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jeudi 9 novembre 2017

Pragmatisme, utopie et mystique communiste - Point de vue image de classe (20)

Pragmatisme, utopie et mystique communiste.
Point de vue image de classe (20)



"Il n'existe aucun procédé pour voir, même avec des yeux de presbyte, l'avenir dans le présent, aucun procédé pour calculer l'avenir."
Georges Sorel




Le mélaminé thermorésistant de cette vieille table qui trône dans la cuisine a supporté bien des épreuves. Je ne doute absolument pas de sa capacité à endurer un débat initié par deux ados ingurgitant ce célèbre et délicieux plat constitué essentiellement d’œufs tout à fait brouillés par ma fainéantise.

La nuit est tombée, et les questions sur l’absurdité et le “sens” de l’existence fusent.

Jean-Paul Sartre fut discuté à l’apéro et aussitôt évacué entre des lampées de sirop d’orgeat, des bretzels mous et des tuiles apéritives cassées saveur paprika.

Alors que je m'apprêtais à sortir mon éternelle barre pâtissière en guise de dessert, j’ai eu droit à la question qui tue. Un type de question auquel je ne faisais plus face et que j’ésquive depuis quelques années grâce à certains subterfuges aussi subtils que l'évitement.

Je me retrouve alors dans la célèbre position du militant, de celui qui doit convaincre parce que bousculé dans son engagement notoire.

Il ne s’agit plus de répondre au quidam ou de jouter verbalement avec un militant trotskiste aussi déformé qu’un vieux support de publicité sur lieu de vente de sortie de gare, ou de disserter avec des camarades convaincus par l'implicite d’une perspective.

Il fut fort aisé de répondre à cette question aussi folle que pratique et pourtant si pragmatique, si sensée. J’avais l’impression et c’était effrayant, de répondre en ayant le Monde nouveau [1] dans les mains.

Finalement je devais conclure devant mon auditoire (acquis) de manière sincère que j’étais rodé à ce genre d’exercice rhétorique et que mes explications étaient bien trop faciles et toutes aussi folles que leurs questions qui maintenant s'enchaînaient.

En cherchant dans mes mots une pile d’arguments qui pourraient motiver le fait de ne pas se rendre le lendemain au lycée, et de ne pas alimenter ce monde “aberrant”, il me fallait quand même tenir en équilibre pour ne pas dissoudre toute problématique de compréhension du réel et de sa dynamique (ce qui fut vaguement possible)  car il ne s’agit pas de faire de mes interlocuteurs non neutres des zombies, des apôtres de mon engagement personnel, ou des ardents et circonstanciels défenseurs de l’école buissonnière sous la bannière du "c’est pas juste ce monde est trop dégueulasse et ya un contrôle de maths demain ".

A la suite de mon “l’Utopie c’est de croire que notre monde peut continuer comme ça” j’ai dû convenir du malaise, car dans cette débauche d'arguments commerciaux sur la possible belle vie libertaire, il y avait quelque chose qui n’était absolument pas satisfaisant.... bien sûr.

Cela était d’autant plus vrai que ma dernière lecture faisait référence à L’utopie plus précisément dans sa conclusion.

Que l’on puisse nourrir son imaginaire d’utopies ou d’utopie il n'y a rien de très gênant, c’est même presque nécessaire pour sa propre sauvegarde. Le plus dangereux c’est peut-être de s’en contenter et peut-être même d’affirmer que le communisme en est une.

Ceci est d’autant plus vrai parce que dans l’optique utopique et donc idéale, c’est-à-dire sans défauts, toutes les questions trouvent nécessairement leurs réponses et leurs résolutions harmonieuses.

En cela la société communiste ou libertaire n’est pas une utopie.

Étonnamment l’utopisme en politique engendre un pragmatisme, une casuistique qui s'agence parfaitement à l’esprit du militant, de celui qui veut avoir le dernier mot pour que son monde ne s'effondre pas. Il trouvera toujours l'argument approprié, il répondra à une angoisse, la sienne propre ou celle de son interlocuteur.

Je me devais donc à l’heure de mon café qui suivait la vaisselle, non sans avoir joué du balai sous la table, de conclure avec eux que : la société idéale n'existera probablement pas et que cela serait mieux ainsi.

Il restait à dire et à développer à deux personnes qui comptent dans ma vie, et qui me disaient que j’avais “raison”, d’éviter de suivre, d'acquiescer bêtement à ce que je pouvais dire. Qu’il y avait surtout et essentiellement à n’avoir ni de maître ni de dieu. Pour le reste qu'il fallait surtout en discuter collectivement et qu’on avait rarement la solution tout seul dans sa chambre face à YouTube.

Le lave-linge tourne et pendant que je me dirige avec un sac vers la poubelle, celle des cartons je m’interroge.

Il semble que certains ouvrages de théories du communisme s'offrent a peu de frais un objectivisme tempéré par cet appel à l’utopisme, comme pour adoucir l'implacabilité de quelque chose de fermé, de finalement plutôt morbide. La nécessité côtoie la grande tristesse, peut-être celle du “théoricien” isolé, seul et “incompris de tous”. Ce topos des beaux rêves, à l’imaginaire lisse reste finalement clos.

Cette parade à "L’utopie” ne me semble même pas ou plus stimulante, elle reste même tout aussi aride. [2] Elle semble même travestir terminologiquement l’esprit d’une vraie mystique communiste avec son lot de dévots et autres charismatiques qui s’amusent à imaginer dans leurs têtes la dissolution immédiates des médiations engendrées par la marchandise à coup de citation critiques de Marx.

Le problème c’est que cette conception “mystique” du communisme, qui refuse à juste titre de faire bouillir les marmites du futur ne s’empêche pas de convoquer à la rescousse l'Utopie la plus plate, c'est-à-dire la plus "idéale", pour finalement ne pas même imaginer quoi que ce soit d'idéal avec des marmites ! encore moins qu’il faudra peut-être probablement un jour du feu...

Il est évident qu'un monde libéré de la marchandise (mais pas des utiles casseroles et autres poêles  svp camarade !) reconfigurera aussi bien l'imaginaire et nos repères, tout autant nos désirs, nos envies, de là à nous faire ingurgiter des aliments ou des plats encore congelés cela mérite un peu de réflexion ou de nuance quand même.

Il est temps d'apprendre à faire un feu pour qu'il brule encore et encore.



Notes

[1] Ouvrage de Pierre Besnard - Le monde nouveau, Organisation d'une société anarchiste. (1934)
[2] L’Utopie de Thomas More est plutôt effrayante en fait.