vendredi 25 novembre 2011

Darwinisme et marxisme par Anton Pannekoek (Parutions en Janvier 2012)

Les éditions ARKHE feront paraître en janvier 2012 : Darwinisme et marxisme d'Anton Pannekoek. (avec une préface de Patrick Tort)

PRESENTATION DE L'EDITEUR

Au cours de l'année 1909, l'astronome et astrophysicien révolutionnaire hollandais Anton Pannekoek (1873-1960), à l'occasion du centenaire de la naissance de Charles Darwin (1809-1882), publie un essai intitulé Darwinisme et Marxisme. Ce spécialiste reconnu des révolutions cosmiques y interroge la plus grande révolution biologique du XIXe siècle pour tester sa relation possible avec la révolution politique placée par Marx à l'horizon du processus historique. Ce faisant, il affronte un héritage : celui d'une intuition critique de Marx, inscrite dans une lettre à Engels du 18 juin 1862, selon laquelle, en dépit de l'intérêt manifeste qu'offre chez lui un matérialisme naturaliste apte à servir de socle au matérialisme historique, Darwin n'aurait fait en définitive que projeter sur la nature le schéma social de lutte concurrentielle qu'il avait emprunté à Malthus -, ce qui pouvait lui permettre en retour de naturaliser ad aeternum la structure même de la société capitaliste. Les positions anti-malthusiennes exprimées par Darwin en 1871 dans La Filiation de l'Homme donneront tort à Marx, qui a cédé trop tôt au devoir militant de combattre certains "darwinistes bourgeois", et qui ne pouvait en tout état de cause avoir lu en 1862 l'ouvrage au sein duquel Darwin allait exposer ouvertement sa théorie du dépérissement de la sélection éliminatoire au profit des conduites bienfaisantes, coopératives et altruistes dont s'accompagne l'extension indéfinie du processus de civilisation. Pannekoek, lui, a lu La Filiation. Comme il a lu, à l'opposé, Spencer, véritable inventeur de ce que l'on nommera plus tard, malencontreusement, le "darwinisme social". Il en résulte l'idée que Darwin et les "darwinistes sociaux", ce n'est pas la même chose. Et que darwinisme et marxisme ne sont plus incompatibles, mais, effectivement, complémentaires, à condition de pouvoir penser, entre l'histoire de la nature et l'histoire des sociétés, le recouvrement partiel des échelles temporelles et la combinaison connexe des tendances évolutives. Au coeur de cette problématique fondamentale, Patrick Tort, explique, dans son introduction et ses commentaires intercalés, l'intérêt, les enjeux et les limites du travail effectué par Pannekoek autour de ces questions majeures de la pensée contemporaine, et propose des clés pour mieux les comprendre.

ARKHE EDITIONS 280p. ISBN-13: 978-2918682165

jeudi 24 novembre 2011

mercredi 16 novembre 2011

Sétubal ville rouge en DVD

 

L'association  RaDAR (proche du mouvement trotskiste ) édite entre autre le film. Sétubal ville rouge, réalisé par Daniel Edinger et Michel Lequenne. Ce film relate l’expérience révolutionnaire des habitants de cette ville portugaise située à quelques kilomètres de Lisbonne. 
Une curiosité donc avec les limites du genre, une rhétorique spécifique mais qui incite au débat.

Ce film ce trouve hélas dans un coffret ARCHIVE 2. 


jeudi 10 novembre 2011

Le rugby, une sauvagerie marchande abrutissante par Fabien Ollier

Le rugby, une sauvagerie marchande abrutissante

Petit bilan d’une guerre en crampons

Frappée de plein fouet par la crise économique et financière, par un tremblement de terre ravageur (février et juin 2011) et par une marée noire (octobre 2011), la Nouvelle Zélande a été du 9 septembre au 23 octobre derniers au centre de « l’actualité ». Ce n’est pourtant pas pour les grandes difficultés qu’endure concrètement sa population dans la vie quotidienne, ni pour ses îles aux fiscalités paradisiaques qui accueillent bras ouverts les capitalistes maffieux que cette monarchie parlementaire ultra-libérale fut dans toutes les têtes. Si la Nouvelle Zélande a fait irruption dans les conversations, c’est pour le spectacle des chocs et percussions à la mode Maori entre blocs de brutasses épaisses grassement payées qui s’est déroulé dans ses enclos à bovins flambants neufs et sous surveillance militaro-policière. Chaque jour, les aventures belliqueuses des packs nationaux enfoncés dans la boue et l’herbe de l’Eden Park (le paradis des machines à frapper) ont donné lieu à de multiples bavardages extasiés. Leurs campagnes de dessoudage et d’élimination systématique de l’adversaire ont déclenché un véritable culte du rouleau compresseur physique, de la défonce musculaire, de l’agressivité auto-satisfaite et de la fatigue délibérément provoquée (« se sortir les tripes »…). « Plaquages impitoyables », « corrections », « fessées », « dominations », « concassages », « broyages », etc., toutes les expressions tirées du lexique des paras ont parfaitement rendu compte de la violence brute, de la force par la force (la « force par la joie » était le mot d’ordre des nazis…) et des virilités bestiales déployées sur les terrains, mises en scène par des marchands de gros cubes à petites cervelles et justifiées ou célébrées par les idéologues de l’« Ovalie joyeuse » (journalistes, intellectuels, artistes, etc.). Les visages bosselés des combattants, leurs oreilles en choux fleur, leurs nez ratatinés, leurs arcades néanderthaliennes, leurs protèges dents ont fait l’objet de toutes les attentions, voire de certaines hystéries sadomasochistes. Les caméras ont zoomé sur les gros cuisseaux bandés, les mâchoires d’acier, les regards vengeurs des molosses lancés comme des bolides sur le porteur de balle. Une esthétisation de la démolition humaine (coups, sang, transpiration, fatigue, grognements, etc.) a nourri les haines ordinaires des masses grégarisées qui se sont identifiées aux armadas de soudards, à leurs coups bas sur le terrain comme à leurs frasques nocturnes. En somme, la Coupe du monde de rugby 2011 commercialisée par l’International Rugby Board (IRB) a occulté la réalité socio-politique effective et lui a substitué la fantasmagorie régressive de la rage imbécile de vaincre, servie par des malabars bodybuildés qui se disputent une vessie de porc ovale à grands coups de boule, d’« ascenseurs », de « raffuts », de « fourchettes », de « cravates », de « mandales » et autres « plaquages en cathédrale » avant l’enchanteresse paillardise orgiaque de la troisième mi-temps, de plus en plus proche du « repos du guerrier » avec ses beuveries, ses viols collectifs et autres réjouissances de « gentlemen-voyous »[1]… Bien loin de coïncider avec les valeurs qu’il proclame sur tous les tons par le biais de ses mystagogues patentés (Daniel Herrero, Michel Serres, Denis Tilliniac, Catherine Kintzler, etc.), le rugby s’est encore révélé pour ce qu’il est réellement : non pas une « poésie » ou une « stylistique », mais une guerre en crampons particulièrement perverse entre montagnes de muscles et bulldozers indestructibles capables de se cogner brutalement sur le terrain et de se pincer « amicalement » les fesses en fin de match[2].

Financièrement parlant, ce vaste circus de néo-gladiateurs est une catastrophe de plus pour les Néo-Zélandais. « Selon les estimations de l’étude Mastercard “Rapport sur l’impact économique du rugby mondial : Coupe du Monde 2011”, l’activité économique générée par l’évènement devrait atteindre 654 millions de dollars (479 millions d’euros), soit 18% de moins que l’édition 2007 en France. […] Reste à connaître les gains financiers nets issus de la compétition. Ceux de cette édition ne seront pas connus précisément avant quelques semaines, mais on sait d’ores et déjà qu’ils seront affectés par les 550 millions d’euros dépensés pour la construction ou la rénovation des stades, là où la France avait limité ses dépenses (la plupart des stades avaient été rénovés pour la Coupe du Monde de foot de 1998). La catastrophe de Christchurch devrait également peser sur les comptes. En 2007, le bénéfice net de la compétition avait atteint environ 113 millions d’euros, alors que la Nouvelle-Zélande pourrait perdre de l’argent sur cet évènement » (Le Figaro, 23 septembre 2011). Volontairement serviles face aux exigences de l’IRB, les autorités néo-zélandaises ont investi l’argent public (550 millions d’euros !) à fonds perdus dans des constructions pharaoniques socialement inutiles. Toutes ces enceintes où s’empilent des corps surdimensionnés et grotesques, torses ravagés par les crampons et groins d’acier plongés dans la palpitante chaleur animale des postérieurs, sont d’ores et déjà mises au service des intérêts privés et des bénéfices des multinationales partenaires de « l’événementialité sportive ». L’IRB, comme la FIFA et le CIO, socialise les pertes et privatise les profits ! Comme le pensait Héraclite, « les porcs se complaisent plus dans la fange que dans l’eau pure ». C’est l’IRB, évidemment, qui réalise la meilleure opération financière de cette compétition hypermédiatisée : « Environ 4 milliards de téléspectateurs (audience cumulée) devraient suivre les matchs de la compétition. Soit presque autant qu’il y a 4 ans (4,2 milliards selon URS Finance and Economics et l’International Rugby Board). Plus de 220 millions d’euros de droits télés et marketing ont pour l’occasion été commercialisés par l’IRB, contre seulement 190 millions pour l’édition française de 2007. Toujours est-il que la Nouvelle-Zélande ne verra pas la couleur de cet argent, les recettes issues des droits télés et des contrats publicitaires tombant directement dans la poche de l’IRB, pour financer le développement mondial de la pratique du rugby » (Le Figaro, 23 septembre 2011). Contrairement à ce que pensent les nostalgiques de Roger Couderc, on assiste bel et bien depuis une bonne vingtaine d’années à un double mouvement de capitalisation du rugby et d’« ovalisation » du capital. Et dans ce qui ressemble de plus en plus à une grande « famille » de requins unis contradictoirement pour rentabiliser le spectacle d’amoncellements d’humanoïdes aux corps cabossés par le délicat pilonnage « humaniste » des mauls, les bébés baraqués en culottes courtes touchent en échange de leurs attentions « fraternelles », « viriles mais correctes », des salaires de mercenaires qui suffisent à mettre un terme à la grande illusion du « désintéressement sportif » et au mythe boueux du « rugby de clocher ». La grande majorité des joueurs de rugby se vendent lamentablement au plus offrant en fin de saison et arrondissent leurs salaires en servant de ridicules panneaux publicitaires pour des marques de mousse à raser, de parfum, de chaussures, etc. Ils n’incarnent donc aucune valeur, sinon celles des marchandises. Ils ne sont les représentants d’aucune vertu éducative, sinon celles de la loi du plus fort et de la force brutale. Comme tous les myophiles pris dans la logique même de la compétition sportive qui consiste à diviser et opposer à l’infini des individus ou des groupes d’individus entre eux (voire des hommes et des animaux, et même des animaux entre eux), ils combattent pour dominer, humilier, écraser, terrasser l’adversaire : lui « mettre une raclée » ou lui infliger une « défaite humiliante ». Telle est bien la nature sadique de l’agression sportive dont les rugbymen, entraînés et drillés scientifiquement dans des camps de commandos paramilitaires, sont, autant que tous les autres janissaires sportifs contemporains, les parangons.

Les affrontements brutaux et les collisions rugbystiques médiatisées ont une fonction idéologique majeure : habituer les esprits à supporter des images monstrueuses et brutaliser les consciences pour qu’elles se mettent en veille. De la « guerre symbolique » dans les stades, que plus personne ne conteste mais au contraire admire, à celles sur les champs de bataille qu’une grande majorité de la population mondiale tolère et supporte comme un « mal nécessaire », il y a une suite logique qui peut tenir en une seule expression : la naturalisation de la guerre de tous contre tous. L’esthétisation des corps guerriers, qui est devenue le fonds de commerce propagandiste du sport-spectacle de compétition, a pour conséquences évidentes de fondre le concept de « beau » – concept transcendantal et transhistorique – dans celui de « guerre », et à faire de la « beauté guerrière » un projet de civilisation qui se présente sous des atours ontologiques. Les sentiments de résistance et d’indignation face aux violences physiques et à l’affrontement guerrier disparaissent grâce aux spectacles sportifs, et notamment grâce aux spectacles du rugby « mondialisé » contemporain. De nombreuses équipes l’affirment haut et fort, hakas anthropophages à l’appui s’il le faut : elles sont « en guerre contre le monde entier ». Certains joueurs pensent même qu’ils ont ça dans le sang : « Le combat fait partie de nos gènes », pérore Rodrigo Roncero, pilier de l’équipe d’Argentine. Quant à d’autres, admirateurs de Raphaël Ibanez ou de Sébastien Chabal, ils se voient en « 4 x 4 » fonçant sur les plates bandes adverses et ravageant tout sur leur passage. Pendant cette Coupe du monde, les suspensions de joueurs pour « faute grave », c’est-à-dire pour violences parfois meurtrières, n’ont pas manqué : plaquage haut de Armitage (Angleterre), plaquages en cathédrale de Estebanez (France) et de Hufanga (Tonga), coup porté par Williams (Samoa) sur un adversaire Sud-Africain, blessures graves infligées par Lawes (Angleterre) à Ledesma et Tiesi (Argentine), etc. Et l’on revoit encore le choc subi par Kleeberger (Canada) et Woodcock (All Blacks), tous les deux complètement sonnés malgré leurs carrures de bulldozers par un « tampon » dont le but était clair : éliminer l’obstacle, quoi qu’il en coûta. Une véritable découpe du monde ! C’est en fonction de programmes rationalisés de sélection et de construction de « machines de guerre », de « rhinocéros hybrides » à la fois puissants et rapides, énormes et félins, souples et résistants au mal, que les joueurs finissent donc aujourd’hui par former une équipe de « warriors » capables d’infliger des impacts à flux constant. Tels de gros obus sur pattes, les soi-disant dieux du stade pilonnent les lignes adverses inlassablement, mécaniquement, impitoyablement. Un pilier reçoit près de 200 impacts par match… encore le faut-il bien rembourré ! Cela fait dire à Serge Simon, ancien pilier de Bègles, que « le rugby n’est plus un sport de combat, mais de collisions ». Une nuance de taille ! Les métaphores journalistiques abondent d’ailleurs en ce sens et ne se lassent pas de vouloir nous faire rêver de « clashs » humains avec bris de glace et pare-chocs défoncés. Il faut que ça saigne, il faut que ça se disloque, que ça se désosse, il faut que ça s’écrabouille ! Selon l’indice de masse corporelle, les rugbymen-tanks seraient pour la plupart considérés par l’Organisation mondiale de la santé comme… obèses. Or, il n’aura échappé à personne que ces obèses-là courent le 100m en moins de onze secondes et n’ont pas plus de 7 % de masse graisseuse… Bodybuildés, carénés, cuirassés, blindés grâce à des méthodes « scientifiques », ils sont les preuves vivantes (ou presque…) d’une véritable course à l’armement ouverte par la professionnalisation quasi-internationale. Le préparateur physique international Jean-Paul Dutreloux ne le démentait pas en 2007 : « C’est la course aux armements pour les clubs pro. […] On choisit les joueurs sur catalogue, selon le gabarit. Comme au marché aux chevaux » (Geo, « La mêlée des cultures », septembre 2007, p. 86). La profonde mutation des corps rugbystiques contribue à la production d’un eugénisme symbolique. La rationalisation biomécanique envisage le rugbyman comme objet tactique, outil de « tamponnages » et de « pénétrations » des lignes adverses, image de la puissance nationale et produit de marketing. Cette uniformisation des corps engage une véritable sélection naturelle « morphocentriste » dans la jungle nauséeuse du rugby, mais aussi dans celle plus vaste d’une société où il faut se mithridatiser pour gagner sa vie, encaisser les coups durs, les chocs, etc. On connaissait les « gueules cassées » de la Grande Guerre, on a aujourd’hui les « gueules carrées » des grandes batailles ensanglantées du stade.

Au rugby, la destruction symbolique et concrète de l’autre, donc in fine de soi-même puisque, comme dans tous les sports de combat, c’est le corps propre du rugbyman qui devient une arme, passe par la généralisation de pratiques dopantes, de régimes alimentaires surprotéinés, du surentraînement et d’un conditionnement à l’agressivité et à la bestialité débordante. Ce sado-masochisme institué et transformé en vertu éducative – « On doit montrer aux jeunes que le sport est un vecteur d’intégration, de partage. Souffrir, gagner et vivre ensemble » déclarait Bernard Laporte, Secrétaire d’État aux sports, dans Le Parisien du 19 octobre 2007 –  est aujourd’hui de plus en plus dénoncé par les médecins du sport qui soulignent évidemment le problème de santé publique que ces comportements induisent. Bien entendu, le fait que trois anciens joueurs des Springboks victorieux de la Coupe du monde en 1995 soient atteints, à l’âge de 40 ans, de maladies extrêmement rares et mortelles, très probablement contractées à cause d’un dopage massif et systématique, a de quoi alerter le milieu médical qui ne veut pas se rendre complice d’une hécatombe programmée (Voir le dossier « On achève bien les Springboks », Le Monde, 8 octobre 2011). Frédéric Bauduer estime qu’avec l’avènement du professionnalisme, « les blessures musculaires ont explosé dans le rugby, à tel point que l’on peut se demander si les joueurs n’ont pas atteint leurs limites biophysiques […] ; les muscles sont hyperstimulés et les contraintes sur les articulations sont si démesurées qu’on assiste à des usures très précoces des cartilages » (Le Monde, 6 octobre 2007). Les plaquages et les chocs sont aussi sous haute surveillance médicale : « Les professionnels de la santé qui gravitent autour du rugby dénoncent la prolifération des blessures sans retour, principalement de la moelle épinière. […] Des conclusions similaires viennent également de remonter d’Afrique du Sud, parlant même d’une hausse des paralysies chez les scolaires ! En France, des études font également état de la situation buccale des joueurs : elles ont décelé une augmentation des traumatismes. Comme si les dents ressemblaient à de la porcelaine fissurée… » (La Montagne, 24 juillet 2007). Les dérèglements de la thyroïde constatés chez de nombreux joueurs du Top 14 sont une autre source de préoccupation. Et trois hypothèses les expliquent : « Un régime riche en protéines, la consommation de compléments alimentaires contenant des extraits thyroïdiens ou la prise d’hormones thyroïdiennes. Pour l’heure non inscrites sur liste des produits dopants, ces hormones sont notamment utilisées par les body-builders pour perdre de la masse grasse et assécher les muscles » (Le Monde, 6 octobre 2007). Nous touchons là le véritable cœur du problème, la contradiction fondamentale du système sportif tiraillé entre les limites de l’espèce humaine et l’obligation permanente d’en faire progresser les performances : le dopage généralisé, le dopage sous assistance médicale, le dopage qui doit perpétuellement échapper, comme dans un jeu de dupes, aux contrôles censés le détecter. Certes, il y aura bien encore quelques naïfs pour croire que le dopage n’a pas eu cours pendant cette Coupe du monde de rugby sous prétexte que les contrôles antidopage urinaires pratiqués depuis le début du tournoi s’avèreront tous négatifs. Mais comment détecter les produits qui ne figurent pas dans les listes ? Comment détecter le dopage sanguin – blood spining, oxygénation du sang, hémoglobine de synthèse, etc. – en ne s’intéressant qu’à l’urine ? Comment détecter l’évolution du taux d’hématocrites en ne faisant des contrôles que ponctuellement ? « Il serait utopique de penser qu’il n’y a pas de dopage dans notre sport », déclarait Fabien Pelous avant la Coupe du monde 2007 (Le Monde, 31 juillet 2007). Et effectivement, l’Ovalie de l’IRB n’est pas l’Utopie de Thomas More ! L’article édifiant de Jean-Damien Lesay publié lors du Mondial 2007 donnait l’occasion de s’en persuader : « Les équipes étrangères participant à la Coupe du monde devaient déclarer à l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps) tout médicament introduit en France durant le tournoi. […] “Les produits sont sujets à interrogation”, soutient Pierre Bordry, président de l’Agence française de lutte contre le dopage (AFLD). Deux grandes classes de produits retiennent l’attention : les glucocorticoïdes et les bêta-2 agonistes. Les premiers, présents en nombre sur les listes transmises à l’Afssaps, sont notamment utilisés pour soigner allergies, infections ORL, tendinites etc. […] Mais leur utilisation en compétition peut avoir un tout autre intérêt. “Les glucocorticoïdes sont des produits excessivement dopants, des stimulants majeurs de tous les métabolismes énergétiques et neuropsychologiques de l’organisme”, précise Gérard Dine [spécialiste du dopage]. “L’association de glucocorticoïdes sous forme injectable et sous forme de pommade est classique dans le dopage. On se fait une injection de Kénacort et on dira qu’on a mis une couche très épaisse de Diprosone en crème” met en garde Véronique Lebar, médecin de l’AFLD. Les bêta-2 agonistes (salbutanol, terbutaline, etc.) sont eux des produits pour asthmatiques. “Dans un usage dopant, ils améliorent l’oxygénation et stimulent la respiration” explique Gérard Dine. Parmi les autres médicaments présents dans les bagages, les spécialistes s’interrogent à propos des stupéfiants (morphine et péthidine) et des anti-angoreux, dont l’action est positive sur l’oxygénation. “Les anti-angoreux peuvent être considérés comme des produits dopants mais ils ne sont pas interdits” ajoute Gérard Dine. Contrairement à certains stimulants, anabolisants ou hormones, les glucocorticoïdes et les bêta-2 agonistes peuvent faire l’objet d’une autorisation d’usage thérapeutique (AUT) qui dédouanera tout sportif contrôlé positif. […]“Après la Coupe du monde 2003, j’ai constaté une inflation des AUT chez tous les internationaux étrangers jouant en France” déplore Christain Bagate [président de la commission médicale de la FFR] » (Libération, 17 septembre 2007). Il n’y aucune raison que le Mondial en Nouvelle Zélande change une telle donne compte tenu des énormes enjeux financiers qui pèsent sur chaque match retransmis aux quatre coins du globe. Les « forces de la nature », les « physiques exceptionnels », les « musculatures sculpturales » sont autant d’expressions utilisées pour qualifier les golgoths de l’Ovalie, et ainsi les blanchir, naturaliser et esthétiser leurs métamorphoses pourtant planifiées dans une vaste expérimentation in vivo de joueurs bioniques. Le corps presque entièrement « rafistolé » de Johnny Wilkinson, le demi d’ouverture vedette du XV d’Angleterre, témoigne de la résurrection herculéenne, sous assistance chimique, de tous les corps des rugbymen situés entre deux phases de cette expérimentation. Blessé et opéré à l’épaule droite par deux fois, au genou gauche et aux adducteurs, au rein et au biceps, victime de lésions graves aux vertèbres cervicales, et ce en l’espace de moins de 3 ans, ce joueur de 32 ans seulement n’a pas quitté le haut niveau et s’est offert un quart de finale contre le XV de France. Et le tout à l’eau claire et grâce au yoga ?



Comme dans tous les autres sports très « mondialisés » – c’est-à-dire capitalisés au niveau international – la logique d’affrontement inhérente au rugby tend à devenir de plus en plus guerrière sous l’effet de la concurrence généralisée et des enjeux financiers et médiatiques mirobolants. Les affaires de dopage succèdent aux affaires de matchs truqués qui laissent place aux affaires de corruption des dirigeants et aux bilans de santé glorieux des institutions sportives pour lesquelles l’argent public a été dilapidé en dépit du bon sens. Dès lors, on peut se demander une chose : qu’est-ce qui distingue profondément le Mondial de football, par exemple, et le Mondial de rugby ? Tous deux sont des phénomènes d’aliénation planétaire, des business maffieux florissants et des spectacles régressifs et infantilisants qui distillent à haute dose l’idéologie du plus fort et la mythologie du meilleur. Cela suffit à les contester radicalement. Toutefois, la spécificité du rugby réside dans « l’histoire d’hommes » (dixit Marc Lièvremont) qu’il est censé transmettre à grand renfort de grognements, ahanements, glapissements, aboiements et hurlements de prédateurs déchaînés. Le rugby, osons le dire, est une forme nouvelle de vengeance sectaire à visée homosensuelle contre l’essor de caractéristiques spécifiquement féminines – subversives – dans la société. Le rugby exerce sur les masses une fascination pédérastique et fascisante pour les « belles brutes » entassées et interpénétrées, les « musclés », les « costauds », « les rugissants » qui mouillent le maillot, tous symboles par leur force « pure et dure » d’une société patriarcale féroce et répressive construite grâce à la libération des pulsions agressives primaires du mâle[3] (compétitivité, rendement, productivisme, violences physiques de domination, intimidations prédatrices, vengeance, revanche, etc.). Souvenons-nous de ce que disait Vladimir Jankélévitch dans son texte « Psycho-analyse de l’antisémitisme » écrit en 1943 : « Le pseudo-vertuisme hitlérien doit être considéré comme une revanche de la virilité contre la civilisation féminine et voluptueuse incarnée par la France. Hitler, l’homme sans femmes, est ce beau barbare chaste, indifférent aux filles fleurs et à toutes les sirènes de l’agrément. Le galimatias néospartiate, si en vogue dans les mouvements dits de “jeunesse”, est lui-même d’origine pédérastique. Feuilletez leurs magazines : ce ne sont que faisceaux, francisques, athlètes, profils romains, virilité délirante. Tous ces polissons feront donc expier à la race voluptueuse ses succès auprès des femmes, son intérêt pour les femmes, son culte de la femme ; la guerre sera la grande représaille de l’inversion masculine contre la féminité[4] ». Nous pouvons actualiser ce passage et l’appliquer à cette Coupe du monde de rugby : les pseudo-vertus, les pseudo-valeurs du rugby doivent être considérées comme une revanche de la virilité contre la civilisation féminine et voluptueuse. Les rugbymen, ces hommes qui restent entre eux pendant que les femmes font la cuisine (ou les pom-pom girls), sont ces « beaux » barbares  qui incarnent l’indifférence aux sirènes de l’agrément et la résistance masochiste à la souffrance. Le galimatias néospartiate, si en vogue dans les clubs amateurs et professionnels, est lui-même d’origine pédérastique. Feuilletez les magazines spécialisés, les calendriers de Guazzini, regardez les spots publicitaires : ce ne sont que muscles brillants mêlés à l’acier, profils carénés de gladiateurs aux yeux durs, virilité délirante de néo-vikings. Tous ces garçons de garnison servent donc à faire expier leur culte de la femme aux résistants à « l’ordre ovalique » que nous sommes. La guerre en crampons des paquets de muscles aux carrures de gorilles est la grande représaille de l’inversion masculine contre la féminité. Que les femmes soient alors devenues les cibles privilégiées de la propagande rugbystique n’a donc rien d’étonnant. Il y a simplement quelque chose de désespérant à constater sa réussite aussi rapide…


 Fabien Ollier, directeur de publication de la revue Quel Sport ?

Quel Sport ? a consacré sa deuxième livraison à la Coupe du monde de rugby 2007 : « Rugby : la Coupe du monde des brutes et des abrutis », n° 2/3, janvier 2008.






[1] Lors d’une émission de RMC le 3 octobre, plusieurs chroniqueurs ont appelé l’équipe de France de Rugby à « se faire pousser des couilles ». Sébastien Chabal, le poète des mêlées, évoquait la « règle des 3C » : « des couilles, des couilles et encore des couilles ». Vincent Moscato, animateur de cette émission pour intellectuels du slip et ancien rugbyman, expliquait la réussite de l’impérialisme anglais par leurs « couilles » : « Je crois que sincèrement, ils ont envahi le monde, pas parce qu’ils étaient des couilles molles. Tu vois c’étaient les rois sur les mers, sur les airs, partout, parce que c’étaient des mecs qui avaient des couilles, c’est tout, simplement ». Sur cette lancée virile, Moscato et Eric Di Meco (ancien joueur de football de l’équipe de France et de l’OM) ont commenté le cas de trois joueurs anglais qui auraient harcelé sexuellement une femme de chambre. Pour Di Meco, cette affaire « va tuer le métier des femmes de chambre. Ils vont mettre dans tous les hôtels du monde des gros barbus, des Maoris, des machins, elles se tuent le boulot elles-mêmes ! ». Il avoue que chez les sportifs « tout le monde l’a fait », lui le premier. « T’es là t’es en petite tenue : la femme de chambre rentre, t’as le chichi sur le côté, ça c’est ta spécialité. […] On a fait des horreurs, tous, c’est pour ça qu’on est un peu emmerdé quand on parle de ça, mais on a tous fait des horreurs. […] La vie de groupe c’est d’aller sortir le chichi à la femme de ménage. On est trois, on rigole ». Les plaisirs partagés des troisièmes mi-temps…

[2] Martine Aubry s’est d’ailleurs empressée d’adopter pour son compte et pour l’ensemble du PS ce genre de pratique perverse. Le 15 octobre 2011, après le match victorieux de l’équipe de France contre le Pays de Galles qu’elle avait suivi sur écran géant dans un bar de Lille avec son « équipe de campagne »  – tandis que François Hollande assistait à une compétition de cyclo-cross en Corrèze ! – la dame patronnesse du PS lançait : « [La primaire socialiste] c’est un petit peu comme au rugby, ils [les joueurs] se cognent dessus beaucoup plus fort que nous pendant deux mi-temps, ils sont beaucoup plus carrés, et puis, ensuite, à la troisième mi-temps, ils font la fête ensemble. Nous, ce sera la même chose dès lundi. En tout cas, je ferai en sorte qu’il en soit ainsi ». Une belle conception de la politique…

[3] Sur ce sujet, cf. Herbert Marcuse, « Marxisme et féminisme », in Le Problème du changement social dans la société technologique suivi de Marxisme et féminisme, Paris, Homnisphères, 2007. Marcuse met en avant ceci : « Formulées comme anti-thèses des qualités masculines dominantes, ces qualités féminines seraient la réceptivité, la sensibilité, la non-violence, la tendresse, etc. Ces caractéristiques se situent en effet en opposition à la domination et à l’exploitation. Au niveau psychologique primaire, elles exprimeraient l’énergie de l’instinct de vie contre l’instinct de mort et l’énergie destructive » (p. 85).
[4] Vladimir Jankélévitch, « Psycho-analyse de l’antisémitisme », republié in Prétentaine, n° 9-10, « Étranger - Fascisme - Antisémitisme - Racisme », avril 1998, pp. 129-131.

dimanche 6 novembre 2011

Sur le concept "ULTRA-GAUCHE"

CONCEPT "ULTRA-GAUCHE"

Au delà du Parti - Collectif Junius p 91 à125 Ed. SPARTACUS N°116 B

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     En référence au livre de Lénine: «La Maladie infantile du communisme: le gauchisme» (1921), mais aussi à cause de la mythologie développée par cer­tains groupes après Mai 1968, l'habitude s'est instaurée de rassembler sous l'étiquette «ultra-gauche» ce qui est appellé «les apports des gauches alleman­de, hollandaise et italienne». Il faut donc avant tout rompre avec ce genre d'habitude. En effet, d'une part ― comme nous l'avons déjà démontré (cf : Concept «léniniste» et apparentés: trotskyste, bordiguiste...) ― la dite gauche italienne, excepté quelques analyses intéressantes (critiques de la démocratie, de l'antifascisme, de l'autogestion), n'a pas un apport d'ensemble qui la dis­tingue du bolchévisme. Elle apparaît bien au contraire comme une aile gauche du léninisme et de la IIe Internationale, s'apparentant au courant trotskyste et aux autres disciples des bolchéviks par sa logomachie forcenée sur le thème du Parti. D'autre part, les conseillistes hollandais depuis le GIK (Groupe des communistes internationaux) s'efforcent de gommer les aspects partitistes de l'époque du KAPD (Parti communiste ouvrier allemand) sans pour autant remonter aux thèses de Marx lui-même. Dans tout le mouvement théorico-­pratique qui, d'avant 1905 jusqu'après le processus révolutionnaire de 1917 à 1923, va rétablir la prééminence du mouvement réel contre l'idéologie social-démocrate et sa filiale: le bolchevisme, ils éludent la place fondamentale occupée par Rosa Luxemburg tentant d'opérer un «retour à Marx» au-delà de sa critique de la IIe Internationale et de toutes ses fractions.
Seuls quelques-uns, à l'image de Paul Mattick (sur lequel nous revien­drons par la suite), soulignèrent l'intérêt des positions élaborées par celle-ci:

«Telles qu'elles viennent d'être retracées, les divergences de principes entre Luxemburg et Lénine ont déjà été peu ou prou dépassées par l'histoire: bien des faits ou des idées, qui nourrirent autrefois la polémique, ont depuis perdu toute espèce d'actualité. Mais il n'en est pas du tout de même pour la question qui se trouvait à la base de la controverse: du mouvement ouvrier organisé ou du mouvement spontané du prolétariat, quel est le facteur révo­lutionnaire fondamental? Or, sur ce plan également, l'Histoire a donné raison à Rosa Luxemburg. Le léninisme est désormais enterré sous les décombres de la IlIe Internationale, Un nouveau mouvement ouvrier, complètement dégagé des traits social-démocrates (dont ni Luxemburg, ni Lénine ne furent exempts) mais résolu néanmoins à mettre à profit les leçons du passé, devra rompre avec les traditions de l'ancien mouvement ouvrier et leur influence délétère. Et la pensée de Rosa Luxemburg demeure à cet égard aussi vivifiante que le léninisme a été néfaste. Oui, ce nouveau mouvement ouvrier, et le noyau de révolutionnaires conscients qu'il comprendra nécessairement pourra tirer davantage de la théorie révolutionnaire de Rosa Luxemburg, et y puiser plus de raisons d'espérer, que de tous les «hauts faits» de l'Internationale léniniste. A l'image de Rosa Luxemburg en pleine guerre mondiale et face à la banqueroute de la IIe Internationale, les révolutionnaires d'aujourd'hui peu­vent dire, face à l'effondrement de la IIIe Internationale : Nous ne sommes pas perdus et nous vaincrons si nous n'avons pas désappris d'apprendre.»

Les divergences de principe entre Rosa Luxemburg et Lénine (1935) cf. le cf de Paul Mattick réunis sous le titre «Intégration capita­liste et rupture ouvrière» (EDI).

1. AUX ORIGINES DU CONCEPT «ULTRA-GAUCHE»

LE «RETOUR A MARX» DE ROSA LUXEMBURG


C'est avant l'expérience du processus révolutionnaire de 1905 en Russie que Rosa Luxemburg avait commencé de renouer avec les aspects positifs de la conception de Marx sur l'organisation. Le texte le plus connu à ce propos est intitulé: «Questions d'organisation dans la Social-Démocratie russe» paru dans l'Iskra et la Neue Zeit en 1904 (1).

Contre les théories de la fraction bolchévik au sein du POSDR qu'elle qualifie du terme de «jacobin-blanquiste», Rosa Luxemburg développe déjà le point de vue selon lequel l'organisation/Parti est le produit du «mouvement propre de la classe ouvrière»:
 
«Le mouvement socialiste est, dans l'histoire des sociétés fondées sur l'antagonisme des classes, le premier qui compte, dans toutes ses phases et dans toute sa marche, sur l'organisation et sur l'action directe et autonome de la masse .
Sous ce rapport la démocratie socialiste crée un type d'organisation to­talement différent de celui des mouvements socialistes antérieurs, par exem­ple, les mouvements de type jacobin-blanquiste.
Lénine paraît sous-évaluer ce fait lorsque, dans le livre cité (p. 140) (2) il exprime l'opinion que le social-démocrate révolutionnaire ne serait pas autre chose qu'un jacobin indissolublement lié à l'organisation du prolé­tariat qui a pris conscience de ses intérêts de classe...»
«En vérité la social-démocratie n'est pas liée à l'organisation de la classe ouvrière, elle est le mouvement propre de la classe ouvrière.»



Elle tire déjà également le maximum de leçons sur la base de cette différence affirmée vis-à-vis des mouvements antérieurs. Pour la critique clairvoyante des tares du léninisme que fut Rosa Luxemburg, «cela impli­que une révision complète des idées sur l'organisation et par conséquent une conception tout à fait différente de l'idée du centralisme ainsi que des rapports réciproques entre l'organisation et la lutte».
  
Ainsi, elle défend le principe d'un «auto-centralisme», naissant comme expression organisée de la spontanéité ouvrière et elle condamne «l'ultra-cen­trisme» de Lénine, basé sur une conception de la discipline propre au système capitaliste:
«La discipline que Lénine a en vue est inculquée au prolétariat non seu­lement par l'usine, mais encore par la caserne et par le bureaucratisme actuel, bref par tout le mécanisme de l'Etat bourgeois centralisé.
C'est abuser des mots et s'abuser que de désigner par le même terme de «discipline» deux notions aussi différentes que, d'une part, l'absence de pen­sée et de volonté dans un corps aux mille mains et aux mille jambes, exécu­tant des mouvements automatiques, et, d'autre part, la coordination sponta­née des actes conscients, politiques d'une collectivité. Que peut avoir de com­mun la docilité bien réglée d'une classe opprimée et le soulèvement organisé d'une classe luttant pour son émancipation intégrale?
Ce n'est pas en partant de la discipline imposée par l'Etat capitaliste au prolétariat (après avoir simplement substitué à l'autorité de la bourgeoisie celle d'un Comité central socialiste), ce n'est qu'en extirpant jusqu'à la der­nière racine ces habitudes d'obéissance et de servilité que la classe ouvrière pourra acquérir le sens d'une discipline nouvelle, de l'auto-discipline libre­ment consentie de la social-démocratie.»

«L'ultra-centralisme défendu par Lénine nous apparaît comme impré­gné, non point d'un esprit positif et créateur, mais de l'esprit stérile du veil­leur de nuit.»
  
Quant aux rapports réciproques entre l'organisation et la lutte, Rosa Luxemburg les conçoit d'une façon très proche de celle énoncée par Marx lorsqu'il s'inspirait de l'expérience du prolétariat (1848, 1871), et non pas de ses calculs vis-à-vis de l'échiquier politique de son époque (cf. le concept de «révolution en permanence»). Non seulement, elle comprend l'organisation comme un produit de la lutte, avant de pouvoir en être éventuellement un «facteur actif», mais de plus elle souligne le caractère conservateur de toute organisation de masse construite en préalable à la lutte et donc son rôle de frein, mais aussi d'opposition, vis-à-vis de tout mouvement spontané. Ayant observé et analysé les mouvements de 1896, 1901 et 1903 en Russie, comme elle le fera plus tard pour la révolution de 1905, elle écrit:
«Dans tous les cas, notre cause a fait d'immenses progrès. L'initiative et la direction consciente des organisations social-démocratiques n'y ont cepen­dant joué qu'un rôle insignifiant. Cela ne s'explique pas par le fait que ces organisations n'étaient pas spécialement préparées à de tels événements (bien que cette circonstance ait pu aussi compter pour quelque chose), et encore moins par l'absence d'un appareil central tout-puissant comme le préconise Lénine. Au contraire, il est fort probable que l'existence d'un semblable cen­tre de direction n'aurait pu qu'augmenter le désarroi des comités locaux en accentuant le contraste entre l'assaut impétueux de la masse et la position prudente de la social-démocratie. On peut affirmer d'ailleurs que ce même phénomène ― le rôle insignifiant de l'initiative consciente des organes cen­traux dans l'élaboration de la tactique ― s'observe en Allemagne aussi bien que partout. Dans ses grandes lignes, la tactique de lutte de la social-démo­cratie n'est, en général, pas à «inventer»; elle est le résultat d'une série inin­terrompue de grands actes créateurs de la lutte de classe souvent spontanée, qui cherche son chemin.
L'inconscient précède le conscient et la logique du processus historique objectif précède la logique subjective de ses protagonistes. Le rôle des organes directeurs du Parti socialiste revêt dans une large mesure un caractère conser­vateur: comme le démontre l'expérience, chaque fois que le mouvement ouvrier conquiert un terrain nouveau, ces organes le labourent jusqu'à ses limites les plus extrêmes, mais le transforment en même temps en un bastion conte des progrès ultérieurs de plus vaste envergure.»


Soumettant toute théorie à «l'épreuve des faits» et s'appuyant de plus en plus sur les leçons tirées de diverses expériences qui évoluent en fonction des conditions objectives, Rosa Luxemburg détermine la compréhension du mouvement réel des luttes comme étant nécessairement celle d'un processus où tous les phénomènes, y compris celui de l'organisation, sont liés les uns aux autres et contribuent à faire surgir les conditions futures de leur dépasse­ment:

«... il est douteux qu'un statut (3), quel qu'il soit, puisse prétendre à l'avance à l'infaillibilité: il faut qu'il subisse d'abord l'épreuve du feu»
«... rien n'est plus contraire à l'esprit du marxisme, à sa méthode de pensée historico-dialectique, que de séparer les phénomènes du sol historique d'où ils surgissent et d'en faire des schémas abstraits d'une portée absolue et générale.»
 

Elle condamne en conséquence toute prétention à une vision program­matique du mouvement ouvrier:
« Voilà pourquoi c'est une illusion contraire aux enseignements de l'His­toire que de vouloir fixer, une fois pour toutes, la direction révolutionnaire de la lutte socialiste et de garantir à jamais le mouvement ouvrier de toute dévia­tion opportuniste. Sans doute, la doctrine de Marx nous fournit des moyens infaillibles pour dénoncer et combattre les manifestations typiques de l'op­portunisme. Mais le mouvement socialiste étant un mouvement de masse et les écueils qui le guettent étant les produits, non pas d'artifices insidieux, mais de conditions sociales inéluctables, il est impossible de se prémunir à l'avance contre la possibilité d'oscillations opportunistes. Ce n'est que par le mouve­ment même qu'on peut les surmonter en s'aidant, sans doute, des ressources qu'offre la doctrine marxiste, et seulement après que les écarts en question ont mis une forme tangible dans l'action pratique.»


Contre tous les détenteurs de Vérité qui, à l'image du Comité central du POSDR, affirment incarner le Programme Historique du prolétariat en se substituant à lui, Rosa Luxemburg rétablit la prééminence du mouvement réel. Comme Marx, avant qu'il fasse le lit de la social-démocratie en caution­nant ,- malgré ses critiques restées secrètes ― le programme de Gotha (1875) elle insiste sur le fait ― à la fin de son texte, dans un des passages les plus anti-religieux et les plus anti-idéologiques de toute l'histoire du mouvement révolutionnaire ― que «l'émancipation des travailleurs sera l'oeuvre des travail­leurs eux-mêmes» (article 1er de la Ière Internationale):

«Enfin, on voit apparaître sur la scène un enfant encore plus «légitime» du processus historique: le mouvement ouvrier russe; pour la première fois, dans l'histoire russe, il jette avec succès les bases de la formation d'une vérita­ble volonté populaire. Mais voici que le moi du révolutionnaire russe se hâte de pirouetter sur sa tête et, une fois de plus, se proclame dirigeant tout-puissant de l'histoire, cette fois-ci en la personne de son altesse le Comité central du mouvement ouvrier social-démocrate. L'habile acrobate ne s'aper­çoit même pas que le seul «sujet» auquel incombe aujourd'hui le rôle du diri­geant, est le «moi» collectif de la classe ouvrière, qui réclame résolument le droit de faire elle-même des fautes et d'apprendre elle-même la dialectique de l'histoire. Et enfin, disons-le sans détours: les erreurs commises par un mouve­ment ouvrier vraiment révolutionnaire sont historiquement infiniment plus fécondes et plus précieuses que l'infaillibilité du meilleur «Comité central».»

  Ayant rétabli le seul et véritable sujet historique: le prolétariat lui-même Rosa Luxemburg avait d'ailleurs envisagé avec une extrême lucidité les consé­quences d'une vision élitiste du processus révolutionnaire:
«Si, nous plaçant au point de vue de Lénine, nous redoutions par-dessus tout l'influence des intellectuels dans le mouvement prolétarien (4), nous ne saurions concevoir de plus grand danger pour le Parti socialiste russe que les plans d'organisations proposés par Lénine. Rien ne pourrait plus sûrement asservir un mouvement ouvrier, encore si jeune, à une élite intellectuelle, assoiffée de pouvoir, que cette cuirasse bureaucratique où on l'immobilise pour en faire l'automate manoeuvré par un «comité».

Et, au contraire, il n'y a pas de garantie plus efficace contre les menées opportunistes et les ambitions personnelles, que l'activité révolutionnaire autonome du prolétariat, grâce à laquelle il acquiert le sens des responsabilités politiques.»

  Avec un article paru dans la «Neue Zeit» (année XII, 1903-04, n. 2) sous le titre «Espoirs déçus» (5), elle avait également insisté sur le caractère immanent de la conscience de classe propre au mouvement prolétarien:

«C'est pourquoi l'intelligence propre de la masse quant à ses tâches et moyens est pour l'action socialiste une condition historique indispensable tout comme l'inconscience de la masse fut autrefois la condition des actions des classe sominantes.»


L'on peut mesurer ici toute la différence fondamentale qui sépare une telle conception de la conscience de classe de celle exposée par Lénine dans «Que faire?» sur la base de l'idéologie marxiste propagée par Engels et Kautsky (cf. la partie précédente).

Dans sa critique des chefs, Rosa Luxemburg dénonça le rôle joué par les secrets d'appareil. Ainsi, elle n'hésita pas à rendre publique la correspondance que lui adressaient plusieurs dirigeants sociaux-démocrates (Molkenburg, Bautsky, Bebel). Furieux de ne plus pouvoir filtrer à son aise les informations destinées à ses «troupes», ce dernier ― en plein Congrès d'Iéna, 1911 accusa Rosa Luxemburg de commettre «une sérieuse indiscrétion» et déclara: «... Je me suis juré, non pas tant de ne plus écrire à la camarade Luxemburg, ce qui ne serait pas possible, mais de ne jamais écrire quoi que ce soit dont elle pût se servir plus tard» (!), en ajoutant: «Cela concorde avec l'opinion que le Bureau socialiste international a de vous» (cité par J-P. Nettl dans «La Vie et l'oeuvre de Rosa Luxemburg», Ed. Maspero, Protokoll, p. 216-17 au Congrès d'léna).  A la tribune du dit Congrès, Rosa Luxemburg répliqua en justifiant son exigence de la transparence de toute correspondance contre la politique du secret instaurée par l'élite dirigeante des chefs de la S-D alle­mande:


«Je ne nie pas le fait que c'est une indiscrétion de la part d'un membre du Parti de discuter en public des activités de la direction du Parti, dans l'inté­rêt du Parti tout entier (...) mais je vais plus loin et je déclare: la direction du Parti est coupable d'avoir négligé son devoir, de ne pas avoir exposé le cas tout entier. C'était son devoir de publier la correspondance et de la soumettre aux critiques du Parti. Honnêtement, il ne s'agit pas de simples formalités, mais d'une question très importante...» (cf. Nettl, idem).


Même si elle ne remit jamais en cause l'existence d'une «direction», du fait de sa persistance à maintenir le concept de Parti, sa pratique de la clarté politique comme condition fondamentale de l'efficacité révolutionnaire, la conduisit à rompre avec un des aspects typiques du fonctionnement social-démocrate dont Marx avait été le précurseur (rappelons le caractère «privé» maintenu strictement par celui-ci à sa correspondance avec les chefs du parti d'Eisenach et à certains de ses textes critiques tel que celui écrit contre les conditions de la fusion avec les lasalléens lors du Congrès de Gotha -cf. : concept «social-démocrate»).

En fait, à l'origine de cette pratique de Rosa Luxemburg, il y avait tou­te l'expérience acquise dans la gauche polonaise (6), depuis les années 1880 (parti «Prolétariat»), et en particulier aux côtés de Léo Jogichès. La SDKPIL (Social démocratie du royaume de Pologne et de Lithuanie) fonctionnait en effet de façon beaucoup moins «centraliste» que le parti social-démocrate allemand ou le parti social-démocrate russe (sous l'impulsion de sa fraction bolchevik). Les rapports en son sein étaient fondés sur un mode égalitaire régnant en permanence et non pas sur une discipline imposant de passer par la médiation des «voies officielles» (conférences, comités). La cohésion de l'organisation polonaise n'interdisait pas la possibilité pour les militants ou les sections de prendre des initiatives. Comme le dit Nettl:


«... Cette méthode d'action très souple et très libre ne doit pas être at­tribuée à un défaut d'organisation: elle était au contraire voulue, et on la res­pectait jalousement» (p. 257); «Tandis que les Russes et les Allemands par­laient toujours de leur «parti», les dirigeants polonais préféraient le terme de «société coopérative», tout au moins dans leurs relations privées entre eux» (p. 258).

Cependant, l'expérience de 1905 en Russie allait amener Rosa Luxem­burg à développer et à confirmer ses thèses sur la spontanéité ouvrière, la conscience de classe et l'organisation révolutionnaire.

Il faut savoir que Rosa Luxemburg participa effectivement à la Ière révolution russe. Le 28 décembre 1905, munie de faux papiers, elle se rendit à Varsovie. A la retombée des mouvements, elle fut arrêtée (mars 1906) et, après quelques mois en prison, elle retrouva la liberté en juillet de la même année.

A SUIVRE ...dans la semaine.


Nous allons progressivement numériser le texte de la page 97 à 125. 

Texte disponible au format papier et complet ici 




 
1) Cf. Ed. Spartacus. série B, n. 56 - Choix de textes sous le titre général de Lucien Laurat: «Marxisme contre Dictature».
2) Le livre cité de Lénine est: «Un pas en avant. deux pas en arrière»; il représente pour Rosa Luxemburg «l'exposé systématique des vues de la tendance ultra-centraliste du Parti russe»!

3) Projet de statut pour l'organisation du Parti russe. POSDR. 
4) Toujours dans le même livre ― cf. note 2 ―. Lénine critiquait les intellectuels pour leurs penchants à l'individualisme et à l'anarchisme, donc pour leur aversion à l'égard de la discipline et de l'autorité absolue du Comité Central.
 5) Article repris avec le titre «Masse et Chefs» dans l'édition Spartacus déjà citée; cf. note 1. 

(6) Pour un historique de celle-ci. se reporter à la dernière partie de la brochure: «Le­çons de la révolution russe: I ― Les racines d'octobre 1917» éditée par le PIC―Jeune taupe et par Spartacus, série A, n. 50.