Marx)

Marx a tou­jours dénoncé la su­per­che­rie po­li­tique et mis à nu les rap­ports réels:
«C’est donc la néces­sité na­tu­rel­le, ce sont les pro­priétés es­sen­ti­el­les de l’homme, tou­tes étrangères qu’elles puis­sent sem­bler, c’est l’intérêt, qui ti­en­nent unis les hom­mes de la société bour­geoi­se dont le lien réel est donc con­sti­tué par la vie bour­geoi­se et non par la vie po­li­tique.» (Marx – La Sain­te Fa­mil­le)

«Mais l’es­cla­va­ge de la société bour­geoi­se est, en ap­pa­rence, la plus gran­de li­berté, parce que c’est, en ap­pa­rence, l’indépen­dance achevée de l’in­di­vi­du pour qui le mou­ve­ment effréné, libéré des ent­ra­ves générales et des li­mi­ta­ti­ons imposées à l’homme, des éléments vitaux dont on l’a dépouillé, la pro­priété par ex­emp­le, l’in­dus­trie, la re­li­gi­on, etc. est la ma­ni­fe­sta­ti­on de sa prop­re li­berté, alors que ce n’est en réalité que l’ex­pres­si­on de son as­ser­vis­se­ment ab­so­lu et de la perte de son ca­ractère hu­main. Ici, le pri­vilège a été rem­placé par le droit.» (Marx – La Sain­te Fa­mil­le)

La ques­ti­on de la démocra­tie ne fait que re­po­ser, sous une autre forme, l’op­po­si­ti­on fal­la­cieu­se entre con­cur­rence et mo­no­po­le. La com­mu­nauté matéri­el­le intègre les deux. Avec le fa­scis­me (= démocra­tie so­cia­le), démocra­tie et dic­ta­tu­re sont elles aussi intégrées. Par-là même, c’est un moyen de sur­mon­ter l’an­ar­chie.
«L’an­ar­chie est la loi de la société bour­geoi­se éman­cipée des pri­vilèges clas­si­fi­ca­teurs, et l’an­ar­chie de la société bour­geoi­se est la base de l’or­ga­ni­sa­ti­on pu­bli­que mo­der­ne, de même que cette or­ga­ni­sa­ti­on est à son tour la ga­ran­tie de cette an­ar­chie. Malgré toute leur op­po­si­ti­on, elles sont con­di­ti­ons l’une de l’autre.»
 (Marx – La Sain­te Fa­mil­le)

17) Main­ten­ant que la clas­se bour­geoi­se, celle qui di­ri­gea la révo­lu­ti­on, qui per­mit le déve­lop­pe­ment du ca­pi­tal, a di­s­pa­ru, rem­placée par la clas­se ca­pi­ta­lis­te qui vit du ca­pi­tal et de son procès de va­lo­ri­sa­ti­on, que la do­mi­na­ti­on de ce­lui-​ci est assurée (fa­scis­me) et que de ce fait il n’y a plus be­so­in d’une con­ci­lia­ti­on po­li­tique, parce que su­per­flue, mais d’une con­ci­lia­ti­on éco­no­mi­que (cor­po­ra­ti­vis­me, doc­tri­ne des be­so­ins, etc.), ce sont des clas­ses mo­y­en­nes qui se font les adep­tes de la démocra­tie. Seu­le­ment, plus le ca­pi­ta­lis­me se ren­force, plus l’il­lu­si­on de pou­voir par­ta­ger la di­rec­tion avec le ca­pi­tal s’éva­nouit. Il ne reste plus que la re­ven­di­ca­ti­on d’une démocra­tie so­cia­le à préten­ti­ons po­li­ti­ques: pla­ni­fi­ca­ti­on démocra­tique, plein em­ploi, etc. Ce­pen­dant, la société ca­pi­ta­lis­te, en créant l’as­sis­tan­ce so­cia­le, en es­sa­yant de main­tenir le plein em­ploi réclamé, réalise, la démocra­tie so­cia­le en ques­ti­on: celle des es­cla­ves au ca­pi­tal.
Avec le déve­lop­pe­ment des nou­vel­les clas­ses mo­y­en­nes, la re­ven­di­ca­ti­on de la démocra­tie se tein­te -​seu­le­ment-​ de com­mu­nis­me.

18) Ce qui précède con­cer­ne l’aire eu­ro-​nordaméri­cai­ne, mais n’est pas valable pour tous les pays où pen­dant long­temps a prédominé le mode de pro­duc­tion asia­tique (Asie, Afri­que) et où il prédo­mi­ne en­core (Inde par ex­emp­le). Dans ces pays, l’in­di­vi­du n’a pas été pro­du­it. La pro­priété privée a pu ap­pa­raître mais elle ne s’au­to­no­mi­se pas; il en est de même pour l’in­di­vi­du. Ceci est lié aux con­di­ti­ons géo-​so­cia­les de ces pays et ex­pli­que l’im­pos­si­bi­lité où se trou­ve le ca­pi­ta­lis­me de s’y déve­lop­per, tant qu’il ne s’était pas con­sti­tué en com­mu­nauté. Au­tre­ment dit, ce n’est que lors­qu’il est par­venu à ce stade que le ca­pi­ta­lis­me peut rem­pla­cer l’an­tique com­mu­nauté et ainsi conquérir des zones im­men­ses. Seu­le­ment, dans ces pays, les hom­mes ne peu­vent pas avoir le même com­por­te­ment que celui des oc­ci­den­taux. La démocra­tie po­li­tique est ob­li­ga­toire­ment es­ca­motée. On ne peut avoir, tout au plus, que la démocra­tie so­cia­le.

C’est pour­quoi nous avons, dans les pays les plus tra­vaillés par l’im­plan­ta­ti­on du ca­pi­ta­lis­me, un dou­b­le phénomène: une con­ci­lia­ti­on entre le mou­ve­ment réel et l’an­tique com­mu­nauté et une autre avec la com­mu­nauté fu­ture: le com­mu­nis­me. D’où la dif­fi­culté d’appro­che de ces sociétés.

Au­tre­ment dit, toute une gran­de por­ti­on de l’hu­ma­nité ne connaîtra pas la mys­ti­fi­ca­ti­on démocra­tique telle que l’a con­nue l’oc­ci­dent. C’est un fait po­si­tif pour la révo­lu­ti­on à venir.

En ce qui con­cer­ne la Rus­sie, nous avons un cas in­termédiai­re. On peut cons­ta­ter avec quel­le dif­fi­culté le ca­pi­ta­lis­me y est im­planté. Il a fallu une révo­lu­ti­on proléta­ri­en­ne. Là aussi, la démocra­tie po­li­tique oc­ci­den­ta­le n’avait pas de ter­rain de déve­lop­pe­ment et on peut cons­ta­ter qu’elle ne peut y fleur­ir. Nous au­rons, comme dans l’oc­ci­dent ac­tu­el, la démocra­tie so­cia­le. Mal­heu­reu­se­ment là-bas aussi, la cont­re-​révo­lu­ti­on a ap­porté le poi­son sous forme de la démocra­tie proléta­ri­en­ne et, pour beau­coup, l’in­vo­lu­ti­on de la révo­lu­ti­on dev­rait être re­cherchée dans la non-réali­sa­ti­on de cel­le-​ci.

Le mou­ve­ment com­mu­nis­te re­pren­dra, en re­con­nais­s­ant ces faits et en leur ac­cor­d­ant toute leur im­port­an­ce. Le proléta­ri­at se re­con­sti­tu­era en clas­se et donc en parti, dépas­sant ainsi le cadre étriqué de tou­tes les sociétés de clas­se. L’espèce hu­mai­ne pour­ra fi­na­le­ment être unifiée et for­mer un seul être.

19) Tou­tes les for­mes his­to­ri­ques de démocra­tie cor­re­spon­dent à des sta­des de déve­lop­pe­ment où la pro­duc­tion était limitée. Les différen­tes révo­lu­ti­ons qui se sont succédées sont des révo­lu­ti­ons par­ti­el­les. Il était im­pos­si­ble que le déve­lop­pe­ment éco­no­mi­que puis­se se faire, pro­gres­ser, sans que ne se pro­dui­se l’ex­ploi­ta­ti­on d’une clas­se. On peut cons­ta­ter que de­puis l’an­ti­quité ces révo­lu­ti­ons ont cont­ri­bué à éman­ci­per une masse tou­jours plus gran­de d’hom­mes. D’où l’idée que l’on va vers la démocra­tie par­fai­te, c’est-à-dire une démocra­tie re­grou­pant tous les hom­mes. Beau­coup, de ce fait, se sont em­pressés d’écrire l’égalité: so­cia­lis­me = démocra­tie. Il est vrai qu’il est pos­si­ble de dire qu’avec la révo­lu­ti­on com­mu­nis­te et la dic­ta­tu­re du proléta­ri­at, il y a une masse plus im­port­an­te d’hom­mes qu’au­pa­ra­vant ent­rant dans le do­mai­ne de cette démocra­tie idéale; qu’en généra­li­sant sa con­di­ti­on de prolétaire à l’en­sem­ble de la société, le proléta­ri­at ab­olit les clas­ses et réalise la démocra­tie (le ma­ni­fes­te dit que la révo­lu­ti­on c’est la conquête de la démocra­tie). Il faut tou­te­fois ajou­ter que ce pas­sa­ge à la li­mi­te, cette généra­li­sa­ti­on, est en même temps la de­struc­tion de la démocra­tie. Car, par­allèle­ment, la masse hu­mai­ne ne reste pas con­sti­tuée à l’état de sim­ple somme d’in­di­vi­dus tous équi­va­l­ents en droit sinon en fait. Ceci ne peut être que la réalité d’un mo­ment très bref de l’his­toire dû à une éga­li­sa­ti­on forcée. L’hu­ma­nité se con­sti­tu­era en un être collec­tif, la Ge­mein­we­sen. Cel­le-​ci naît en de­hors du phénomène démocra­tique et c’est le proléta­ri­at con­sti­tué en parti qui trans­met cela à la société. Lors­qu’on passe à la société fu­ture, il y a un chan­ge­ment qua­li­ta­tif et non seu­le­ment quan­ti­ta­tif. Or la démocra­tie «est le règne an­ti-​mar­xis­te de cette quan­tité im­puis­s­an­te, de toute éter­nité, à de­ve­nir qua­lité». Re­ven­di­quer la démocra­tie pour la société post-​révo­lu­ti­onn­ai­re, c’est re­ven­di­quer l’im­puis­sance. D’autre part, la révo­lu­ti­on com­mu­nis­te n’est plus une révo­lu­ti­on par­ti­el­le. Avec elle se ter­mi­ne l’éman­ci­pa­ti­on pro­gres­si­ve et se réalise l’éman­ci­pa­ti­on ra­di­ca­le. Là en­core, saut qua­li­ta­tif.

20) La démocra­tie re­po­se sur un dua­lis­me et est le moyen de le sur­mon­ter. Ainsi elle résoud celui entre es­prit et matière équi­va­lent à celui entre grands hom­mes et masse, par délégati­on des pou­voirs; celui entre ci­toy­en et homme, par le bul­le­tin de vote, le suf­fra­ge uni­ver­sel. En fait, sous prétexte de l’ac­ces­si­on à la réalité de l’être total, il y a délégati­on de la sou­ver­ai­neté de l’homme à l’Etat. L’homme se déleste de son pou­voir hu­main.
La sépa­ra­ti­on des pou­voirs néces­si­te leur unité et ceci se fait tou­jours par vio­la­ti­on d’une con­sti­tu­ti­on. Cel­le-​ci est fondée sur un di­vorce entre si­tua­ti­on de fait et si­tua­ti­on de droit. Le pas­sa­ge de l’une à l’autre étant assuré par la vio­lence.

Le prin­ci­pe démocra­tique n’est en réalité que l’ac­cep­ta­ti­on d’une donnée de fait: la scis­si­on de la réalité, le dua­lis­me lié à la société de clas­ses.

21) On veut sou­vent op­po­ser la démocra­tie en général qui se­rait un con­cept vide à une forme de démocra­tie qui se­rait la clef de l’éman­ci­pa­ti­on hu­mai­ne. Or qu’est-​ce qu’une donnée dont la par­ti­cu­la­rité est non seu­le­ment en con­tra­dic­tion avec son con­cept général mais doit en être la négati­on? En fait, théori­ser une démocra­tie par­ti­cu­lière (proléta­ri­en­ne par ex­emp­le) re­vi­ent en­core à es­ca­mo­ter le saut qua­li­ta­tif. En effet, ou cette forme démocra­tique en ques­ti­on est réel­le­ment en con­tra­dic­tion avec le con­cept général, et alors on a vrai­ment autre chose (pour­quoi, alors, démocra­tie?), où elle est com­pa­ti­ble avec ce con­cept et elle ne peut avoir qu’une con­tra­dic­tion d’ordre quan­ti­ta­tif (em­bras­ser un plus grand nom­bre d’hom­mes par ex­emp­le) et, de ce fait, elle ne sort pas des li­mi­tes même si elle tend à les re­pous­ser.

Cette thèse ap­pa­raît sou­vent sous la forme: la démocra­tie proléta­ri­en­ne n’est pas la démocra­tie bour­geoi­se, et on parle de démocra­tie di­rec­te pour mon­trer que si la se­con­de a be­so­in d’une coupu­re, d’une dua­lité (délégati­on de pou­voir), la première la nie. On définit alors la société fu­ture comme étant la réali­sa­ti­on de la démocra­tie di­rec­te.

Ceci n’est qu’une négati­on négati­ve de la société bour­geoi­se et non une négati­on po­si­ti­ve. On veut en­core définir le com­mu­nis­me par un mode d’or­ga­ni­sa­ti­on qui soit plus adéquat aux di­ver­ses ma­ni­fe­sta­ti­ons hu­mai­nes. Mais le com­mu­nis­me est l’af­fir­ma­ti­on d’un être, de la véri­ta­ble Ge­mein­we­sen de l’homme. La démocra­tie di­rec­te ap­pa­raît comme étant un moyen pour réali­ser le com­mu­nis­me. Or ce­lui-​ci n’a pas be­so­in d’une telle média­ti­on. Il n’est pas une ques­ti­on d’avoir ni de faire, mais une ques­ti­on d’être.