mardi 5 avril 2011

Sur le concept "ULTRA-GAUCHE"

CONCEPT "ULTRA-GAUCHE"

Au delà du Parti - Collectif Junius p 91 à125 Ed. SPARTACUS N°116 B

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     En référence au livre de Lénine: «La Maladie infantile du communisme: le gauchisme» (1921), mais aussi à cause de la mythologie développée par cer­tains groupes après Mai 1968, l'habitude s'est instaurée de rassembler sous l'étiquette «ultra-gauche» ce qui est appellé «les apports des gauches alleman­de, hollandaise et italienne». Il faut donc avant tout rompre avec ce genre d'habitude. En effet, d'une part ― comme nous l'avons déjà démontré (cf : Concept «léniniste» et apparentés: trotskyste, bordiguiste...) ― la dite gauche italienne, excepté quelques analyses intéressantes (critiques de la démocratie, de l'antifascisme, de l'autogestion), n'a pas un apport d'ensemble qui la dis­tingue du bolchévisme. Elle apparaît bien au contraire comme une aile gauche du léninisme et de la IIe Internationale, s'apparentant au courant trotskyste et aux autres disciples des bolchéviks par sa logomachie forcenée sur le thème du Parti. D'autre part, les conseillistes hollandais depuis le GIK (Groupe des communistes internationaux) s'efforcent de gommer les aspects partitistes de l'époque du KAPD (Parti communiste ouvrier allemand) sans pour autant remonter aux thèses de Marx lui-même. Dans tout le mouvement théorico-­pratique qui, d'avant 1905 jusqu'après le processus révolutionnaire de 1917 à 1923, va rétablir la prééminence du mouvement réel contre l'idéologie social-démocrate et sa filiale: le bolchevisme, ils éludent la place fondamentale occupée par Rosa Luxemburg tentant d'opérer un «retour à Marx» au-delà de sa critique de la IIe Internationale et de toutes ses fractions.
Seuls quelques-uns, à l'image de Paul Mattick (sur lequel nous revien­drons par la suite), soulignèrent l'intérêt des positions élaborées par celle-ci:


«Telles qu'elles viennent d'être retracées, les divergences de principes entre Luxemburg et Lénine ont déjà été peu ou prou dépassées par l'histoire: bien des faits ou des idées, qui nourrirent autrefois la polémique, ont depuis perdu toute espèce d'actualité. Mais il n'en est pas du tout de même pour la question qui se trouvait à la base de la controverse: du mouvement ouvrier organisé ou du mouvement spontané du prolétariat, quel est le facteur révo­lutionnaire fondamental? Or, sur ce plan également, l'Histoire a donné raison à Rosa Luxemburg. Le léninisme est désormais enterré sous les décombres de la IlIe Internationale, Un nouveau mouvement ouvrier, complètement dégagé des traits social-démocrates (dont ni Luxemburg, ni Lénine ne furent exempts) mais résolu néanmoins à mettre à profit les leçons du passé, devra rompre avec les traditions de l'ancien mouvement ouvrier et leur influence délétère. Et la pensée de Rosa Luxemburg demeure à cet égard aussi vivifiante que le léninisme a été néfaste. Oui, ce nouveau mouvement ouvrier, et le noyau de révolutionnaires conscients qu'il comprendra nécessairement pourra tirer davantage de la théorie révolutionnaire de Rosa Luxemburg, et y puiser plus de raisons d'espérer, que de tous les «hauts faits» de l'Internationale léniniste. A l'image de Rosa Luxemburg en pleine guerre mondiale et face à la banqueroute de la IIe Internationale, les révolutionnaires d'aujourd'hui peu­vent dire, face à l'effondrement de la IIIe Internationale : Nous ne sommes pas perdus et nous vaincrons si nous n'avons pas désappris d'apprendre.»

Les divergences de principe entre Rosa Luxemburg et Lénine (1935) cf. le cf de Paul Mattick réunis sous le titre «Intégration capita­liste et rupture ouvrière» (EDI).

1. AUX ORIGINES DU CONCEPT «ULTRA-GAUCHE»

LE «RETOUR A MARX» DE ROSA LUXEMBURG


C'est avant l'expérience du processus révolutionnaire de 1905 en Russie que Rosa Luxemburg avait commencé de renouer avec les aspects positifs de la conception de Marx sur l'organisation. Le texte le plus connu à ce propos est intitulé: «Questions d'organisation dans la Social-Démocratie russe» paru dans l'Iskra et la Neue Zeit en 1904 (1).

Contre les théories de la fraction bolchévik au sein du POSDR qu'elle qualifie du terme de «jacobin-blanquiste», Rosa Luxemburg développe déjà le point de vue selon lequel l'organisation/Parti est le produit du «mouvement propre de la classe ouvrière»:
 
«Le mouvement socialiste est, dans l'histoire des sociétés fondées sur l'antagonisme des classes, le premier qui compte, dans toutes ses phases et dans toute sa marche, sur l'organisation et sur l'action directe et autonome de la masse .
Sous ce rapport la démocratie socialiste crée un type d'organisation to­talement différent de celui des mouvements socialistes antérieurs, par exem­ple, les mouvements de type jacobin-blanquiste.
Lénine paraît sous-évaluer ce fait lorsque, dans le livre cité (p. 140) (2) il exprime l'opinion que le social-démocrate révolutionnaire ne serait pas autre chose qu'un jacobin indissolublement lié à l'organisation du prolé­tariat qui a pris conscience de ses intérêts de classe...»
«En vérité la social-démocratie n'est pas liée à l'organisation de la classe ouvrière, elle est le mouvement propre de la classe ouvrière.»



Elle tire déjà également le maximum de leçons sur la base de cette différence affirmée vis-à-vis des mouvements antérieurs. Pour la critique clairvoyante des tares du léninisme que fut Rosa Luxemburg, «cela impli­que une révision complète des idées sur l'organisation et par conséquent une conception tout à fait différente de l'idée du centralisme ainsi que des rapports réciproques entre l'organisation et la lutte».
  
Ainsi, elle défend le principe d'un «auto-centralisme», naissant comme expression organisée de la spontanéité ouvrière et elle condamne «l'ultra-cen­trisme» de Lénine, basé sur une conception de la discipline propre au système capitaliste:
«La discipline que Lénine a en vue est inculquée au prolétariat non seu­lement par l'usine, mais encore par la caserne et par le bureaucratisme actuel, bref par tout le mécanisme de l'Etat bourgeois centralisé.
C'est abuser des mots et s'abuser que de désigner par le même terme de «discipline» deux notions aussi différentes que, d'une part, l'absence de pen­sée et de volonté dans un corps aux mille mains et aux mille jambes, exécu­tant des mouvements automatiques, et, d'autre part, la coordination sponta­née des actes conscients, politiques d'une collectivité. Que peut avoir de com­mun la docilité bien réglée d'une classe opprimée et le soulèvement organisé d'une classe luttant pour son émancipation intégrale?
Ce n'est pas en partant de la discipline imposée par l'Etat capitaliste au prolétariat (après avoir simplement substitué à l'autorité de la bourgeoisie celle d'un Comité central socialiste), ce n'est qu'en extirpant jusqu'à la der­nière racine ces habitudes d'obéissance et de servilité que la classe ouvrière pourra acquérir le sens d'une discipline nouvelle, de l'auto-discipline libre­ment consentie de la social-démocratie.»

«L'ultra-centralisme défendu par Lénine nous apparaît comme impré­gné, non point d'un esprit positif et créateur, mais de l'esprit stérile du veil­leur de nuit.»
  
Quant aux rapports réciproques entre l'organisation et la lutte, Rosa Luxemburg les conçoit d'une façon très proche de celle énoncée par Marx lorsqu'il s'inspirait de l'expérience du prolétariat (1848, 1871), et non pas de ses calculs vis-à-vis de l'échiquier politique de son époque (cf. le concept de «révolution en permanence»). Non seulement, elle comprend l'organisation comme un produit de la lutte, avant de pouvoir en être éventuellement un «facteur actif», mais de plus elle souligne le caractère conservateur de toute organisation de masse construite en préalable à la lutte et donc son rôle de frein, mais aussi d'opposition, vis-à-vis de tout mouvement spontané. Ayant observé et analysé les mouvements de 1896, 1901 et 1903 en Russie, comme elle le fera plus tard pour la révolution de 1905, elle écrit:
«Dans tous les cas, notre cause a fait d'immenses progrès. L'initiative et la direction consciente des organisations social-démocratiques n'y ont cepen­dant joué qu'un rôle insignifiant. Cela ne s'explique pas par le fait que ces organisations n'étaient pas spécialement préparées à de tels événements (bien que cette circonstance ait pu aussi compter pour quelque chose), et encore moins par l'absence d'un appareil central tout-puissant comme le préconise Lénine. Au contraire, il est fort probable que l'existence d'un semblable cen­tre de direction n'aurait pu qu'augmenter le désarroi des comités locaux en accentuant le contraste entre l'assaut impétueux de la masse et la position prudente de la social-démocratie. On peut affirmer d'ailleurs que ce même phénomène ― le rôle insignifiant de l'initiative consciente des organes cen­traux dans l'élaboration de la tactique ― s'observe en Allemagne aussi bien que partout. Dans ses grandes lignes, la tactique de lutte de la social-démo­cratie n'est, en général, pas à «inventer»; elle est le résultat d'une série inin­terrompue de grands actes créateurs de la lutte de classe souvent spontanée, qui cherche son chemin.
L'inconscient précède le conscient et la logique du processus historique objectif précède la logique subjective de ses protagonistes. Le rôle des organes directeurs du Parti socialiste revêt dans une large mesure un caractère conser­vateur: comme le démontre l'expérience, chaque fois que le mouvement ouvrier conquiert un terrain nouveau, ces organes le labourent jusqu'à ses limites les plus extrêmes, mais le transforment en même temps en un bastion conte des progrès ultérieurs de plus vaste envergure.»


Soumettant toute théorie à «l'épreuve des faits» et s'appuyant de plus en plus sur les leçons tirées de diverses expériences qui évoluent en fonction des conditions objectives, Rosa Luxemburg détermine la compréhension du mouvement réel des luttes comme étant nécessairement celle d'un processus où tous les phénomènes, y compris celui de l'organisation, sont liés les uns aux autres et contribuent à faire surgir les conditions futures de leur dépasse­ment:

«... il est douteux qu'un statut (3), quel qu'il soit, puisse prétendre à l'avance à l'infaillibilité: il faut qu'il subisse d'abord l'épreuve du feu»
«... rien n'est plus contraire à l'esprit du marxisme, à sa méthode de pensée historico-dialectique, que de séparer les phénomènes du sol historique d'où ils surgissent et d'en faire des schémas abstraits d'une portée absolue et générale.»
 

Elle condamne en conséquence toute prétention à une vision program­matique du mouvement ouvrier:
      « Voilà pourquoi c'est une illusion contraire aux enseignements de l'His­toire que de vouloir fixer, une fois pour toutes, la direction révolutionnaire de la lutte socialiste et de garantir à jamais le mouvement ouvrier de toute dévia­tion opportuniste. Sans doute, la doctrine de Marx nous fournit des moyens infaillibles pour dénoncer et combattre les manifestations typiques de l'op­portunisme. Mais le mouvement socialiste étant un mouvement de masse et les écueils qui le guettent étant les produits, non pas d'artifices insidieux, mais de conditions sociales inéluctables, il est impossible de se prémunir à l'avance contre la possibilité d'oscillations opportunistes. Ce n'est que par le mouve­ment même qu'on peut les surmonter en s'aidant, sans doute, des ressources qu'offre la doctrine marxiste, et seulement après que les écarts en question ont mis une forme tangible dans l'action pratique.»


Contre tous les détenteurs de Vérité qui, à l'image du Comité central du POSDR, affirment incarner le Programme Historique du prolétariat en se substituant à lui, Rosa Luxemburg rétablit la prééminence du mouvement réel. Comme Marx, avant qu'il fasse le lit de la social-démocratie en caution­nant ,- malgré ses critiques restées secrètes ― le programme de Gotha (1875) elle insiste sur le fait ― à la fin de son texte, dans un des passages les plus anti-religieux et les plus anti-idéologiques de toute l'histoire du mouvement révolutionnaire ― que «l'émancipation des travailleurs sera l'oeuvre des travail­leurs eux-mêmes» (article 1er de la Ière Internationale):

«Enfin, on voit apparaître sur la scène un enfant encore plus «légitime» du processus historique: le mouvement ouvrier russe; pour la première fois, dans l'histoire russe, il jette avec succès les bases de la formation d'une vérita­ble volonté populaire. Mais voici que le moi du révolutionnaire russe se hâte de pirouetter sur sa tête et, une fois de plus, se proclame dirigeant tout-puissant de l'histoire, cette fois-ci en la personne de son altesse le Comité central du mouvement ouvrier social-démocrate. L'habile acrobate ne s'aper­çoit même pas que le seul «sujet» auquel incombe aujourd'hui le rôle du diri­geant, est le «moi» collectif de la classe ouvrière, qui réclame résolument le droit de faire elle-même des fautes et d'apprendre elle-même la dialectique de l'histoire. Et enfin, disons-le sans détours: les erreurs commises par un mouve­ment ouvrier vraiment révolutionnaire sont historiquement infiniment plus fécondes et plus précieuses que l'infaillibilité du meilleur «Comité central».»

  Ayant rétabli le seul et véritable sujet historique: le prolétariat lui-même Rosa Luxemburg avait d'ailleurs envisagé avec une extrême lucidité les consé­quences d'une vision élitiste du processus révolutionnaire:

«Si, nous plaçant au point de vue de Lénine, nous redoutions par-dessus tout l'influence des intellectuels dans le mouvement prolétarien (4), nous ne saurions concevoir de plus grand danger pour le Parti socialiste russe que les plans d'organisations proposés par Lénine. Rien ne pourrait plus sûrement asservir un mouvement ouvrier, encore si jeune, à une élite intellectuelle, assoiffée de pouvoir, que cette cuirasse bureaucratique où on l'immobilise pour en faire l'automate manoeuvré par un «comité».


Et, au contraire, il n'y a pas de garantie plus efficace contre les menées opportunistes et les ambitions personnelles, que l'activité révolutionnaire autonome du prolétariat, grâce à laquelle il acquiert le sens des responsabilités politiques.»

  Avec un article paru dans la «Neue Zeit» (année XII, 1903-04, n. 2) sous le titre «Espoirs déçus» (5), elle avait également insisté sur le caractère immanent de la conscience de classe propre au mouvement prolétarien:


«C'est pourquoi l'intelligence propre de la masse quant à ses tâches et moyens est pour l'action socialiste une condition historique indispensable tout comme l'inconscience de la masse fut autrefois la condition des actions des classe sominantes.»


L'on peut mesurer ici toute la différence fondamentale qui sépare une telle conception de la conscience de classe de celle exposée par Lénine dans «Que faire?» sur la base de l'idéologie marxiste propagée par Engels et Kautsky (cf. la partie précédente).


Dans sa critique des chefs, Rosa Luxemburg dénonça le rôle joué par les secrets d'appareil. Ainsi, elle n'hésita pas à rendre publique la correspondance que lui adressaient plusieurs dirigeants sociaux-démocrates (Molkenburg, Bautsky, Bebel). Furieux de ne plus pouvoir filtrer à son aise les informations destinées à ses «troupes», ce dernier ― en plein Congrès d'Iéna, 1911 accusa Rosa Luxemburg de commettre «une sérieuse indiscrétion» et déclara: «... Je me suis juré, non pas tant de ne plus écrire à la camarade Luxemburg, ce qui ne serait pas possible, mais de ne jamais écrire quoi que ce soit dont elle pût se servir plus tard» (!), en ajoutant: «Cela concorde avec l'opinion que le Bureau socialiste international a de vous» (cité par J-P. Nettl dans «La Vie et l'oeuvre de Rosa Luxemburg», Ed. Maspero, Protokoll, p. 216-17 au Congrès d'léna).  A la tribune du dit Congrès, Rosa Luxemburg répliqua en justifiant son exigence de la transparence de toute correspondance contre la politique du secret instaurée par l'élite dirigeante des chefs de la S-D alle­mande:


«Je ne nie pas le fait que c'est une indiscrétion de la part d'un membre du Parti de discuter en public des activités de la direction du Parti, dans l'inté­rêt du Parti tout entier (...) mais je vais plus loin et je déclare: la direction du Parti est coupable d'avoir négligé son devoir, de ne pas avoir exposé le cas tout entier. C'était son devoir de publier la correspondance et de la soumettre aux critiques du Parti. Honnêtement, il ne s'agit pas de simples formalités, mais d'une question très importante...» (cf. Nettl, idem).


Même si elle ne remit jamais en cause l'existence d'une «direction», du fait de sa persistance à maintenir le concept de Parti, sa pratique de la clarté politique comme condition fondamentale de l'efficacité révolutionnaire, la conduisit à rompre avec un des aspects typiques du fonctionnement social-démocrate dont Marx avait été le précurseur (rappelons le caractère «privé» maintenu strictement par celui-ci à sa correspondance avec les chefs du parti d'Eisenach et à certains de ses textes critiques tel que celui écrit contre les conditions de la fusion avec les lasalléens lors du Congrès de Gotha -cf. : concept «social-démocrate»).


En fait, à l'origine de cette pratique de Rosa Luxemburg, il y avait tou­te l'expérience acquise dans la gauche polonaise (6), depuis les années 1880 (parti «Prolétariat»), et en particulier aux côtés de Léo Jogichès. La SDKPIL (Social démocratie du royaume de Pologne et de Lithuanie) fonctionnait en effet de façon beaucoup moins «centraliste» que le parti social-démocrate allemand ou le parti social-démocrate russe (sous l'impulsion de sa fraction bolchevik). Les rapports en son sein étaient fondés sur un mode égalitaire régnant en permanence et non pas sur une discipline imposant de passer par la médiation des «voies officielles» (conférences, comités). La cohésion de l'organisation polonaise n'interdisait pas la possibilité pour les militants ou les sections de prendre des initiatives. Comme le dit Nettl:


«... Cette méthode d'action très souple et très libre ne doit pas être at­tribuée à un défaut d'organisation: elle était au contraire voulue, et on la res­pectait jalousement» (p. 257); «Tandis que les Russes et les Allemands par­laient toujours de leur «parti», les dirigeants polonais préféraient le terme de «société coopérative», tout au moins dans leurs relations privées entre eux» (p. 258).


Cependant, l'expérience de 1905 en Russie allait amener Rosa Luxem­burg à développer et à confirmer ses thèses sur la spontanéité ouvrière, la conscience de classe et l'organisation révolutionnaire.

Il faut savoir que Rosa Luxemburg participa effectivement à la Ière révolution russe. Le 28 décembre 1905, munie de faux papiers, elle se rendit à Varsovie. A la retombée des mouvements, elle fut arrêtée (mars 1906) et, après quelques mois en prison, elle retrouva la liberté en juillet de la même année.

 A noter aussi que ses thèses sur la spontanéité révolutionnaire du prolé­tariat et l'organisation de masse qui en découle, furent élaborées à la suite des grèves de masse de 1902 et 1913 en Belgique. Rosa Luxemburg critiqua à ce propos la pratique et les conceptions des dirigeants du Parti S-D belge, en par­ticulier de leur chef de file, le dénommé E. Vandervelde:

             «L'histoire de toutes les révolutions précédentes nous montre que les larges mouvements populaires, loin d'être un produit arbitraire et conscient des soi-disants «chefs» ou des «partis», comme se le figurent le policier et l'historien bourgeois officiel, sont plutôt des phénomènes sociaux élémentai­res, produits par une force naturelle ayant sa source dans le caractère de classe de la société moderne. Le développement de la social-démocratie n'a rien changé à cet état de choses, et son rôle ne consiste d'ailleurs pas à prescrire des lois à l'évolution historique de la lutte de classes, mais, au contraire, à se mettre au service de ces lois, à les plier ainsi sous sa volonté. Si la social-démo­cratie s'opposait à des révolutions qui se présentent comme une nécessité historique, le seul résultat serait d'avoir transformé la social-démocratie d'avant-garde en arrière-garde, en obstacle impuissant devant la lutte de classes, qui en fin de compte triompherait, tant bien que mal, sans elle, et le cas échéant même, contre elle.» («Réponse à la lettre adressé par Vandervelde à la Neue Zeit», 14 mai 1902).


    «L'énergie révolutionnaire des masses ne se laisse pas mettre en bou­teille et une grande lutte populaire ne se laisse pas conduire comme une parade militaire. De deux choses l'une: ou bien on provoque un assaut politi­que des masses ou plus exactement, comme un tel assaut ne se provoque pas artificiellement, on laisse les masses excitées partir à l'assaut, et il leur faut tout faire pour rendre cet assaut encore plus impétueux, plus formidable, plus concentré, mais alors on n'a pas le droit, juste au moment où l'assaut se déclenche, de le retarder pendant neuf mois afin de lui préparer, dans l'inter­valle, son ordre de marche. Ou bien on ne veut pas d'assaut général, mais alors une grève de la masse est une partie perdue d'avance.» («Article dans le Leip­ziger Volkszeitung» , n. 112, 19 mai 1913) (7).


         Contre l'opposition manifestée dans la social-démocratie allemande à considérer une grève de masse comme «une forme élémentaire de révolution» (Lettre à Henriette Roland-Holst, 2 octobre 1905), elle décida de rédiger ce qui devait être la brochure: «Grève de masse, Parti et Syndicats» (8). Au-delà d'une description toujours fortement évocatrice des événements qui ébranlè­rent la Russie, elle s'efforce de mettre en évidence les enseignements fonda­mentaux qui justifient le combat révolutionnaire qu'elle a déjà engagé et qu'elle veut amplifier contre la politique majoritaire et «orthodoxe» (Kaut­sky) dans la social-démocratie de tous les pays (IIe Internationale):


     «... Si l'élément spontané joue dans les grèves de masse de Russie un rôle si prépondérant, ce n'est point parce que le prolétariat russe est «insuffi­samment éduqué», mais parce que les révolutions ne se laissent pas diriger comme par un maître d'école»


 «Avec la psychologie d'un syndiqué qui ne consent à chômer au pre mier Mai qu'une fois bien assuré à l'avance d'un subside fixé avec précision, au cas où il serait renvoyé, on ne peut faire ni Révolution, ni grève générale. Mais justement, dans la tourmente de la période révolutionnaire, le prolétaire se transforme, de père de famille prudent qui exige un subside, en un «révolutionnaire romantique» pour qui même le bien suprême, la vie, à plus forte raison le bien-être matériel, n'a que peu de valeur en comparaison du but idéal de la lutte»

      «La conception clichée, bureaucratique et mécanique, veut que la lutte soit seulement un produit de l'organisation à un certain niveau de sa force. L'évolution dialectique vivante fait au contraire naître l'organisation comme un produit de la lutte. Nous avons déjà vu un exemple grandiose de ce fait en Russie, où un prolétariat presque pas organisé s'est, en un an et demi de luttes révolutionnaires orageuses, créé un vaste réseau d'organisations»


      «Six mois de période révolutionnaire achèveront dans ces masses actuel­lement inorganisées l'oeuvre d'éducation dont ne peuvent venir à bout dix années de réunions publiques et de distributions de placards. Et quand les circonstances auront en Allemagne atteint de point de maturité nécessaire à une telle période, ces couches, aujourd'hui arriérées et sans organisation, constitueront naturellement dans la lutte, l'élément le plus radical, le plus redoutable, et non l'élément mené à la remorque. S'il se produit en Allemagne des grèves de masse, ce ne seront presque certainement pas les travailleurs les mieux organisés ― à coup sûr pas les travailleurs du livre ― mais les ouvriers moins bien organisés ou pas du tout: les mineurs, les textiles, peut-être même les ouvriers agricoles, qui déploieront la plus grande capacité d'action.»


 Par sa réappropriation des aspects positifs de la conception de Marx sur l'organisation, Rosa Luxemburg rompait non seulement avec la vision anarcho -syndicaliste de la grève générale, mais aussi posait les jalons d'un dépassement de l'idéologie social-démocrate et de sa filiation bolchevique:

―  toute organisation révolutionnaire de masse ne peut qu'être une con­séquence et non pas un préalable de l'action et du mouvement propres à la classe ouvrière; 


 ― ce type d'organisation, produit de la lutte, représente donc le mouve­ment autonome réel de l'ensemble du prolétariat, ce que Marx appellait encore le «Parti politique de la classe ouvrière», mais au sens historique car «né spontanément du sol de la société moderne» (Lettre à Freiligrath, 1860) dans les grandes périodes où éclate en affrontement généralisé l'antagonisme fondamental entre le prolétariat et le capital.

Mais ce «retour à Marx» ne suffisait pas. La nouvelle période qui s'ou­vrait nécessitait de procéder à un approfondissement critique des thèses de celui-ci, sous peine de rester englué dans les aspects négatifs, c'est-à-dire ceux qui avaient contribué à faire le lit de la social-démocratie. Contrairement à la question nationale (ainsi qu'à ses conséquences sur le processus révolutionnaire en Russie et dans le monde entier) où elle n'avait pas hésité à remettre en cause les «vieilles idées» de Marx-Engels contre «le droit des peuples à dis­poser d'eux-mêmes» revendiqué par la fraction Lénine... et par le président Wilson des Etats-Unis dans ses 14 points pour la paix en janvier 1918, mais aussi à la différence de l'Accumulation du capital (problème de la réalisation de la plus-value) où elle avait su critiquer les insuffisances des explications économiques de Marx par rapport aux racines de la crise en période impéria­liste (saturation des marchés, exacerbation de la concurrence), Rosa Luxem­burg se montra en grande partie incapable d'aller plus loin à propos de l'orga­nisation.




LE POIDS DES ERREURS DU «CONCEPT MARXISTE» SUR ROSA LUXEMBURG

       

Malgré l'apparition des Soviets (Conseils ouvriers) en 1905, phénomène qu'elle n'analyse pas dans sa brochure sur la grève de masse, Rosa Luxemburg continua d'attribuer le terme de «Parti» au mouvement d'ensemble du prolé­tariat qui tendait à s'organiser grâce à sa spontanéité révolutionnaire:

        «Nous arrivons d'ailleurs ainsi, en Allemagne, pour ce qui concerne la tâche propre de la «direction», le rôle de la social-démocratie à l'égard des grèves générales, aux mêmes conclusions que dans l'analyse des événements en Russie. Laissons de côté le schéma pédantesque d'une grève de démonstration de masse exécutée par la minorité organisée, sous le commandement du Parti et des Syndicats; considérons le vivant tableau d'un mouvement populaire sur­gissant avec la force d'un phénomène naturel, d'une opposition de classe et d'une situation politique poussée à l'extrême, et faisant explosion en orageu­ses luttes de masses tant politiques qu'économiques: la mission de la démocra­tie socialiste consistera évidemment, non dans la préparation et la direction technique de la grève, mais avant tout dans la direction politique du mouve­ment tout entier.» (cf. «Grève de masse, Parti et Syndicats).
       

 En effet, sa conception du processus révolutionnaire mettait avant tout l'accent sur l'insuffisance des moyens utilisés par la S-D dans la période précé­dente (parlementarisme et syndicalisme), face aux nécessités de la révolution prolétarienne à venir et par rapport à l'arme essentielle de celle-ci: la grève de masse. Rosa Luxemburg persistait par là dans ses illusions de «gauche de la social-démocratie» qui voulait arracher le «centre orthodoxe» (Bebel, Kautsky) à l'influence des thèses «révisionnistes» émises en particulier par E. Bern­stein. Ainsi, elle ne critiquait pas sur le fond la politique social-démocrate et ses tactiques: participation aux élections et au parlement, développement des syndicats comme courroies de transmission du Parti. De son point de vue, il restait des tâches bourgeoises que la classe ouvrière devait continuer à réaliser à la place des bourgeoisies qui s'en montraient incapables, en premier lieu l'allemande et la russe (phase démocratique). Le thème de la grève de masse visait encore à redresser ― s'il était repris majoritairement par la IIe Interna­tionale (but des motions du courant de gauche lors des congrès) ― les partis sociaux-démocrates de tous les pays contre les déviations issues de la pratique parlementaire et de ses corollaires: réformisme, légalisme, révisionnisme.

        Aussi, en dépit d'une remarquable lucidité qui lui fait dire:
      

«La révolution d'aujourd'hui réalise (...) dans le cas particulier de la Russie absolutiste les résultats généraux de l'évolution capitaliste internatio­nale: elle apparaît moins comme une dernière ramification des vieilles révolu­tions bourgeoises que comme un premier signe avant-coureur de la nouvelle série des révolutions prolétariennes en Occident» (cf. «Grève de masse...»), Rosa Luxemburg maintient le «concept marxiste» de «révolution en perma­nence» que Trotsky qualifiera de «transcroissance de la révolution bourgeoise en révolution prolétarienne» (!).
 
     Même si elle montrait l'unité des luttes économiques et politiques con­tre la séparation antérieure cristallisée sous la forme Parti/Syndicats, elle pla­çait toujours sa vision du processus des luttes de masse dans le cadre de reven­dications démocratiques à accomplir pour en finir avec les restes de féodalité:




 «La contradiction de ces données se manifeste en ceci que, dans cette Révolution formellement bourgeoise, l'opposition de la société bourgeoise à l'absolutisme est dominée par l'opposition du prolétariat à la société bourgeoise; que la lutte du prolétariat est dirigée en même temps, avec la même énergie contre l'absolutisme et contre l'exploitation capitaliste; que le programme des luttes révolutionnaires est orienté avec la même force vers la liberté politique et vers la conquête de la journée de huit heures, ainsi que d'une existence matérielle humaine pour le prolétariat. Ce caractère double de la Révolution russe se montre dans cette union intime et cette réaction réciproque de la lutte économique avec la lutte politique, que les événements de Russie nous ont fait connaître et qui trouvent précisément leur expression dans la grève de masse.» (idem)
L'éclatement de la Ière guerre mondiale impérialiste en 1914 et la fail­lite clairement prouvée de la social-démocratie qui entraîna la classe ouvrière dans cette boucherie en l'ayant intégrée au capitalisme et enchaînée à la défense de l'Etat national (derrière les camps impérialistes en présence), n'amenèrent pas non plus Rosa Luxemburg à prendre conscience des erreurs du «concept marxiste».
  Sur la base de l'évolution historique qui avait conduit à l'industrialisa­tion de la Russie et donc à la lutte de classe prédominante entre le prolétariat et la bourgeoisie, elle dénonça pourtant parfaitement l'utilisation par la S-D de l'analyse antérieure de Marx considérant en 1848, comme par la suite, le tsarisme russe sous la forme du «rempart de la Réaction européenne» qu'il fallait miner par le soutien aux luttes de libération nationale, en particulier par la revendication de l'indépendance polonaise:
 «Le groupe social-démocrate avait prêté à la guerre le caractère d'une défense de la nation et de la civilisation allemandes; la presse social-démocrate elle, la proclama libératrice des peuples étrangers. Hindenbourg devenait l'exécuteur testamentaire de Marx et Engels.» (9).
Mais à côté de cette dénonciation de l'opération S-D consistant à met­tre le «testament de Marx» au service du militarisme prussien, elle s'accrocha à la vision «marxiste» de 1848 d'un programme national (la conception inter­nationale imposait encore au processus prolétarien la nécessité d'emprunter la voie capitaliste et bourgeoise de «prise du pouvoir politique» ou de «con­quête du pouvoir d'Etat» à l'intérieur des frontières de chaque pays):
   «Oui, les sociaux-démocrates doivent défendre leur pays lors des gran­des crises historiques. Et la lourde faute du groupe S-D du Reichstag est d'avoir solennellement proclamé dans sa déclaration du 4 août 1914: «A l'heure du danger, nous ne laisserons pas notre patrie sans défense», et d'avoir dans le même temps, renié ses paroles. Il a laissé la patrie sans défense à l'heu­re du plus grand danger. Car son premier devoir envers la patrie était à ce moment de lui montrer les dessous véritables de cette guerre impérialiste, de rompre le réseau de mensonges patriotiques et diplomatiques qui camouflait cet attentat contre la patrie; de déclarer haut et clair que, dans cette guerre, la victoire et la défaite étaient également funestes pour le peuple allemand; de résister jusqu'à la dernière extrémité à l'étranglement de la patrie au mo­yen de l'état de siège; de proclamer la nécessité d'armer immédiatement le peuple et de le laisser décider lui-même la question de la guerre ou de la paix; d'exiger avec la dernière énergie que la représentation populaire siège en per­manence pendant toute la durée de la guerre pour assurer le contrôle vigilant de la représentation populaire sur le gouvernement et du peuple sur la repré­sentation populaire; d'exiger l'abolition immédiate de toutes les limitations des droits politiques, car seul un peuple libre peut défendre avec succès son pays; d'opposer, enfin, au programme impérialiste de guerre ― qui tend à la conservation de l'Autriche et de la Turquie, c'est-à-dire de la réaction en Eu­rope et en Allemagne ― le vieux programme véritablement national des patriotes et des démocrates de 1848, le programme de Marx, Engels et Lasal­le: le mot d'ordre de grande et indivisible République allemande. Tel est le drapeau qu'il fallait déployer devant le pays, qui aurait été véritablement national, véritablement libérateur, et qui aurait répondu aux meilleures tradi­tions de l'Allemagne et de la politique de classe internationale du prolétariat.» (cf. Brochure de Junius, idem).

Ce type d'illusions restera profondément enraciné jusqu'au bout chez Rosa Luxemburg, malgré sa position par ailleurs radicale sur la question natio­nale proprement dite. Ainsi, dans sa brochure sur «La Révolution russe» (1918), publiée de façon posthume par Lévi (10), tout en développant une série de critiques radicales contre les bolcheviks et leurs mots d'ordre qualifiés de «petits-bourgeois» (droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, la terre aux paysans...), elle persistera dans sa défense de la démocratie bourgeoise à tra­vers son attachement aux élections et à l'Assemblée constituante:

«La révolution crée précisément, par la flamme qui l'anime, cette atmo­sphère politique vibrante, impressionnable, où les vagues de l'opinion publi­que, le pouls de la vie populaire agissent instantanément et de la façon la plus admirable sur les corps représentatifs. C'est ce qui explique les scènes émou­vantes bien connues au début de toutes les révolutions, où l'on voit des parle­ments réactionnaires ou très modérés, élus sous l'ancien régime par un suf­frage restreint, se transformer soudain en porte-paroles héroïques de la révo­lution, en organes de l'insurrection.» (!)

       A noter cependant que par rapport à 1905, elle reconnut l'importance des soviets comme structures de la dictature du prolétariat, en signalant le dépérissement rapide de toute vie politique en leur sein du fait de la confisca­tion du pouvoir par le Parti bolchevik:

      «... Ceux qui gouvernent en réalité, ce sont une douzaine de têtes émi­nentes, tandis qu'une élite de la classe ouvrière est convoquée de temps à autre à des réunions, pour applaudir aux discours des chefs, voter à l'unani­mité les résolutions qu'on lui présente, au fond par conséquent un gouverne­ment de coterie ― une dictature, il est vrai, non celle du prolétariat, mais celle d'une poignée de politiciens, c'est-à-dire une dictature au sens bourgeois, au sens de la domination jacobine (le recul des congrès des soviets de trois mois à six mois!!!).» (cf. «La Révolution russe», idem).

      De plus, se démarquant des thèses S-D, elle insista sur la nécessité abso­lue d'une dictature effective du prolétariat pour réaliser le socialisme, ce qui entre en contradiction totale, malgré ses dénégations, avec son attachement désuet aux formes de la démocratie formelle:

    «Le prolétariat, une fois au pouvoir, ne peut suivant le bon conseil de Kautsky, renoncer à la transformation socialiste sous prétexte que «le pays n'est pas mûr» et se vouer à la seule démocratie, sans se trahir lui-même et sans trahir en même temps l'internationale et la révolution. Il a le devoir et l'obligation, précisément, de se mettre immédiatement, de la façon la plus énergique, la plus inexorable, la plus brutale, à l'application des mesures socialistes, et par conséquent d'exercer la dictature, mais une dictature de classe, non celle d'un parti ou d'une clique, dictature de classe, c'est-à-dire avec la publicité la plus large, la participation la plus active, la plus illimitée, des masses populaires, dans une démocratie complète.» (idem)

      Baignant dans les erreurs du «concept marxiste» sur le Parti sans pou­voir le dépasser grâce à la succession des événements considérables qui allaient pourtant bouleverser les données objectives (guerre mondiale, révolution russe), Rosa Luxemburg s'accrocha à l'idée de régénérer le Parti prolétarien existant (S-D et IIe Internationale). Malgré ses critiques acerbes contre Kautsky dont elle avait compris bien avant 1914 que la fameuse «orthodo­xie» servait en fait de paravent idéologique au «révisionnisme» de Bernstein, elle envisagea la fusion du groupe de «l'Internationale», puis de «Spartacus» avec les S-D indépendants qui avaient rompu avec la S-D officielle en janvier 1917 et s'étaient constitués en Parti (USPD) en avril de la même année. Il fal­lut l'irruption du mouvement des masses en Allemagne (automne 1918) pour que Rosa Luxemburg applique enfin les aspects positifs du «concept mar­xiste». Elle fit passer dans la pratique son «retour à Marx» en dénonçant la politique social-démocrate lors de son Discours sur le programme de la Ligue Spartacus ou Parti communiste allemand (BPD) qui fut créé les 30 déc. 1918/ 1er janvier 1919 par la fusion principalement des spartakistes et des I BD (Communistes internationalistes d'Allemagne):

   «Entre les mains d'un Kautsky, le «marxisme» servit à dénoncer et à briser toute résistance contre le parlementarisme... Toute résistance de cette sorte était excommuniée comme anarchisme, comme anarcho-syndicalisme ou anti-marxisme. Le marxisme officiel servit de couverture à toutes les dévia-dons et à tous les abandons de la véritable lutte de classe révolutionnaire, à toute cette politique de demi-opposition qui condamnait la social-démocratie allemande, et le mouvement ouvrier en général, y compris le mouvement syn­dical à s'emprisonner volontairement dans les cadres et sur le terrain de la société capitaliste, sans volonté sérieuse de l'ébranler et de la faire sortir de ses gonds... Maintenant on peut voir ce qu'est cet ersatz du «marxisme», dans lequel se vautra si longtemps la social-démocratie allemande. Il n'y a qu'à regarder les David, Ebert et consorts... Non le marxisme ne conduit pas dans les rangs de ceux qui font avec les Scheidemann une politique contre-révolutionnaire! Le marxisme véritable lutte contre ceux qui cherchent à le falsifier.»

«Aujourd'hui, les circonstances nous permettent enfin de dire dans no­tre programme: «La tâche immédiate du prolétariat n'est autre que de faire du socialisme une vérité et un fait et de détruire le capitalisme de fond en comble!» Nous nous plaçons sur le terrain où étaient Marx et Engels en 1848. La dialectique historique nous ramène au point où se trouvaient Marx et Engels lorsqu'ils déroulèrent pour la première fois l'étendard du socialisme international.»

«Voilà donc, camarades, la base générale du programme que nous adop­tons aujourd'hui 'officieusement et dont vous avez eu le projet dans la brochu­re «Que veut Spartacus?». Il est en opposition consciente avec le point de vue défini dans le programme d'Erfurt, en opposition consciente avec toute sépa­ration des exigences immédiates et du but final, en opposition consciente avec un programme minimum pour une lutte politique et économique qui efface­rait le but final socialiste présenté comme le programme maximum. Il n'y a pas pour nous de programme minimum et de programme maximum: le socia­lisme est un et indivisible, et c'est là le «minimum» que nous avons à réaliser» (cf. Rosa Luxemburg et sa doctrine, idem).

  Mais alors que la prééminence du mouvement réel réclamait un dépasse­ment du «concept marxiste» sur le plan de l'organisation, y compris des aspects positifs mais limités de celui-ci, la conception de la Ligue Spartacus BDP demeura partitiste. Pourtant contrairement à 1905 et en liaison avec les leçons de 1917 en Russie, le rôle central des Conseils ouvriers avait été affir­mé:

«Ces diverses considérations nous dictent notre ligne de conduite pour assurer les bases de la réussite de la révolution, Il faut avant tout perfection­ner et étendre dans tous les sens le système des conseils d'ouvriers. Vous savez que la contre-révolution a entrepris un travail acharné pour démolir le systè­me des conseils d'ouvriers et de soldats: elle sait ce qu'elle fait...
... La révolution c'est l'école pratique des prolétaires: elle éduque en agissant. C'est ici le cas de le dire: au commencement se place l'action; et l'ac­tion doit consister en ce que les conseils d'ouvriers et de soldats se sentent appelés et apprennent à être le seul pouvoir public de tout le pays. Je pense que l'histoire ne nous rend pas la tâche aussi facile qu'elle l'était pour les révolutions bourgeoises; il ne suffit pas de renverser le pouvoir officiel au cen­tre et de le remplacer par quelques douzaines ou quelques milliers d'hommes nouveaux. Il faut que nous travaillions de bas en haut, et cela correspond justement au caractère de masse de notre révolution, dont les buts visent le fond de la constitution sociale; cela correspond au caractère de la révolu­tion prolétarienne actuelle: nous devons faire la conquête du pouvoir politi­que non par en haut, mais par en bas. Ce qui reste à faire maintenant, c'est diriger en pleine conscience la force entière du prolétariat contre les fonde­ments de la société capitaliste. A la base, où /entrepreneur particulier est en face de son esclave salarié! A la base où tous les organes d'exécution de la domination de classe sont en face des objets de cette domination, en face des masses! C'est là que nous devons arracher aux maîtres leurs moyens de puis­sance sur les masses.» (cf. Discours de Rosa sur le Programme, idem).

L'on peut juger ainsi que Rosa Luxemburg commençait à entrevoir l'organisation d'ensemble du prolétariat comme autre chose qu'un Parti, même qu'un Parti-produit du mouvement réel. Mais, il était toujours question d'un «but final» passant par la «conquête du pouvoir politique». La révolu­tion sociale à l'ordre du jour et le communisme vu comme l'oeuvre des masses elles-mêmes avaient donc encore besoin de la «direction politique» d'une Fraction-Conscience, d'un Parti-élite détenant les clés de l'histoire grâce à la possession du «Credo», c'est-à-dire du Programme communiste. La philoso­phie des Lumières continuait à accomplir ses ravages: la conception de l'orga­nisation révolutionnaire même comprise comme un produit du mouvement réel n'arrivait pas à rompre totalement avec la Logique de la Raison intro­duite dans l'Histoire.
«La Ligue Spartacus n'est pas un parti qui voudrait arriver par-dessus les masses ouvrières, ou par ces masses elles-mêmes, à établir sa domination; la Ligue Spartacus veut seulement être en toute occasion la partie du prolétariat la plus consciente du but commun: celle qui, à chaque pas du chemin parcou­ru par toute la large masse ouvrière, rappelle celle-ci à la conscience de ses tâches historiques; celle qui représente dans chaque stade particulier de la révolution son aboutissement final, et dans chaque question locale ou natio­nale les intérêts de la révolution mondiale des prolétaires.

(...) Si Spartacus s'empare du pouvoir, ce sera sous la forme de la volon­té claire, indubitable de la grande majorité des masses prolétariennes dans toute l'Allemagne, et pas autrement que comme la force de leur consciente adhésion aux perspectives, aux buts et aux méthodes de lutte propagées par la Ligue Spartacus.
(...) La victoire de Spartacus ne se place pas au commencement mais à la fin de la révolution; elle est identique à la victoire définitive des masses aux millions de têtes qui ne font que s'engager aujourd'hui sur le chemin du socia­lisme.» (cf. «Que veut la Ligue Spartacus?»)

La contre-révolution fomentée par le gouvernement social-démocrate et assumée par son «chien sanglant» Noske à la tête des Corps Francs réprima le soulèvement de Berlin en janvier 1919. Assassinée comme Barl Liebknecht, des milliers d'ouvriers et d'autres révolutionnaires, Rosa Luxemburg ne put contribuer à la clarification qui eut lieu par la suite dans la gauche allemande sur le problème de l'organisation, mais les jalons qu'elle avait posés furent à l'origine du développement de cette clarification.


A SUIVRE ... II. - LE DÉVELOPPEMENT DU CONCEPT «ULTRA-GAUCHE»



Texte disponible au format papier et complet ici 




 
1) Cf. Ed. Spartacus. série B, n. 56 - Choix de textes sous le titre général de Lucien Laurat: «Marxisme contre Dictature».
2) Le livre cité de Lénine est: «Un pas en avant. deux pas en arrière»; il représente pour Rosa Luxemburg «l'exposé systématique des vues de la tendance ultra-centraliste du Parti russe»!

3) Projet de statut pour l'organisation du Parti russe. POSDR. 
4) Toujours dans le même livre ― cf. note 2 ―. Lénine critiquait les intellectuels pour leurs penchants à l'individualisme et à l'anarchisme, donc pour leur aversion à l'égard de la discipline et de l'autorité absolue du Comité Central.
 5) Article repris avec le titre «Masse et Chefs» dans l'édition Spartacus déjà citée; cf. note 1. 

(6) Pour un historique de celle-ci. se reporter à la dernière partie de la brochure: «Le­çons de la révolution russe: I ― Les racines d'octobre 1917» éditée par le PIC―Jeune taupe et par Spartacus, série A, n. 50.
(7) Ces textes sont parus aux Ed. Spartacus sous le titre «L'Expérience belge de grève générale», série C. n. 5.
(8) C'est en Finlande où elle s'était réfugiée après sa libération (août 1906) et où elle discuta avec Lénine. Zinoviev et Bogdanov. que Rosa Luxemburg composa cette bro­chure ― disponible aux Ed. Spartacus. série B, n. 55.

(9) Cf. «Brochure de Junius ou la crise de la social-démocratie» ― Ed. La Taupe, Bru­xelles 1970. On peut trouver une présentation critique de ce texte, avec de larges extraits dans le Cahier Spartacus «Rosa Luxemburg et sa doctrine», série B. n. 80.
(10) Cf. Ed. Spartacus. série A, n. 4.

vendredi 21 janvier 2011

POSITIONS - VOSSTANIE (en construction)

VOSSTANIE


Est un groupe politique révolutionnaire classiste* se réclamant de la Gauche communiste (1) ainsi que des conseils ouvriers. (2)


Son but est la lutte pour l'abolition du capitalisme sous toutes ses formes (régulée ou nationale, à visage humain ou participatif etc...), la loi de la valeur, le salariat  ou tout autre système d'exploitation, soumission du travail au capital ou de l'homme par l'homme. 
Elle combat toutes les formes de hiérarchies humaines basées sur la science, le sexe, la couleur de la peau, le diplôme ou le  mandat "révélé" ou politique bourgeois. Mais aussi les conséquences de l'informalité organisationnelle qui débouche sur le tribalisme politique et ses hiérarchies cachées fussent-elle "libertaire". Elle revendique l'unicité de l'espèce humaine et lutte pour l'abolition des nations, frontières, drapeaux, classes.


*
Notre organisation lutte pour la destruction de L'Etat et du capitalisme. Nous ne luttons pas pour "la régulation du libéralisme", un "commerce équitable ", "l'autogestion", ou la "nationalisation"  de l’économie mais pour l'abolition consciente par la classe ouvrière elle même des rapports sociaux capitalistes et ses différentes formes d'aliénation (salariat et travail, production de marchandises, argent, médiations, religions) ceci à une échelle mondiale.


Nous considérons les différentes expériences "socialistes" ou des régimes dits "communistes" comme capitaliste d'Etat. Elles relèvent d'une conception putschiste et réactionnaire (nationalisme, défense de l'Etat, auto-promotion de la petite-bourgeoisie arriviste) de la révolution. Ces expériences sont à la fois propres aux formes d'accumulation historique du capitalisme au mode d'organisation autoritaire et à la forme parti.


Remplacer un bourgeois par un "prolétaire" pour l'administration du pouvoir bourgeois dans le procès capitaliste ne change rien à l'affaire.  En résumé nous ne souhaitons pas de "prisons" fussent-elles auto-gérées par des "camarades sincères"...


Nous combattons toutes les formes d'idéologies nationalistes  racistes ou identitaires, d’"indépendance nationale", de "droit des peuples à disposer d’eux-mêmes", "d'autonomisme"  ou de "régionalisme"  "d'éthnisme " ceci quelque soit leur prétexte. 
Les idéologies nationalistes, racistes et identitaires visent à faire prendre parti pour une frac­tion ou une autre de la bourgeoisie. Elle mè­ne toujours les prolétaires à se dresser les uns contre les autres et à s’entre-massacrer. Derrière ses "idées" se cachent toujours des stratégies de conquête du pouvoir politique et économique des exploiteurs ou des nouvelles bourgeoisies / classes ascendantes ou simplement en décomposition. Il en va de même des organisations aux idées "généreuses" qui veulent faire notre "bonheur" malgré nous.

Ses "tactiques" ou stratégies à la petite semaine, dont les aficionados de la réunionite sont friands débouchent systématiquement sur les  "front populaire" , "front anti-fasciste" "front unique" ou "vote sans illusions". Nous combattons donc tous ceux qui mêlent les intérêts du prolétariat à ceux d’une fraction de la bour­geoisie car elle ne sert qu’à contenir et détourner la lutte du proléta­riat de ses objectifs maximums.

Il en va de même des syndicats dont l'intégration progressive à la structure étatique les a transformés en courroies de transmission et en garants de l’ordre capi­taliste au sein du prolétariat. Ils ne sont plus des lieux de luttes ou de résistances des travailleurs. Le syndicalisme n'a débouché que sur la professionnalisation des militants,  qui n'obéit maintenant qu'a sa propre survie de structure. De base ou à prétention "révolutionnaire" il ne sert qu’à encadrer la classe ouvrière et à saboter ses luttes sous couvert de mythologie, de folklore et de phraséologie démagogique sur  la "grève générale".  

Pour son combat, la classe ouvrière doit unifier ses luttes en prenant elle-même en charge leur extension et leur organisation, par les assemblées générales sou­ve­raines et des comités de délégués, élus et révo­cables à tout instant par ces assemblées. Mais nous nous devons aussi d'éviter de prendre toutes les formes d'auto-organisation comme une fin en soi, garantes par essence d'un but et d'objectifs révolutionnaires. Voila pourquoi nous nous méfions de l'institutionnalisation et du formalisme politicien mais aussi de la rhétorique du démocratisme-radical.

Nous considérons que le prolétariat est la seule classe capable de me­ner à bien la révolution communiste. Cette lutte révolu­tion­naire conduit obligatoirement la classe ouvrière à une confrontation avec l’Etat . Pour détruire le ca­pitalisme, la classe ouvrière devra renverser tous les Etats et établir son rapport de force à l’échelle mondiale : le pouvoir international des conseils ou­vriers, regroupant l’ensemble des prolétaires.

Nous ne représentons que des objectifs partiels d'une d'organisation. La nécessité et la justesse de notre résistance et combat ne se fera qu'avec la manifestation en acte  ou pratique de nos frères de classe sur le terrain des luttes et l'unification mondiale de celles-ci. 

Notre rôle n’est ni d’"organiser la classe ouvrière", ni de "prendre le pouvoir" en son nom., de jouer les "libérateurs de paroles" ou de propager la  "bonne parole auto-gestionnaire".

Nous faisons partie de la classe ouvrière et intervenons en tant que tel sur nos lieux de travail , mais aussi en tant qu'organisation constituée. Nous ne nous considérons pas comme extérieurs ou à l'avant-garde d'un mouvement que nous éclairerions de nos scintillantes lumières "scientifiques". Ainsi nous ne nous reconnaissons pas dans le léninisme et ses avatars (bordiguismes, trotskysmes, néo-mao/stal,) avec qui nous sommes en complète opposition.

Nous ne vantons pas plus l’action secrète ou clandestine d'une petite mi­norité armée, car cette conception se situe en complète opposition avec la notre et à la vio­lence de classe qui relève de l’action de masse consciente et or­ganisée du prolé­tariat.
« Le  terrorisme gauchiste et le terrorisme étatique, quoique leurs mobiles soient incomparables, sont les deux mâchoires du même piège à cons… » (3)


Face aux coups assenés quotidiennement par l'ordre capitaliste (exploitation, contrôle social, tonnes d'idéologies déversées) nous sommes poussés à l'organisation, à la résistance et au combat révolutionnaire pour transformer pratiquement nos conditions de vie.

NOS MOYENS et ACTIVITES

- Formation théorique et politique.
- Etude des moyens de notre lutte.
- Production d'outils militants et de contre-propagande.
- Intervention comme organisation ou pas sans exclusivités de lieux.
- Construction et utilisation d'une web-radio

                                         

...à suivre

Notre combat adopte un point de vue de classe. Classe contre classe. Nous sommes des ouvriers et des employés.

(1) Sans être exclusif parce que nous ne considérons pas que l'histoire s'est arrêtée en 1920.

(2) Contre le fétichisme organisationnel et le "conseillisme" comme idéologie.

(3) J-P Manchette in NADA.




lundi 20 septembre 2010

A lire : INSURRECTION 1977 de PAOLO POZZI

Dans un avertissement introductif, l’auteur déclare : “Il y avait alors un mouvement fait de femmes et d’hommes qui pensaient changer le monde. De manière radicale. Ces femmes et ces hommes pensaient que le changer pouvait aussi être marrant. Et même, ou c’était marrant ou ça n’en valait pas la peine. Tout et tout de suite (…) Je me revois jeune et je pense : on nous l’a fait payer cher, mais qu’est-ce-qu’on s’est marrés.”
À une époque où, pour rencontrer d’autres gens en dehors de son cercle immédiat, on se fie toujours plus aux écrans, il devient difficile d’imaginer, pour ceux qui ne l’ont pas vécu, la richesse passionnelle, émotive, imaginaire et réflexive du mouvement de 1977. Tel que le restitue simplement et magnifiquement Pozzi, il ressemblait moins à l’élan d’un “tous ensemble” vers un objectif politique déterminé, qu’à l’attraction universelle de corps terrestres, forcément terrestres, lourds de leurs origines, de leurs accents, de leurs catégories sociales, et qui pourtant s’attiraient, se repoussaient, s’aggloméraient, formaient des galaxies, se plaçaient sur des orbites communes pour quelques jours ou quelques mois longs comme des années lumières, et parfois, entraient en fusion.



La force qui faisait bouger ces individus, c’était d’abord des mots. Des flots de mots. Torrents et tourbillons des polémiques d’assemblées, fleuve amazonien des discours de tant de leaders, paresseux ruisselets des échanges entre camarades au bout des nuits militantes. Les dialogues d’Insurrection, qui occupent la plus grande partie du livre restituent l’esprit d’un temps, où, à côté de la colère contre l’Etat et les patrons, prévalait une allégresse aux mille facettes : de la joie tranquille du coup bien réussi (le bonheur après la tension d’un braquage exemplaire, “una rapina da manuale”) à la liesse carnavalesque des autoréductions et de certains cortèges en passant par un goût de l’ironie et de la dérision qui n’épargne personne, surtout pas les plus proches.

Editions Nautilus ISBN: 978-2-84603-029-8

lundi 28 juin 2010

Ce n'est pas que les choses imposent aux hommes leur mode d'être de choses

"Ce n'est pas que les choses imposent aux hommes leur mode d'être de choses, mais, au contraire, que leur mode d'être de choses, que leurs propres rapports interpersonnels et sociaux viennent aux hommes depuis les choses" [suite à partir du 2eme paragraphe ci-dessous ou vers ce lien ]

mardi 18 mai 2010

LE MILITANTISME STADE SUPREME DE L'ALIENATION - OJTR (1972)

LE MILITANTISME STADE SUPREME DE L'ALIENATION


 


ORGANISATION DES JEUNES TRAVAILLEURS REVOLUTIONNAIRES (1972)





A la suite du mouvement des occupations de mai 68 on a vu se développer à la gauche du Parti Communiste et de la C.G.T un ensemble de petites organisations qui se réclament du trotskisme, du maoïsme et de l’anarchisme. Malgré le faible pourcentage de travailleurs qui ont rejoint leurs rang, elles prétendent disputer aux organisations traditionnelles le contrôle de la classe ouvrière dont elles se proclament l’avant - garde.

Le ridicule de leurs prétentions peut faire rire, mais en rire ne suffit pas. Il faut aller plus loin, comprendre pourquoi le monde moderne produit ces bureaucrates extrémistes, et déchirer le voile de leurs idéologies pour découvrir leur rôle historique véritable. Les révolutionnaires doivent se démarquer le plus possible des organisations gauchistes et montrer que loin de menacer l’ordre du vieux monde l’action de ces groupes ne peut entraîner au mieux que son reconditionnement. Commencer à les critiquer, c’est préparer le terrain au mouvement révolutionnaire qui devra les liquider sous peine d’être liquidé par eux.

La première tentation qui vient à l’esprit est de s’attaquer à leurs idéologies, d’en montrer l’archaïsme ou l’exotisme (de Lénine à Mao) et de mettre en lumière le mépris des masses qui se cache sous leur démagogie. Mais cela deviendrait vite fastidieux si l’on considère qu’il existe une multitude d’organisations et de tendances et qu’elles tiennent toutes à bien affirmer leur petite originalité idéologique. D’autre part cela revient à se placer sur leur terrain. Plus qu’à leurs idées il convient de s’en prendre à l’activité qu’ils déploient au " service de leurs idées " : le MILITANTISME.

Si nous nous en prenons globalement au militantisme ce n’est pas parce que nous nions les différences qui existent entre l’activité des diverses organisations. Mais nous pensons que malgré et même justement à cause de leur importante ces différences ne peuvent bien s’expliquer que si on prend le militantisme à la racine.

Les diverses façons de militer ne sont que des réponses divergentes à une même contradiction fondamentale dont aucune ne détient la solution.
En prenant parti de fonder notre critique sur l’activité du militant nous ne sous estimons pas l’importance du rôle des idées dans le militantisme. Simplement à partir du moment où ces idées sont mises en avant sans êtres reliées à l’activité il importe de savoir ce qu’elles cachent. Nous montrerons le hiatus qu’il y a entre les deux, nous relierons les idées à l’activité et dévoilerons l’impact de l’activité sur les idées : chercher derrière le mensonge la réalité du menteur pour comprendre la réalité du mensonge.
Si la critique et la condamnation du militantisme est une tâche indispensable pour la théorie révolutionnaire, elle ne peut être faite que du "point de vue " de la révolution. Les idéologues bourgeois peuvent traiter les militants de voyous dangereux, d’idéalistes manipulés, leur conseiller d’occuper leur temps à travailler ou à le passer au Club Méditerranée ; ils ne peuvent pas s’attaquer au militantisme en profondeur car cela revient à mettre en lumière la misère de toutes activités que permet la société moderne. Nous ne cachons pas notre parti pris, notre critique ne sera pas " objective et valable de tous les points de vue ".

Cette critique du militantisme est inséparable de la construction des organisations révolutionnaires, non seulement parce que les organisations de militants devront être combattues sans relâche, mais aussi parce que la lutte contre la tendance au militantisme devra être menée au sein même des organisations, révolutionnaires. Cela sans doute parce que ces organisations, tout au moins au départ, risquent d’être composées pour une part non négligeable d’anciens militants " repentis ", mais aussi parce que le militantisme se base sur l’aliénation de chacun d’entre nous. L’aliénation ne s’élimine pas d’un coup de baguette magique et le militantisme est le piège particulier que le vieux monde tend aux révolutionnaires.

Ce que nous disons des militants est dur et sans appel. Nous ne sommes prêts effectivement à aucun compromis avec eux, ce ne sont pas des révolutionnaires qui se trompent ou des semi - révolutionnaires, mais des gens  qui restent en deçà de la révolution. Mais cela ne veut nullement dire que 1° nous nous mettons en dehors de cette critique, si nous tenons à être clairs et nets, c’est d’abord à l’égard de nous même, et que 2° nous condamnons le militant en tant qu’individus et faisons de cette condamnation une affaire de morale. Il ne s’agit pas de retomber dans la séparation des bons et des méchants. Nous ne sous estimons pas la tentation du : " plus je gueule contre les militants, plus je prouve que je n’en suis pas et plus je me mets à l’abri de la critique ! "


LE MASOCHISME

 
Faisons l’effort de surmonter l’ennui que secrète naturellement les militants. Ne nous contentons pas de déchiffrer la phraséologie de leurs tracts et de leurs discours. Interrogeons - les sur les raisons qui les ont poussés, eux, personnellement, à militer. Il y n’a pas de question qui puisse embarrasser plus un militant. Au pire ils vont partir dans des baratins interminables sur l’horreur du capitalisme, la misère des enfants du tiers monde, les bombes à fragmentation, la hausse des prix, la répression....Au mieux ils vont expliquer que ayant pris conscience - ils tiennent beaucoup à cette fameuse " prise de conscience " - de la véritable nature du capitalisme ils ont décidé de lutter pour un monde meilleur, pour le socialisme (le vrai pas l’autre). Enthousiasmés par ces perspectives exaltantes ils n’ont pas résister au désir de se jeter sur la manivelle de la ronéo la plus proche. Essayons d’approfondir la question et portons nos regards non plus sur ce qu’ils disent mais sur ce qu’ils vivent.
Il y a une énorme contradiction entre ce qu’ils prétendent désirer et la misère et l’inefficacité de ce qu’ils font.
L’effort auquel ils s’astreignent et la dose d’ennui qu’ils sont capables de supporter ne peuvent laisser aucun doute : ces gens là sont d’abord des masochistes. Non seulement au vu de leur activité on ne peut croire qu’ils puissent désirer sincèrement une vie meilleure, mais encore leur masochisme ne manifeste aucune originalité. Si certains pervers mettent en œuvre une imagination qui ignore la pauvreté des règles du vieux monde, ce n’est pas le cas des militants ! Ils acceptent au sein de leur organisation la hiérarchie et les petits chefs dont ils prétendent vouloir débarrasser la société, et l’énergie qu’ils dépensent se moule spontanément dans la forme du travail . Car le militant fait partie de cette sorte de gens à qui 8 ou 9 heures d’abrutissement quotidien ne suffisent pas.
Lorsque les militants tentent de se justifier ils n’arrivent qu’à étaler leur manque d’imagination. Ils ne peuvent concevoir autre chose, une autre forme d’activité que ce qui existe actuellement. Pour eux, la division entre le sérieux et l’amusant, les moyens et les buts n’est pas liée à une époque déterminée. Ces catégories sont éternelles et indépassables : on ne pourra être heureux plus tard que si on se sacrifie maintenant. Le sacrifice sans récompense de millions de militants ouvriers, des générations de l’époque stalinienne ne fait rien bouger dans leurs petites têtes. Ils ne voient pas que les moyens déterminent les fins et qu’en acceptant de se sacrifier aujourd’hui ils préparent les sacrifices de demain.
On ne peut qu’être frappé par les innombrables ressemblances qui rapprochent militantisme et activité religieuse. On retrouve les mêmes attitudes psychologiques : esprit de sacrifice, mais aussi intransigeance, volonté de convertir, esprit de soumission. Ces ressemblances s’étendent au domaine des rites et des cérémonies : prêches sur le chômage, processions pour le Vietnam, références aux textes sacrés du marxisme - léninisme, culte des emblèmes (drapeaux rouges). Les églises politiques n’ont - elles pas aussi leurs prophètes, leurs grands prêtres, leurs convertis, leurs hérésies, leurs schismes, leurs pratiquants - militants et leurs non - pratiquants - sympathisants ! Mais le militantisme révolutionnaire n’est qu’une parodie de la religion. La richesse, la démence, la démesure des projets religieux lui échappent ; il aspire au sérieux, il veut être raisonnable, il croit pouvoir gagner en échange un paradis ici - bas. Cela ne lui est même pas donné. Jésus Christ ressuscite et monte au ciel Lénine pourrit sur la Place Rouge.
Si le militant peut être assimilé au croyant en ce qui concerne la candeur de ses illusions il convient de le considérer tout autrement en ce qui concerne son attitude réelle. Le sacrifice de la carmélite qui s’emprisonne pour prier pour le salut des âmes a des répercussions très limitées sur la réalité sociale. IL en va tout autrement pour le militant. Son sacrifice risque d’avoir des conséquences fâcheuses pour l’ensemble de la société.




LE DESIR DE LA PROMOTION



 
 
Le militant parle beaucoup des masses. Son action est centrée sur elles. Ils s’agit de les convaincre, de leur faire " prendre conscience ". Et pourtant le militant est séparé des masses et de leurs possibilités de révolte. Et cela parce qu’il est SEPARE DE SES PROPRES DESIRS.
Le militant ressent l’absurdité de l’existence que l’on nous impose. En " décidant " de militer, il tente d’apporter une solution à l’écart qui existe entre ses désirs et ce qu’il a réellement la possibilité de vivre. C’est une réaction contre la misère de sa vie. Mais il s’engage dans une voie sans issue.
Bien qu’ insatisfait, le militant reste incapable de reconnaître et d’affronter ses désirs. IL EN A HONTE. Cela l’entraîne à remplacer la promotion de ses désirs par le désir de sa promotion. Mais les sentiments de culpabilité qu’il entretient sont tels qu’il ne peut envisager une promotion hiérarchique dans le cadre du système, ou plutôt il est prêt à lutter pour une bonne place si il gagne en même temps la garantie que ce n’est pas pour son propre compte. Son militantisme lui permet de s’élever, de se mettre sur un piédestal, sans que cette promotion apparaisse aux autres et à lui - même pour ce qu’elle est. (Après tout, le pape n’est lui aussi que le serviteur des serviteurs de Dieu !
Se mettre au service de ses désirs ne revient nullement à se réfugier dans sa coquille et n’a rien à voir avec l’individualisme petit bourgeois. Tout au contraire cela ne peut passer que par la destruction de la carapace d’égoïsme dans laquelle nous enferme la société bourgeoise et le développement d’une véritable solidarité de classe. Le militant qui prétend se mettre au service du prolétariat (" les ouvriers sont nos maîtres " Geismar) ne fait que se mettre au service de l’idée qu’il a des intérêts du prolétariat. Ainsi par un paradoxe qui n’est qu’apparent, en se mettant véritablement au service de soi - même on en revient à aider véritablement les autres et cela sur une base de classe, et en se mettent au service des autres on en vient à protéger une position hiérarchique personnelle.
Militer, ce n’est pas s’accrocher à la transformation de sa vie quotidienne, ce n’est pas se révolter directement contre ce qui opprime, c’est au contraire fuir ce terrain. Or ce terrain est le seul qui soit révolutionnaire pourvu que l’on sache que notre vie de tous les jours est colonisée par le capital et régie par les lois de la production marchande. En se politisant, le militant est à la recherche d’un rôle qui le mette au - dessus des masses. Que ce " au - dessus " prenne des allures " d’avant - gardisme " ou " d’éducationnisme " ne change rien à l’affaire. Il n’est déjà plus le prolétaire qui n’a rien d’autre à perdre que ses illusions; il a un rôle à défendre. En période de révolution, quand tous les rôles craquent sous la poussée du désir de vivre sans entrave, le rôle de " révolutionnaire conscient " est celui qui survit le mieux.
En militant, il donne du poids à son existence, sa vie retrouve un sens. Mais ce sens, il ne le trouve pas en lui - même dans la réalité de sa subjectivité, mais dans la soumission à des nécessités extérieures. De même que dans le travail il est soumis à un but et à des règles qui lui échappent, il obéit en militant aux " nécessités de l’histoire. "
Evidemment , on ne peut pas mettre tous les militants sur le même plan. Tous ne sont pas atteints aussi gravement. On trouve parmi eux quelques naïfs qui, ne sachant comment utiliser leurs loisirs, poussés par la solitude et trompés par la phraséologie révolutionnaire se sont égarés ; ils saisiront le premier prétexte venu pour s’en aller. L’achat de la télévision, la rencontre de l’âme sœur, la nécessité de faire des heures supplémentaires pour payer la voiture déciment les rangs de l’armée des militants !
Les raisons qui poussent à militer ne datent pas d’aujourd’hui. En gros elles sont les mêmes pour les militants syndicalistes, catholiques et révolutionnaires. La réapparition d’un militantisme révolutionnaire de masse est liée à la crise actuelle des sociétés marchandes et au retour de la vielle taupe révolutionnaire. La possibilité d’une révolution sociale apparaît suffisamment sérieuse pour que les militants misent sur elle. Le tout est renforcé par l’écroulement des religions.
Le capitalisme n’a plus besoin des systèmes de compensation religieux. Parvenu à maturité, il n’a pas à offrir un supplément de bonheur dans l’au - delà mais tout le bonheur ici - bas, dans la consommation de ses marchandises matérielles, culturelles et spirituelles (l’angoisse métaphysique fait vendre !). Dépassées par l’histoire, les religions et leurs fidèles n’ont plus qu’à passer à l’action sociale ou au ....maoïsme.
Le militantisme gauchiste touche essentiellement des catégories sociales en voie de prolétarisation accélérée (lycéens, étudiants, enseignants, personnels socio - éducatifs....) qui n’ont pas de possibilité de lutter concrètement pour des avantages à court terme et pour lesquels devenir véritablement révolutionnaire suppose une remise en question personnelle très profonde. L’ouvrier est beaucoup moins complice de son rôle social que l’étudiant ou l’éducateur. Militer est pour ces derniers une solution de compromis qui leur permet d’épauler leur rôle sociale vacillant. Ils retrouvent dans le militantisme un importance personnelle que la dégradation de leur position sociale leur refusait. Se dire révolutionnaire, s’occuper de la transformation de l’ensemble de la société, permet de faire l’économie de la transformation de sa propre condition et de ses illusions personnelles.
Dans la classe ouvrière le syndicalisme a le quasi - monopole du militantisme, il assure au militant des satisfaction immédiates et une position dont l’avantage peut se mesurer concrètement. L’ouvrier tenté par le militantisme se tournera très probablement vers le syndicalisme. Même les comités de lutte antisyndicaux ont tendance à devenir un syndicalisme nouvelle manière. L’activité politique n’est pour les militants ouvriers que le prolongement de l’action syndicale. Le militantisme tente peu les ouvriers et notamment les jeunes ouvriers parce que ce sont les prolétaires les plus lucides en ce qui concerne la misère de leur travail en particulier et de leur vie en général. Déjà peu tentés, dans leur ensemble, par le syndicalisme, ils le sont encore moins par un gauchisme aux avantages fumeux.
Ceci dit, quand dans la tourmente révolutionnaire le règne des marchandises et de la consommation s’écoulera, le syndicalisme dont le sérieux se basait sur la revendication sera prêt pour survivre à passer au militantisme révolutionnaire. Il reprendra les mots d’ordre les plus extrémistes et sera alors beaucoup plus dangereux que les groupes gauchistes. Déjà ne voit - on pas, à la suite de mai 68, la CFDT mêler le mot d’autogestion à son charabia néo - bureaucratique !




LE TRAVAIL POLITIQUE

 
Le temps " libre " que lui laissent ses obligations professionnelles ou scolaires, le militant va le consacrer à ce qu’il appelle lui - même " le travail politique ". Il faut tirer et distribuer des tracts, fabriquer et coller des affiches, faire des réunions, prendre des contacts, préparer des meetings...Mais ce n’est pas telle action considérée isolement qui suffit à caractériser le travail militant. Le simple fait de composer un tract dans le but de le tirer et le distribuer ne peut être considéré en soi comme un acte militant. Si il est militant c’est parce qu’il s’insère dans une activité qui a une logique particulière.
C’est parce que l’activité du militant n’est pas le prolongement de ses désirs, c’est parce qu’elle obéit à une logique qui lui est extérieure, qu’elle se rapproche du travail. De même que le travailleur ne travaille pas pour lui, le militant ne milite pas pour lui. Le résultat de son action ne peut donc pas être mesuré au plaisir qu’il retire. Il va donc l’être suivant le nombre d’heures dépensées, le nombre de tracts distribués. La répétition, la routine dominent l’activité du militant. La séparation entre exécution et décision renforce le côté fonctionnaire du militant.
Mais si le militantisme se rapproche du travail il ne peut pas lui être assimilé. Le travail est l’activité sur laquelle se fonde le monde dominant, il produit et reproduit le capital et les rapports de production capitalistes ; le militantisme lui n’est qu’une activité mineure. Si le résultat du travail et son efficacité, par définition, ne se mesurent pas à la satisfaction du travailleur ils ont l’avantage d’être mesurables économiquement. La production marchande, par le biais de la monnaie et du profit crée ses étalons et ses instruments de mesure. Elle a sa logique et sa rationalité qu’elle impose au producteur et au consommateur. Au contraire, l ’efficacité du militantisme, " l’avancée de la révolution ", n’ont pas encore trouvé leurs instruments de mesure. Leur contrôle échappe aux militants et à leurs dirigeants. Dans l’hypothèse, évidemment, où ces derniers se soucient encore de la révolution ! On en est donc réduit à comptabiliser le matériel produit et distribué, le recrutement, les actions menées ; ce qui évidemment ne mesure jamais ce que l’on prétend mesurer. Tout naturellement on en vient à considérer que ce qui est mesurable est une fin en soi. Imaginez le capitaliste qui ne trouvant pas de moyen d’évaluer la valeur de sa production déciderait de se rabattre sur la mesure des quantités d’huile consommées par des machines. Très consciencieux, les ouvriers videraient de l’huile dans le caniveau pour faire progresser .... la production. Incapable de poursuivre le but proclamé, le militantisme ne fait que signer le travail.
S’appliquant consciencieusement à imiter le travail, les militants sont fort mal placés pour comprendre les perspectives ouvertes d’un côté par le mépris de plus en plus répandu à l’égard de toutes les contraintes et de l’autre par les progrès du savoir et de la technique. Les plus intelligents d’entre eux se rangent aux côtés des idéologues de la bourgeoisie moderniste, pour demander que l’on réduise les horaires ou que l’on humanise la répugnante activité. Que ce soit au nom du capital ou de la révolution , tous ces gens - là se montrent incapables de voir au - delà de la séparation entre temps de travail et temps de loisirs, entre activité consacrée à la production et activité consacrée à la consommation.
Si nous sommes obligés de travailler, la cause n’est pas naturelle, elle est sociale. Travail et société de classe vont de pair. Le maître veut voir l’esclave produire parce que seul ce qui est produit est appropriable. La joie, le plaisir que l’on trouve dans une activité quelconque, cela ne peut être capitalisé, accumulé, traduit en argent par le capitaliste, alors il s’en fout. Lorsque nous travaillons nous sommes entièrement soumis à une autorité, à une loi extérieure, notre seule raison d’être c’est ce que nous produisons. Toute usine est un racket, où l’on pompe notre sueur et notre vie pour les transformer en marchandises.
Le temps passé à travailler est un temps où nous devons non pas satisfaire directement nos désirs mais sacrifier en attendant cette réparation ultérieure qu’est le salaire. C’est exactement le contraire du jeu, où le déroulement et le rythme de ce qu’on fait a pour maître le plaisir que l’on y prend. Le prolétariat en s’émancipant abolira le travail. La production des denrées nécessaires à notre survie biologique ne sera plus alors que le prétexte à la libération de nos passions.

LA REUNIONITE

 
Une caractéristique significative du militantisme est le temps passée en réunions. Laissons de côté les débats consacrés à la grande stratégie : où en sont nos camarades de Bolivie, à quand la prochaine crise économique mondiale, la construction du parti révolutionnaire avance - t - elle ...
Contentons nous de nous pencher sur les réunions concernant le " travail quotidien ". C’est peut - être là que s’étale le mieux la misère du militantisme. A part quelques cas désespérés, les militants eux - mêmes se plaignent du nombre de ces " réunions qui n’avancent pas ". Même si les militants aiment se réchauffer entre eux ils ne peuvent pas ne pas souffrir de la contradiction évidente entre d’une part leur volonté d’agir et d’autre part le temps perdu en de vaines discussions, en des débats sans issue. Ils sont condamnés à rester dans une impasse car ils s’en prennent à la " réunionnite " sans voir que c’est tout le militantisme qui est en cause. La seule façon d’éliminer la réunionnite revient à fuir dans un activisme de moins en moins en prise sur la réalité.
QUE FAIRE ? COMMENT S’ORGANISER ? Voilà les questions qui sous tendent et provoquent les réunions. Or ces questions ne peuvent jamais, être réglées, leur solution n’avance jamais, parce que lorsque les militants se les posent, ils se les posent comme séparées de leur vie. La réponse n’est pas un rendez - vous parce que la question n’est pas posée par celui qui possède la solution concrète. On peut se réunir pendant des heures, se triturer le cerveau, cela ne fera pas surgir le support pratique qui manque aux idées. Alors que les questions sont des bagatelles pour le prolétariat révolutionnaire, parce que pour lui les problèmes de l’action et de l’organisation se posent concrètement, font partie de sa lutte, ils deviennent le PROBLEME pour les militants. La réunionnite est le complément nécessaire de l’activisme. En fait, le problème posé est toujours celui - là : comment fusionner avec le mouvement des masses tout en restant séparé de lui . La solution de ce dilemme est soit de fusionner réellement avec les masses en retrouvant la réalité de ses désirs et les possibilités de leur réalisation, soit de renforcer leur pouvoir en tant que militants, en se rangeant au côté du vieux monde contre le prolétariat. Les grèves sauvages montrent qu’il y a des risques !
Dans ses rapports avec les masses, le militantisme reproduit ses tares internes, notamment ses tendances à la réunionnite. On rassemble des gens et on les compte. Pour certains du genre AJS (1) , se montrer et se compter devient même le summum de l’action !
Ces questions de l’action et de l’organisation, séparées déjà du mouvement réel, se trouvent mécaniquement séparées entre elles. Les diverses orientations du gauchisme concrétisent cette séparation. On trouve d’un côté avec les maos et l’ex - GP le pôle de l’action, et de l’autre avec les trotskistes et la Ligue Communiste le pôle de l’organisation. On fétichise soit l’action, soit l’organisation pour sortir de l’impasse où en se séparant des masses le militantisme s’est plongé. Chacun protège sa crétinerie particulière en se gaussant de l’orientation des groupes concurrents.






LA BUREAUCRATIE

 
Les organisations de militants sont toutes hiérarchisées. Certaines organisations non seulement ne s’en cachent pas mais auraient même plutôt tendance à s’en vanter. D’autres se contentent d’en parler le moins possible. Enfin certains petits groupes essaient de le nier.
De même qu’elles reproduisent ou plutôt singent le travail les organisations militantes ont besoins de " patrons ". Ne pouvant bâtir leur union à partir de leurs problèmes concrets, les militants sont naturellement portés à considérer que l’unification des décisions ne peut découler que de l’existence d’une direction. Ils n’imaginent pas que la vérité commune puisse jaillir des volontés particulières de sortir de la merde, elle doit être balancée et imposée du haut. Ils se représentent donc nécessairement la révolution comme un choc entre deux appareils d’état hiérarchisés, l’un étant bourgeois, l’autre prolétarien.
Ils ne savent rien de la bureaucratie, de son autonomie et de la façon dont elle résoud ses contradictions internes. Le militants de base croit naïvement que les conflits entre dirigeants se réduisent à des conflits d’idées et que là, où on lui dit qu’il y a unité il y a effectivement unité. Sa grande fierté est d’avoir su discerner l’organisation ou la tendance pourvu de LA bonne direction. En adhérant à telle ou telle chapelle il adopte un système d’idées comme on enfile un costume. N’en ayant vérifié aucune base il sera prêt à en défendre toutes les conséquences et à répondre à toutes les objections avec un dogmatisme incroyable. A une époque où les curés sont déchirés par les crises spirituelles, le militant conserve la foi.
Forcé de tenir compte du mépris de plus en plus répandu à l’égard de toute forme d’autorité le militantisme a produit des rejetons d’un type nouveau. Certaines organisations prétendent qu’elles n’en sont pas et surtout dissimulent leur direction. Les bureaucrates se cachent pour mieux pouvoir tirer les ficelles.
Certaines organisations traditionnelles essaient de mettre en place des formes d’organisation parallèles permanentes ou pas. Elles espèrent, au nom de " l’autonomie prolétarienne ", récupérer ou tout au moins influencer des gens qui leur auraient autrement échappé.
On peut citer le Secours Rouge, l’ O.J.T.R. et les Assemblées Ouvriers Paysans du PSU...De même, certains journaux indépendants ou satellites d’organisations prétendent n’exprimer que le point de vue des masses révolutionnaires ou de groupes autonomes de la base. Mentionnons les " Cahiers de Mai ", "Le technique en Lutte " , "L’outil des travailleurs "...Là où on refuse de poser clairement et les questions d’organisation et les questions de théorie sous le prétexte que l’heure de la construction du parti révolutionnaire n’est pas encore venue ou au nom d’un spontanéisme de pacotille (nous ne sommes pas une organisation, mais un rassemblement de braves mecs, une communauté " etc. ) , on peut être sûr qu’il y a de la bureaucratie et même souvent du maoïsme. L’avantage du trotskisme, c’est que son fétichisme de
l’organisation le contraint à afficher la couleur ; il récupère en le disant. L’avantage du maoïsme (nous ne parlons pas de maoïsme pur et archéo - stalinien du genre Humanité Rouge ) c’est qu’il crée les conditions de son propre débordement ; à force de jouer les équilibristes de la récupération il va se casser la gueule








OBJECTIVITE ET SUBJECTIVITE

 
Les systèmes d’idées adoptés par les militants varient suivant les organisations, mais ils sont tous minés par la nécessité de masquer la nature de l’activité qu’il cachent et la séparation des masses. Aussi retrouve - t - on toujours au cœur des idéologies militantes la séparation entre objectivité et subjectivité conçue de façon mécanique et ahistorique.
Le militant qui se dévoue au service du peuple, même si il ne nie pas que son activité a des motivations subjectives, refuse de leur accorder de l’importance. De toute façon ce qui est subjectif doit être éliminé au profit de ce qui est objectif. Le militant refusant d’être mu par ses désirs en est réduit à invoquer les nécessités historiques considérées comme extérieures au monde des désirs. Grâce au " socialisme scientifique ", forme figée d’un marxisme dégénéré, il croit pouvoir découvrir le sens de l’histoire et s’y adapter.
Il se grise avec des concepts dont la signification lui échappe : forces productives, rapports de production, loi de la valeur, dictature du prolétariat etc. Tout cela lui permet de se rassurer sur le sérieux de son agitation. Se mettant en dehors de " sa critique " du monde, il se condamne à ne rien comprendre à la marche de celui - ci.
La passion qu’il n’arrive pas à mettre dans sa vie quotidienne, il la reporte dans sa participation imaginaire au " spectacle révolutionnaire mondial ". La terre est ravalée au rang d’un théâtre de polichinelle où s’affrontent bons et méchants, impérialistes et anti - impérialistes. Il compense la médiocrité de son existence en s’identifiant aux stars de ce cirque planétaire. Le comble du ridicule a certainement été atteint avec le culte du " CHE ". Economiste délirant, piteux stratège, mais beau gosse, Guévara aura eu au moins la consolation de voir ses talents hollywoodiens récompensés. Un record dans la vente des posters. 
Qu’est - ce que la subjectivité, sinon le résidu de l’objectivité, ce qu’une société fondée sur la reproduction marchande ne peut intégrer ? La subjectivité de l’artiste s’objective dans l’œuvre d’art. Pour le travailleur séparé des moyens de production et de l’organisation de sa propre production, la subjectivité reste à l’état de manies, de fantasme...Ce qui s’objective le fait par la grâce du capital, et devient lui même capital. L’activité révolutionnaire comme le monde qu’elle préfigure dépasse la séparation entre objectivité et subjectivité. Elle objective la subjectivité et investit subjectivement le monde objectif. La révolution prolétarienne c’est l’irruption de la subjectivité !
Il ne s’agit pas de retomber dans le mythe d’une " vraie nature humaine ", de l’ " essence éternelle " de l’homme qui, réprimé par la Société, chercherait à revenir au grand jour. Mais si la forme et le but de nos désirs varient, ils ne se réduisent nullement au besoin de consommer tel ou tel produit. Déterminée historiquement par l’évolution et les nécessités de la production marchande, la subjectivité ne se plie nullement aux besoins de la consommation et de la production. Pour récupérer les désirs des consommateurs la marchandise doit s’adapter sans cesse. Mais elle reste incapable de satisfaire la volonté de vivre en réalisant totalement et directement nos désirs. A l’avant - garde de la provocation marchande, les vitrines subissent de plus en plus souvent la critique du pavé !
Ceux qui refusent de tenir compte de la réalité de LEURS désirs au nom de la " Pensée matérialiste " risquent de ne pas voir le poids de Nos désirs leur retomber sur la gueule.
Les militants et leurs idéologues, même diplômés de l’université, sont de moins en moins aptes à comprendre leur époque et à coller à l’histoire. Incapables de sécréter une pensée un tant soit peu moderne, ils en sont réduits à aller fouiller dans les poubelles de l’histoire pour y récupérer des idéologies qui ont fait, déjà depuis un certains temps, la preuve de leur échec : anarchisme, léninisme, trotskisme....Pour rendre le tout plus digeste ils l’assaisonnent d’un peu de maoïsme ou de castrisme mal compris. Ils se réclament du mouvement ouvrier mais confondent son histoire avec la construction d’un capitalisme d’état en Russie ou l’épopée bureaucratique - paysanne de " la longue marche " en Chine. Ils se prétendent marxistes, mais ne comprennent pas que le projet marxiste d’abolition du salariat, de la production marchande et de l’état, est indissociable de la prise du pouvoir par le prolétariat.
Les penseurs " marxistes" sont de plus en plus incapables de reprendre l’analyse des contradictions fondamentales du capitalisme qu’avait inaugurée Marx . Ils vont s’engluer sur le terrain de l’économie politique bourgeoise, tout en rabâchant des bêtises sur la loi de la valeur travail, la baisse tendancielle du taux de profit, la réalisation de la plus - value. Malgré leurs prétentions, ils ne comprennent rien à la marche du capitalisme moderne. Se croyant obligés d’utiliser un vocabulaire marxiste, dont ils ne connaissent pas le mode d’emploi, ils se coupent des quelques possibilités d’analyse qui restent à l’économie politique. Leurs " recherches " ne valent pas celles du premier disciple de Keynes venu..






MILITANTS ET CONSEILS OUVRIERS

 
Les organisation militantes s’autonomisent au - dessus des masses qu’elles ont la prétention de représenter. Elles sont naturellement amenées à considérer que ce n’est pas la classe ouvrière qui fait la révolution mais " les organisations de la classe ouvrière ". Il convient donc de renforcer ces dernières. Le prolétariat devient à la limite une matière brute , du fumier sur lequel va pouvoir s’épanouir cette rose rouge qu’est le Parti Révolutionnaire. Les nécessités de la récupération exigent qu’on ne parle pas trop de ça à l’extérieur ; c’est là que commence la démagogie.
L’autonomie des buts des organisations militantes doit - être dissimulée. L’idéologie sert à ça. L’on proclame bien haut que l’on est au service du peuple, que l’on n’agit pas pour son bien propre et que si jamais pendant un court moment on est obligé de prendre le pouvoir on n’en abusera pas. Une fois que la classe ouvrière aura été bien éduquée on se dépêchera de lui rendre.
L’histoire des conseils ouvriers montre que systématiquement les organisations dites ouvrières ont cherché à jouer leur propre jeu et tirer les marrons du feu ; cela pour les meilleurs motifs évidemment. Pour assurer leur pouvoir, elles ont cherché à limiter, à récupérer et a détruire les formes d’organisation que le prolétariat s’était données : soviets territoriaux, comités d’usine.
Les soviets russes ont été magouillés, puis liquidés par le parti et l’état bolchevique. En 1905 Lénine ne leur accorde pas d’importance. En 1917, au contraire, on proclame : " tout le pouvoir au soviets". En 1921 les soviets qui ont servi de marchepied pour prendre le pouvoir deviennent gênants ; les ouvriers et les marins de Cronstadt qui réclament des soviets libres sont écrasés par l’armée rouge.
En Allemagne, le gouvernement social - démocrate des " commissaires du peuple " se charge de liquider les conseils ouvriers au nom de la révolution.
En Espagne, de nouveau les communistes s’occupent de faire disparaître les formes de pouvoir populaire. Cela devait permettre de mieux développer la lutte contre le fascisme ! Ce n’est pas la peine d’accumuler les exemples. Toutes les expériences historiques ont confirmé l’antagonisme qui oppose prolétariat révolutionnaire et organisation militante. L’idéologie la plus extrémiste peut cacher la position la plus contre - révolutionnaire. Si certaines organisations ont pu cependant se battre à coté du prolétariat jusqu'à la défaite commune comme la Ligue Spartacus et la CNT - FAI anarcho-syndicaliste, rien ne prouve que ces organisations n’aurait pas commencé à lutter pour leur propre pouvoir une fois l’adversaire vaincu.
Les militant pour s’être cloîtrés en politique n’en restent pas moins des individus sociaux, soumis à l’influence de leur milieu. Lorsque ça chauffe, beaucoup peuvent passer dans le camp de la révolution. On a bien vu des délégués syndicaux prendre la tête de séquestrations ! Mais la désertion massive des militants sera d’autant plus probable que les conseils et les révolutionnaires conseillistes seront plus forts. Le mouvement peut être aidé dans ses succès par le renfort de nombreux militants, mais en cas d’erreurs ou de flottements le balancier jouera dans l’autre sens. Les organisations militantes seront renforcées par l’apport de prolétaires cherchant à se rassurer.
La liquidation des conseils ouvriers a été rendu possible par leur faiblesse, leur incapacité de faire appliquer en leur sein les règles de la démocratie directe et à prendre effectivement tout le pouvoir en écrasant tous les pouvoirs qui leur étaient extérieurs. Les organisations militantes ne sont en fait que la propre faiblesse extériorisée du prolétariat qui se retourne contre lui.
Les travailleurs feront de nouveau des erreurs. Ils ne trouveront pas immédiatement la forme adéquate de leur pouvoir. Moins les masses auront d’illusions sur le militantisme, plus le pouvoir des conseils aura de chance de se développer. Discréditer et ridiculiser les militants, voilà la tâche qui revient dès maintenant aux révolutionnaires. Cette tâche sera parachevée par la critique en acte que constituera la naissance d’organisations conseillistes. Ces organisations sauront très bien se passer d’une direction et d’un appareil bureaucratique. Produit de la solidarité de travailleurs combatifs, elles seront de libres associations d’individus autonomes. Elles montreront par leurs idées, mais surtout par leur comportement dans les luttes, qu’elles ne risquent jamais de poursuivre des intérêts distincts de ceux de l’ensemble du prolétariat.
Le développement du capitalisme moderne qui se traduit par l’occupation de tout l’espace social par les marchandises, par la généralisation du travail salarié, mais aussi par la dégradation des valeurs morales, le mépris du travail et des idéologies, augmentera la violence du choc. Les prolétaires iront beaucoup plus vite et beaucoup plus loin que par le passé. Si des organisations de militants ont pu jadis jouer un rôle révolutionnaire pendant un certains temps, cela ne sera plus possible. Ces organisations ne pourront être rapidement que de plus en plus contre - révolutionnaires lors des prochaines grandes batailles de la lutte.









Notes

  
Texte ré-édité en brochure en 1998 par ADEL-SPARTACUS.
 
(1) Alliances des Jeunes pour le Socialisme :organisation de jeunesse des trotskistes lambertistes de l’époque (Note de l’Editeur).

vendredi 2 avril 2010

Sortie d'usine par Gilles Dauvé & Karl Nesic

Sortie d'usine par Gilles Dauvé & Karl Nesic
Plusieurs de nos textes (Il va falloir attendre, 2002, L'Appel du vide, 2004, puis en 2007 Demain, orage. Essai sur une crise qui vient) ont l'avantage d'avoir été écrits avant la crise et de l'annoncer. Leur analyse en est résumée dans Zone de tempête (2009) :

A partir de 1980, le capital a pris sa revanche sur les agitations ouvrières des années 60 et 70. Mais cette victoire, axée sur une baisse systématique des coûts, a provoqué une série de déséquilibres s'aggravant les uns les autres : tertiarisation maximale par rejet de la fabrication au plus loin possible,  jusqu'en Asie ; concurrence sans garde-fous, notamment étatiques ; domination de la finance sur l'industrie ; illusion d'un partage du monde réservant l'immatériel aux puissances établies, et cantonnant les nouveaux pays industriels dans la production ; déflation salariale, et déflation tout court, masquée par la circulation folle de l'argent ; le tout alimenté par une expansion sans frein du crédit.

Certes, ces déséquilibres ne suffisent pas à entamer un triomphe capitaliste beaucoup plus profond qu'on le pense : restructuration et chômage ont fini par être acceptés, presque personne ne parle de révolution, au mieux on veut réformer et démocratiser, mais certainement pas dépasser un capitalisme dont chacun se réjouit qu'il ait multiplié des outils de communication devenus en quinze ans des prothèses quasiment indiscutées. Il n'empêche, cette croissance droguée repose sur des contradictions structurelles que depuis 2008 la conjoncture se borne à révéler.

Le mérite de les souligner est mince, car d'autres que nous les ont décrites : pour nous limiter à la France, J.-L. Gréau, mais aussi G. Duménil et D. Lévy, M. Husson, P. Artus, M. Aglietta, I. Joshua , D. Cohen... On peut aussi lire Marx sur la suraccumulation dans le Livre III du Capital (chapitre XV selon le plan d'Engels, X dans celui de M. Rubel).

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