Diffusion: LA LUTTE DES CLASSES PENDANT LA LA RÉVOLUTION FRANÇAISE (1ere partie 1789)

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jeudi 10 novembre 2011

Le rugby, une sauvagerie marchande abrutissante par Fabien Ollier

Le rugby, une sauvagerie marchande abrutissante

Petit bilan d’une guerre en crampons

Frappée de plein fouet par la crise économique et financière, par un tremblement de terre ravageur (février et juin 2011) et par une marée noire (octobre 2011), la Nouvelle Zélande a été du 9 septembre au 23 octobre derniers au centre de « l’actualité ». Ce n’est pourtant pas pour les grandes difficultés qu’endure concrètement sa population dans la vie quotidienne, ni pour ses îles aux fiscalités paradisiaques qui accueillent bras ouverts les capitalistes maffieux que cette monarchie parlementaire ultra-libérale fut dans toutes les têtes. Si la Nouvelle Zélande a fait irruption dans les conversations, c’est pour le spectacle des chocs et percussions à la mode Maori entre blocs de brutasses épaisses grassement payées qui s’est déroulé dans ses enclos à bovins flambants neufs et sous surveillance militaro-policière. Chaque jour, les aventures belliqueuses des packs nationaux enfoncés dans la boue et l’herbe de l’Eden Park (le paradis des machines à frapper) ont donné lieu à de multiples bavardages extasiés. Leurs campagnes de dessoudage et d’élimination systématique de l’adversaire ont déclenché un véritable culte du rouleau compresseur physique, de la défonce musculaire, de l’agressivité auto-satisfaite et de la fatigue délibérément provoquée (« se sortir les tripes »…). « Plaquages impitoyables », « corrections », « fessées », « dominations », « concassages », « broyages », etc., toutes les expressions tirées du lexique des paras ont parfaitement rendu compte de la violence brute, de la force par la force (la « force par la joie » était le mot d’ordre des nazis…) et des virilités bestiales déployées sur les terrains, mises en scène par des marchands de gros cubes à petites cervelles et justifiées ou célébrées par les idéologues de l’« Ovalie joyeuse » (journalistes, intellectuels, artistes, etc.). Les visages bosselés des combattants, leurs oreilles en choux fleur, leurs nez ratatinés, leurs arcades néanderthaliennes, leurs protèges dents ont fait l’objet de toutes les attentions, voire de certaines hystéries sadomasochistes. Les caméras ont zoomé sur les gros cuisseaux bandés, les mâchoires d’acier, les regards vengeurs des molosses lancés comme des bolides sur le porteur de balle. Une esthétisation de la démolition humaine (coups, sang, transpiration, fatigue, grognements, etc.) a nourri les haines ordinaires des masses grégarisées qui se sont identifiées aux armadas de soudards, à leurs coups bas sur le terrain comme à leurs frasques nocturnes. En somme, la Coupe du monde de rugby 2011 commercialisée par l’International Rugby Board (IRB) a occulté la réalité socio-politique effective et lui a substitué la fantasmagorie régressive de la rage imbécile de vaincre, servie par des malabars bodybuildés qui se disputent une vessie de porc ovale à grands coups de boule, d’« ascenseurs », de « raffuts », de « fourchettes », de « cravates », de « mandales » et autres « plaquages en cathédrale » avant l’enchanteresse paillardise orgiaque de la troisième mi-temps, de plus en plus proche du « repos du guerrier » avec ses beuveries, ses viols collectifs et autres réjouissances de « gentlemen-voyous »[1]… Bien loin de coïncider avec les valeurs qu’il proclame sur tous les tons par le biais de ses mystagogues patentés (Daniel Herrero, Michel Serres, Denis Tilliniac, Catherine Kintzler, etc.), le rugby s’est encore révélé pour ce qu’il est réellement : non pas une « poésie » ou une « stylistique », mais une guerre en crampons particulièrement perverse entre montagnes de muscles et bulldozers indestructibles capables de se cogner brutalement sur le terrain et de se pincer « amicalement » les fesses en fin de match[2].

Financièrement parlant, ce vaste circus de néo-gladiateurs est une catastrophe de plus pour les Néo-Zélandais. « Selon les estimations de l’étude Mastercard “Rapport sur l’impact économique du rugby mondial : Coupe du Monde 2011”, l’activité économique générée par l’évènement devrait atteindre 654 millions de dollars (479 millions d’euros), soit 18% de moins que l’édition 2007 en France. […] Reste à connaître les gains financiers nets issus de la compétition. Ceux de cette édition ne seront pas connus précisément avant quelques semaines, mais on sait d’ores et déjà qu’ils seront affectés par les 550 millions d’euros dépensés pour la construction ou la rénovation des stades, là où la France avait limité ses dépenses (la plupart des stades avaient été rénovés pour la Coupe du Monde de foot de 1998). La catastrophe de Christchurch devrait également peser sur les comptes. En 2007, le bénéfice net de la compétition avait atteint environ 113 millions d’euros, alors que la Nouvelle-Zélande pourrait perdre de l’argent sur cet évènement » (Le Figaro, 23 septembre 2011). Volontairement serviles face aux exigences de l’IRB, les autorités néo-zélandaises ont investi l’argent public (550 millions d’euros !) à fonds perdus dans des constructions pharaoniques socialement inutiles. Toutes ces enceintes où s’empilent des corps surdimensionnés et grotesques, torses ravagés par les crampons et groins d’acier plongés dans la palpitante chaleur animale des postérieurs, sont d’ores et déjà mises au service des intérêts privés et des bénéfices des multinationales partenaires de « l’événementialité sportive ». L’IRB, comme la FIFA et le CIO, socialise les pertes et privatise les profits ! Comme le pensait Héraclite, « les porcs se complaisent plus dans la fange que dans l’eau pure ». C’est l’IRB, évidemment, qui réalise la meilleure opération financière de cette compétition hypermédiatisée : « Environ 4 milliards de téléspectateurs (audience cumulée) devraient suivre les matchs de la compétition. Soit presque autant qu’il y a 4 ans (4,2 milliards selon URS Finance and Economics et l’International Rugby Board). Plus de 220 millions d’euros de droits télés et marketing ont pour l’occasion été commercialisés par l’IRB, contre seulement 190 millions pour l’édition française de 2007. Toujours est-il que la Nouvelle-Zélande ne verra pas la couleur de cet argent, les recettes issues des droits télés et des contrats publicitaires tombant directement dans la poche de l’IRB, pour financer le développement mondial de la pratique du rugby » (Le Figaro, 23 septembre 2011). Contrairement à ce que pensent les nostalgiques de Roger Couderc, on assiste bel et bien depuis une bonne vingtaine d’années à un double mouvement de capitalisation du rugby et d’« ovalisation » du capital. Et dans ce qui ressemble de plus en plus à une grande « famille » de requins unis contradictoirement pour rentabiliser le spectacle d’amoncellements d’humanoïdes aux corps cabossés par le délicat pilonnage « humaniste » des mauls, les bébés baraqués en culottes courtes touchent en échange de leurs attentions « fraternelles », « viriles mais correctes », des salaires de mercenaires qui suffisent à mettre un terme à la grande illusion du « désintéressement sportif » et au mythe boueux du « rugby de clocher ». La grande majorité des joueurs de rugby se vendent lamentablement au plus offrant en fin de saison et arrondissent leurs salaires en servant de ridicules panneaux publicitaires pour des marques de mousse à raser, de parfum, de chaussures, etc. Ils n’incarnent donc aucune valeur, sinon celles des marchandises. Ils ne sont les représentants d’aucune vertu éducative, sinon celles de la loi du plus fort et de la force brutale. Comme tous les myophiles pris dans la logique même de la compétition sportive qui consiste à diviser et opposer à l’infini des individus ou des groupes d’individus entre eux (voire des hommes et des animaux, et même des animaux entre eux), ils combattent pour dominer, humilier, écraser, terrasser l’adversaire : lui « mettre une raclée » ou lui infliger une « défaite humiliante ». Telle est bien la nature sadique de l’agression sportive dont les rugbymen, entraînés et drillés scientifiquement dans des camps de commandos paramilitaires, sont, autant que tous les autres janissaires sportifs contemporains, les parangons.

Les affrontements brutaux et les collisions rugbystiques médiatisées ont une fonction idéologique majeure : habituer les esprits à supporter des images monstrueuses et brutaliser les consciences pour qu’elles se mettent en veille. De la « guerre symbolique » dans les stades, que plus personne ne conteste mais au contraire admire, à celles sur les champs de bataille qu’une grande majorité de la population mondiale tolère et supporte comme un « mal nécessaire », il y a une suite logique qui peut tenir en une seule expression : la naturalisation de la guerre de tous contre tous. L’esthétisation des corps guerriers, qui est devenue le fonds de commerce propagandiste du sport-spectacle de compétition, a pour conséquences évidentes de fondre le concept de « beau » – concept transcendantal et transhistorique – dans celui de « guerre », et à faire de la « beauté guerrière » un projet de civilisation qui se présente sous des atours ontologiques. Les sentiments de résistance et d’indignation face aux violences physiques et à l’affrontement guerrier disparaissent grâce aux spectacles sportifs, et notamment grâce aux spectacles du rugby « mondialisé » contemporain. De nombreuses équipes l’affirment haut et fort, hakas anthropophages à l’appui s’il le faut : elles sont « en guerre contre le monde entier ». Certains joueurs pensent même qu’ils ont ça dans le sang : « Le combat fait partie de nos gènes », pérore Rodrigo Roncero, pilier de l’équipe d’Argentine. Quant à d’autres, admirateurs de Raphaël Ibanez ou de Sébastien Chabal, ils se voient en « 4 x 4 » fonçant sur les plates bandes adverses et ravageant tout sur leur passage. Pendant cette Coupe du monde, les suspensions de joueurs pour « faute grave », c’est-à-dire pour violences parfois meurtrières, n’ont pas manqué : plaquage haut de Armitage (Angleterre), plaquages en cathédrale de Estebanez (France) et de Hufanga (Tonga), coup porté par Williams (Samoa) sur un adversaire Sud-Africain, blessures graves infligées par Lawes (Angleterre) à Ledesma et Tiesi (Argentine), etc. Et l’on revoit encore le choc subi par Kleeberger (Canada) et Woodcock (All Blacks), tous les deux complètement sonnés malgré leurs carrures de bulldozers par un « tampon » dont le but était clair : éliminer l’obstacle, quoi qu’il en coûta. Une véritable découpe du monde ! C’est en fonction de programmes rationalisés de sélection et de construction de « machines de guerre », de « rhinocéros hybrides » à la fois puissants et rapides, énormes et félins, souples et résistants au mal, que les joueurs finissent donc aujourd’hui par former une équipe de « warriors » capables d’infliger des impacts à flux constant. Tels de gros obus sur pattes, les soi-disant dieux du stade pilonnent les lignes adverses inlassablement, mécaniquement, impitoyablement. Un pilier reçoit près de 200 impacts par match… encore le faut-il bien rembourré ! Cela fait dire à Serge Simon, ancien pilier de Bègles, que « le rugby n’est plus un sport de combat, mais de collisions ». Une nuance de taille ! Les métaphores journalistiques abondent d’ailleurs en ce sens et ne se lassent pas de vouloir nous faire rêver de « clashs » humains avec bris de glace et pare-chocs défoncés. Il faut que ça saigne, il faut que ça se disloque, que ça se désosse, il faut que ça s’écrabouille ! Selon l’indice de masse corporelle, les rugbymen-tanks seraient pour la plupart considérés par l’Organisation mondiale de la santé comme… obèses. Or, il n’aura échappé à personne que ces obèses-là courent le 100m en moins de onze secondes et n’ont pas plus de 7 % de masse graisseuse… Bodybuildés, carénés, cuirassés, blindés grâce à des méthodes « scientifiques », ils sont les preuves vivantes (ou presque…) d’une véritable course à l’armement ouverte par la professionnalisation quasi-internationale. Le préparateur physique international Jean-Paul Dutreloux ne le démentait pas en 2007 : « C’est la course aux armements pour les clubs pro. […] On choisit les joueurs sur catalogue, selon le gabarit. Comme au marché aux chevaux » (Geo, « La mêlée des cultures », septembre 2007, p. 86). La profonde mutation des corps rugbystiques contribue à la production d’un eugénisme symbolique. La rationalisation biomécanique envisage le rugbyman comme objet tactique, outil de « tamponnages » et de « pénétrations » des lignes adverses, image de la puissance nationale et produit de marketing. Cette uniformisation des corps engage une véritable sélection naturelle « morphocentriste » dans la jungle nauséeuse du rugby, mais aussi dans celle plus vaste d’une société où il faut se mithridatiser pour gagner sa vie, encaisser les coups durs, les chocs, etc. On connaissait les « gueules cassées » de la Grande Guerre, on a aujourd’hui les « gueules carrées » des grandes batailles ensanglantées du stade.

Au rugby, la destruction symbolique et concrète de l’autre, donc in fine de soi-même puisque, comme dans tous les sports de combat, c’est le corps propre du rugbyman qui devient une arme, passe par la généralisation de pratiques dopantes, de régimes alimentaires surprotéinés, du surentraînement et d’un conditionnement à l’agressivité et à la bestialité débordante. Ce sado-masochisme institué et transformé en vertu éducative – « On doit montrer aux jeunes que le sport est un vecteur d’intégration, de partage. Souffrir, gagner et vivre ensemble » déclarait Bernard Laporte, Secrétaire d’État aux sports, dans Le Parisien du 19 octobre 2007 –  est aujourd’hui de plus en plus dénoncé par les médecins du sport qui soulignent évidemment le problème de santé publique que ces comportements induisent. Bien entendu, le fait que trois anciens joueurs des Springboks victorieux de la Coupe du monde en 1995 soient atteints, à l’âge de 40 ans, de maladies extrêmement rares et mortelles, très probablement contractées à cause d’un dopage massif et systématique, a de quoi alerter le milieu médical qui ne veut pas se rendre complice d’une hécatombe programmée (Voir le dossier « On achève bien les Springboks », Le Monde, 8 octobre 2011). Frédéric Bauduer estime qu’avec l’avènement du professionnalisme, « les blessures musculaires ont explosé dans le rugby, à tel point que l’on peut se demander si les joueurs n’ont pas atteint leurs limites biophysiques […] ; les muscles sont hyperstimulés et les contraintes sur les articulations sont si démesurées qu’on assiste à des usures très précoces des cartilages » (Le Monde, 6 octobre 2007). Les plaquages et les chocs sont aussi sous haute surveillance médicale : « Les professionnels de la santé qui gravitent autour du rugby dénoncent la prolifération des blessures sans retour, principalement de la moelle épinière. […] Des conclusions similaires viennent également de remonter d’Afrique du Sud, parlant même d’une hausse des paralysies chez les scolaires ! En France, des études font également état de la situation buccale des joueurs : elles ont décelé une augmentation des traumatismes. Comme si les dents ressemblaient à de la porcelaine fissurée… » (La Montagne, 24 juillet 2007). Les dérèglements de la thyroïde constatés chez de nombreux joueurs du Top 14 sont une autre source de préoccupation. Et trois hypothèses les expliquent : « Un régime riche en protéines, la consommation de compléments alimentaires contenant des extraits thyroïdiens ou la prise d’hormones thyroïdiennes. Pour l’heure non inscrites sur liste des produits dopants, ces hormones sont notamment utilisées par les body-builders pour perdre de la masse grasse et assécher les muscles » (Le Monde, 6 octobre 2007). Nous touchons là le véritable cœur du problème, la contradiction fondamentale du système sportif tiraillé entre les limites de l’espèce humaine et l’obligation permanente d’en faire progresser les performances : le dopage généralisé, le dopage sous assistance médicale, le dopage qui doit perpétuellement échapper, comme dans un jeu de dupes, aux contrôles censés le détecter. Certes, il y aura bien encore quelques naïfs pour croire que le dopage n’a pas eu cours pendant cette Coupe du monde de rugby sous prétexte que les contrôles antidopage urinaires pratiqués depuis le début du tournoi s’avèreront tous négatifs. Mais comment détecter les produits qui ne figurent pas dans les listes ? Comment détecter le dopage sanguin – blood spining, oxygénation du sang, hémoglobine de synthèse, etc. – en ne s’intéressant qu’à l’urine ? Comment détecter l’évolution du taux d’hématocrites en ne faisant des contrôles que ponctuellement ? « Il serait utopique de penser qu’il n’y a pas de dopage dans notre sport », déclarait Fabien Pelous avant la Coupe du monde 2007 (Le Monde, 31 juillet 2007). Et effectivement, l’Ovalie de l’IRB n’est pas l’Utopie de Thomas More ! L’article édifiant de Jean-Damien Lesay publié lors du Mondial 2007 donnait l’occasion de s’en persuader : « Les équipes étrangères participant à la Coupe du monde devaient déclarer à l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps) tout médicament introduit en France durant le tournoi. […] “Les produits sont sujets à interrogation”, soutient Pierre Bordry, président de l’Agence française de lutte contre le dopage (AFLD). Deux grandes classes de produits retiennent l’attention : les glucocorticoïdes et les bêta-2 agonistes. Les premiers, présents en nombre sur les listes transmises à l’Afssaps, sont notamment utilisés pour soigner allergies, infections ORL, tendinites etc. […] Mais leur utilisation en compétition peut avoir un tout autre intérêt. “Les glucocorticoïdes sont des produits excessivement dopants, des stimulants majeurs de tous les métabolismes énergétiques et neuropsychologiques de l’organisme”, précise Gérard Dine [spécialiste du dopage]. “L’association de glucocorticoïdes sous forme injectable et sous forme de pommade est classique dans le dopage. On se fait une injection de Kénacort et on dira qu’on a mis une couche très épaisse de Diprosone en crème” met en garde Véronique Lebar, médecin de l’AFLD. Les bêta-2 agonistes (salbutanol, terbutaline, etc.) sont eux des produits pour asthmatiques. “Dans un usage dopant, ils améliorent l’oxygénation et stimulent la respiration” explique Gérard Dine. Parmi les autres médicaments présents dans les bagages, les spécialistes s’interrogent à propos des stupéfiants (morphine et péthidine) et des anti-angoreux, dont l’action est positive sur l’oxygénation. “Les anti-angoreux peuvent être considérés comme des produits dopants mais ils ne sont pas interdits” ajoute Gérard Dine. Contrairement à certains stimulants, anabolisants ou hormones, les glucocorticoïdes et les bêta-2 agonistes peuvent faire l’objet d’une autorisation d’usage thérapeutique (AUT) qui dédouanera tout sportif contrôlé positif. […]“Après la Coupe du monde 2003, j’ai constaté une inflation des AUT chez tous les internationaux étrangers jouant en France” déplore Christain Bagate [président de la commission médicale de la FFR] » (Libération, 17 septembre 2007). Il n’y aucune raison que le Mondial en Nouvelle Zélande change une telle donne compte tenu des énormes enjeux financiers qui pèsent sur chaque match retransmis aux quatre coins du globe. Les « forces de la nature », les « physiques exceptionnels », les « musculatures sculpturales » sont autant d’expressions utilisées pour qualifier les golgoths de l’Ovalie, et ainsi les blanchir, naturaliser et esthétiser leurs métamorphoses pourtant planifiées dans une vaste expérimentation in vivo de joueurs bioniques. Le corps presque entièrement « rafistolé » de Johnny Wilkinson, le demi d’ouverture vedette du XV d’Angleterre, témoigne de la résurrection herculéenne, sous assistance chimique, de tous les corps des rugbymen situés entre deux phases de cette expérimentation. Blessé et opéré à l’épaule droite par deux fois, au genou gauche et aux adducteurs, au rein et au biceps, victime de lésions graves aux vertèbres cervicales, et ce en l’espace de moins de 3 ans, ce joueur de 32 ans seulement n’a pas quitté le haut niveau et s’est offert un quart de finale contre le XV de France. Et le tout à l’eau claire et grâce au yoga ?



Comme dans tous les autres sports très « mondialisés » – c’est-à-dire capitalisés au niveau international – la logique d’affrontement inhérente au rugby tend à devenir de plus en plus guerrière sous l’effet de la concurrence généralisée et des enjeux financiers et médiatiques mirobolants. Les affaires de dopage succèdent aux affaires de matchs truqués qui laissent place aux affaires de corruption des dirigeants et aux bilans de santé glorieux des institutions sportives pour lesquelles l’argent public a été dilapidé en dépit du bon sens. Dès lors, on peut se demander une chose : qu’est-ce qui distingue profondément le Mondial de football, par exemple, et le Mondial de rugby ? Tous deux sont des phénomènes d’aliénation planétaire, des business maffieux florissants et des spectacles régressifs et infantilisants qui distillent à haute dose l’idéologie du plus fort et la mythologie du meilleur. Cela suffit à les contester radicalement. Toutefois, la spécificité du rugby réside dans « l’histoire d’hommes » (dixit Marc Lièvremont) qu’il est censé transmettre à grand renfort de grognements, ahanements, glapissements, aboiements et hurlements de prédateurs déchaînés. Le rugby, osons le dire, est une forme nouvelle de vengeance sectaire à visée homosensuelle contre l’essor de caractéristiques spécifiquement féminines – subversives – dans la société. Le rugby exerce sur les masses une fascination pédérastique et fascisante pour les « belles brutes » entassées et interpénétrées, les « musclés », les « costauds », « les rugissants » qui mouillent le maillot, tous symboles par leur force « pure et dure » d’une société patriarcale féroce et répressive construite grâce à la libération des pulsions agressives primaires du mâle[3] (compétitivité, rendement, productivisme, violences physiques de domination, intimidations prédatrices, vengeance, revanche, etc.). Souvenons-nous de ce que disait Vladimir Jankélévitch dans son texte « Psycho-analyse de l’antisémitisme » écrit en 1943 : « Le pseudo-vertuisme hitlérien doit être considéré comme une revanche de la virilité contre la civilisation féminine et voluptueuse incarnée par la France. Hitler, l’homme sans femmes, est ce beau barbare chaste, indifférent aux filles fleurs et à toutes les sirènes de l’agrément. Le galimatias néospartiate, si en vogue dans les mouvements dits de “jeunesse”, est lui-même d’origine pédérastique. Feuilletez leurs magazines : ce ne sont que faisceaux, francisques, athlètes, profils romains, virilité délirante. Tous ces polissons feront donc expier à la race voluptueuse ses succès auprès des femmes, son intérêt pour les femmes, son culte de la femme ; la guerre sera la grande représaille de l’inversion masculine contre la féminité[4] ». Nous pouvons actualiser ce passage et l’appliquer à cette Coupe du monde de rugby : les pseudo-vertus, les pseudo-valeurs du rugby doivent être considérées comme une revanche de la virilité contre la civilisation féminine et voluptueuse. Les rugbymen, ces hommes qui restent entre eux pendant que les femmes font la cuisine (ou les pom-pom girls), sont ces « beaux » barbares  qui incarnent l’indifférence aux sirènes de l’agrément et la résistance masochiste à la souffrance. Le galimatias néospartiate, si en vogue dans les clubs amateurs et professionnels, est lui-même d’origine pédérastique. Feuilletez les magazines spécialisés, les calendriers de Guazzini, regardez les spots publicitaires : ce ne sont que muscles brillants mêlés à l’acier, profils carénés de gladiateurs aux yeux durs, virilité délirante de néo-vikings. Tous ces garçons de garnison servent donc à faire expier leur culte de la femme aux résistants à « l’ordre ovalique » que nous sommes. La guerre en crampons des paquets de muscles aux carrures de gorilles est la grande représaille de l’inversion masculine contre la féminité. Que les femmes soient alors devenues les cibles privilégiées de la propagande rugbystique n’a donc rien d’étonnant. Il y a simplement quelque chose de désespérant à constater sa réussite aussi rapide…


 Fabien Ollier, directeur de publication de la revue Quel Sport ?

Quel Sport ? a consacré sa deuxième livraison à la Coupe du monde de rugby 2007 : « Rugby : la Coupe du monde des brutes et des abrutis », n° 2/3, janvier 2008.






[1] Lors d’une émission de RMC le 3 octobre, plusieurs chroniqueurs ont appelé l’équipe de France de Rugby à « se faire pousser des couilles ». Sébastien Chabal, le poète des mêlées, évoquait la « règle des 3C » : « des couilles, des couilles et encore des couilles ». Vincent Moscato, animateur de cette émission pour intellectuels du slip et ancien rugbyman, expliquait la réussite de l’impérialisme anglais par leurs « couilles » : « Je crois que sincèrement, ils ont envahi le monde, pas parce qu’ils étaient des couilles molles. Tu vois c’étaient les rois sur les mers, sur les airs, partout, parce que c’étaient des mecs qui avaient des couilles, c’est tout, simplement ». Sur cette lancée virile, Moscato et Eric Di Meco (ancien joueur de football de l’équipe de France et de l’OM) ont commenté le cas de trois joueurs anglais qui auraient harcelé sexuellement une femme de chambre. Pour Di Meco, cette affaire « va tuer le métier des femmes de chambre. Ils vont mettre dans tous les hôtels du monde des gros barbus, des Maoris, des machins, elles se tuent le boulot elles-mêmes ! ». Il avoue que chez les sportifs « tout le monde l’a fait », lui le premier. « T’es là t’es en petite tenue : la femme de chambre rentre, t’as le chichi sur le côté, ça c’est ta spécialité. […] On a fait des horreurs, tous, c’est pour ça qu’on est un peu emmerdé quand on parle de ça, mais on a tous fait des horreurs. […] La vie de groupe c’est d’aller sortir le chichi à la femme de ménage. On est trois, on rigole ». Les plaisirs partagés des troisièmes mi-temps…

[2] Martine Aubry s’est d’ailleurs empressée d’adopter pour son compte et pour l’ensemble du PS ce genre de pratique perverse. Le 15 octobre 2011, après le match victorieux de l’équipe de France contre le Pays de Galles qu’elle avait suivi sur écran géant dans un bar de Lille avec son « équipe de campagne »  – tandis que François Hollande assistait à une compétition de cyclo-cross en Corrèze ! – la dame patronnesse du PS lançait : « [La primaire socialiste] c’est un petit peu comme au rugby, ils [les joueurs] se cognent dessus beaucoup plus fort que nous pendant deux mi-temps, ils sont beaucoup plus carrés, et puis, ensuite, à la troisième mi-temps, ils font la fête ensemble. Nous, ce sera la même chose dès lundi. En tout cas, je ferai en sorte qu’il en soit ainsi ». Une belle conception de la politique…

[3] Sur ce sujet, cf. Herbert Marcuse, « Marxisme et féminisme », in Le Problème du changement social dans la société technologique suivi de Marxisme et féminisme, Paris, Homnisphères, 2007. Marcuse met en avant ceci : « Formulées comme anti-thèses des qualités masculines dominantes, ces qualités féminines seraient la réceptivité, la sensibilité, la non-violence, la tendresse, etc. Ces caractéristiques se situent en effet en opposition à la domination et à l’exploitation. Au niveau psychologique primaire, elles exprimeraient l’énergie de l’instinct de vie contre l’instinct de mort et l’énergie destructive » (p. 85).
[4] Vladimir Jankélévitch, « Psycho-analyse de l’antisémitisme », republié in Prétentaine, n° 9-10, « Étranger - Fascisme - Antisémitisme - Racisme », avril 1998, pp. 129-131.