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lundi 10 juin 2019

Réponse à un camarade qui court au bord d’un fleuve - Point de vue image de classe (27)


Réponse à un camarade qui court au bord d’un fleuve
Du refus de parvenir à Parasite de Bong Joon Ho
Point de vue image de classe (27)

Si je trouve très honorable la notion de refus de parvenir, je ne peux pas dire que je m’en revendique.

Ceci pour plusieurs raisons :

Je trouve ce terme assez flou. De plus, il faut être en situation d’aspirer à. Cela n’a jamais été mon cas.

Cette question du refus me semble appartenir à une forme de discours de l’ethos.

Je ne peux pas dire qu’il m’est arrivé d’être mis en situation sociale de “réussir” ou de “parvenir”. Ma provenance sociale m'inclinait plutôt à suivre sagement les rails d’un certain conformisme et disons-le aussi d’un certain confort de la reproduction de ma classe sociale et du renouvellement de ma force de travail dans un milieu ouvrier immigré.

Il ne s’agissait pas tant de parvenir que d'accéder à une vie sans heurts ni cahots. Je ne voulais pas briser de plafond de verre, car je ne savais même pas qu’il en existait un. C'était ainsi. Je n’aspire toujours pas à le briser, car mon référentiel n’est pas celui-la. S’il s’agit de tenter de briser quelque chose autant s'occuper sans tarder de toutes les voûtes célestes.

Je considère également le concept de refus de parvenir comme une forme de pathos auto-persuasif. Une forme laïcisée d’une posture christique typique de la petite-bourgeoisie ou des transclasses (comme il est à la mode de le dire).

Fréquemment, il s’agit d’individus aux fonctions de pédagogues qui se trouvaient ou se trouvent dans une posture coupable par rapport au labeur répétitif ouvrier ou manuel.

Ils s’autorisent de manière certainement bienveillante (même s’il faut toujours se méfier de gens qui se cherche une conscience sur le dos des autres) à donner de leur personne pour la “cause” ou à se fondre dans une forme de sentiment océanique.

Qu’est-ce que “réussir” pour ces gens-là ? Devenir employé de banque ? Fonctionnaire ou maton ? Prof ou éducateur social ? Est-ce que les prolétaires n’aspirent qu’à cela ? Par ce biais là ?

Cette morale déguisée en éthique n’a d'ailleurs eu aucune prise sur quoi que ce soit. Pour s’en persuader, il ne suffit que de regarder d’une certaine manière et sur un autre plan ce que sont devenus les établis issus de l’École Normal Sup. Ils ont témoigné puis se sont tirés fissa.

Il y a aussi ceux qui jouent de leurs origines sociales pour mieux déminer les attaques sur leur embourgeoisement. On se défend comme on peut.

Refuser de parvenir quand on est soi-même dans une situation de confort (toujours relatif) le plus souvent dans le cadre d’une profession symboliquement forte et valorisante cela ne mange pas de pain. C’est un supplément d’âme. Une manière de rester debout. Quelque chose pour exprimer qu’on n’a pas oublié, qu’on est toujours solidaire ... Quand même.

Ce refus de parvenir, c’est aussi oublier un peu vite qu’il existe des solidarités historiques dans les milieux ouvriers liées à la conscience de classe. Conscience construite dans les luttes et l’entraide, mais aussi au travers d’un certain conservatisme propice à reproduire l'existant (Qu'on veut au moins, moins pire que celui du voisin) que l’on sait au moins certain, plutôt que de parier sur les lendemains qui déchanteront plus certainement. Tout cela peut aussi virer à une morale du ressentiment, comme être contre “les riches” ce qui en soi ne veut rien dire, car cela peut-être aussi la voie royale et boueuse qui mène directement vers le funeste cul-de-sac du socialisme des imbéciles.

Le refus de parvenir se situe donc à mon avis dans un rapport de conscience avec soi-même. C’est une approche très individuelle des rapports sociaux qui ne peuvent se décider ou se moraliser uniquement à cette échelle, sinon dans une praxis collective et pas dans une optique où il s’agit de mettre à disposition du "le peuple" pour le “servir”.
C’est pour cela que j’ai toujours exécré la figure de l’intello bourdieusien (donc parvenu) qui se permet de venir parler pour les “opprimés”. Je hais les porte-paroles surtout ceux à qui je n’ai donné aucun mandat.

C’est un rapport très intellectuel à la solidarité des prolétaires, d'individus épargnés dans leurs parcours par la dureté de la concurrence du marché.

Le prix à payer pour ceux qui refusent de parvenir, est moins lourd que pour ceux qui ne font qu’aspirer à vouloir changer de situation. Quand cette “réussite” est effective le plus souvent, ils le paient le prix fort par l’isolement, pour d’autres une minorité, c’est la rupture, mais ils peuvent la vivre sans remords et s’occupent de le faire savoir.

Je me suis toujours méfié des professions de foi éthiques et des sermonnages. La vie se charge déjà de nous donner pas mal de leçons.

Un peu comme le dernier film de Bong Joon Ho que suis allé voir il y a peu Parasite.

J’ai particulièrement aimé ce point vue opportuniste et cruel sur les prolétaires. On est bien loin de la common decency. Ce regard peut nous permettre d’éviter d’essentialiser les prolétaires qui peuvent aussi se comporter affreusement, c’est-à-dire faire et dire de la merde.

On trouvera toujours des circonstances atténuantes à la bêtise, mais à ce jeu-là, ce que nous dit le film selon moi, c'est que l’on peut aussi se condamner à rester enfermés éternellement dans le vide sanitaire du capital.

Le prolétariat, est-il condamné par sa situation d'exploité de s’affronter à d’autres prolétaires ? De ne voir son rapport aux capitalistes que comme revanche, roublardise ou truanderie ?

S’abstenir de moraliser sera ma première démarche.

Mais n’y a-t-il que le sentiment de "dignité" perdue ou bafouée dans la grande déconfiture de nos aspirations "marchandes" qui nous fera nous retourner contre nos maîtres ? J’espère sincèrement que non. 

Je ne refuse pas de parvenir je refuse tout court.